‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 51 sur 98 · VA RT ET LA MORALE · texte numérisé non relu

VA RT ET LA MORALE

Alexander Kielland, devenu maire de Stavanger en 1891, avait cessé d’écrire. Bjômson, de 1887 à 1895, vécut surtout à l'étranger. Toujours attentif à tout ce qui se passait en Norvège et ailleurs, il envoyait de temps en temps des articles, mais sa production littéraire semblait interrompue. Des « quatre grands », seuls Jonas Lie et Ibsen continuaient à publier, l'un ses romans et l'autre ses drames avec régularité. Toutefois, Jonas Lie vivait à Paris, et Ibsen, rentré à Kristiania, se gardait d'intervenir dans les affaires courantes. Les jeunes écrivains, beaucoup plus nombreux qu'autrefois, avaient le champ libre, et la fameuse conférence où Knut Hamsun, en 1891, avait honni les anciens, était venue au bon moment. Lui-même, cependant, tout en formulant un programme, n'a pas fait école. Il est resté un isolé, n’a fait à Kristiania que de rares et courts séjours, et son succès progressif, assez rapide après La Faim , a été purement personnel.

Parmi les autres écrivains, dont les œuvres se rattachent davantage à des tendances plus ou moins générales du moment, les plus importants sont Arne Garborg et Gunnar Heiberg.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

Garborg, né en 1851 dans une famille de paysans pauvres du sud-ouest, pays très religieux à tendances radicales, parvint au baccalauréat, à vingt-quatre ans, après avoir publié de petits journaux locaux, et se mit à l'étude des classiques, surtout de la littérature grecque. C'était un homme réfléchi, d'allure grave et triste, taciturne, qui méditait sans cesse et mit longtemps à fixer sa pensée. Il traversa une période qu’il qualifia de romantique, sous l’influence de Bjornson, puis d’Ibsen, puis de Kierkegaard, qui le conduisit à un mélange singulier de fanatisme religieux et de doute h Les « Grands courants » de Brandès et le fameux discours de Bjornson « Être sincère » (At vcere i sandhed), qui marqua l'émancipation de celui-ci en matière religieuse, contribuèrent à mettre fin aux hésitations de Garborg, qui se jeta de plus en plus dans les études sociologiques. Il devint démocrate socialisant, mais toujours indépendant. De plus en plus il écrivit en landsmaal , et devint, après Vinje, le second en date des écrivains importants en cette langue nouvelle. Par son style vivant, à phrases courtes, à la fois précis et nuancé, il acquit assez vite une réputation comme romancier et comme journaliste. Après quelques années passées à Kristiania, il se retira à la campagne, au bord d'un lac du nord-est, et y vécut en paysan, tout en lisant beaucoup et envoyant au Verdens Gang ses « lettres de Kolbotn » (c’était le nom de sa très petite ferme).

Romancier réaliste, il avait été influencé par le mouvement naturaliste de « la Bohême de Kristiania », bien qu’il n'y eût pas été mêlé de façon active, et, en 1894, ses œuvres les plus récentes étaient de couleur plutôt sombre. Il y représentait l'humanité présente comme découragée. Son dernier livre était intitulé Hommes fatigués (1891). La littérature norvégienne, après la publication du roman de Hans Jæger, La Bohême de

1 Lettre de Garborg à Georg Brandes, du 21 février 1884, dans Oeorg og Edvard Brandes , Brevveksling tned Bjôrnstjerne Bjornson..., I, p. 405.

ARNE GARBORG

Kristiania (1885), traitait surtout la question des relations sexuelles. Bjërnson, qui avait d'avance pris parti à l'extrême opposé des idées de Hans Jaeger avec sa pièce Un gant , mena une active campagne en faveur de l’égalité des sexes par la complète chasteté des hommes avant le mariage. A la fin de 1887, il écrivit sa conférence « Monogames et polygames », qu'il répéta environ soixante fois en quelques mois. Garborg, sans être pleinement d'accord avec la Bohême, était encore plus éloigné de la rigueur bjornsonnienne. Il avait conté en 1884, avec un délicieux humour, l'histoire d'Ane Malene, fille naïvement séduite, et il publia en 1886 Hommes (Mannfolk), œuvre d'un réalisme triste et indulgent, où il analyse le conflit, chez les étudiants et les jeunes artistes pauvres, entre leurs désirs charnels et leurs aspirations à un amour plus idéal. Analyse sans dissertation, par le récit rapide et clair de multiples histoires qui s'enchevêtrent. Garborg était artiste et penseur, et il continuait la tradition norvégienne des œuvres littéraires « à idées ». Vers la fin de sa vie, le côté artiste de sa nature semble avoir pris le dessus, lorsqu'il a entrepris une traduction d’Homère en vers.

Tout différent était Gunnar Heiberg. Né en 1857 à Kristiania dans une vieille famille bourgeoise où un bon niveau de culture était de tradition, il a vécu quelque peu en amateur, à Kristiania, où il était, avec son ami Hans Jæger, un des piliers de café de la « Bohême ». La première œuvre qu’il a publiée l’a été dans un volume qui contenait aussi une œuvre de Hans Jaeger. Ensuite il a vécu beaucoup à l’étranger, notamment à Paris. Il avait un style brillant et pur, très classique, et réussit comme journaliste. Le théâtre l’attirait surtout, il était grand admirateur d’Ibsen, pour qui on l'a vu prendre parti, à l’association Scandinave de Rome, lorsque celui-ci voulait y donner le droit de vote aux femmes l .

1 Tome XI, p. 391.

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Par contre, il n'aimait pas Bjôrnson, Dans sa courte préface au volume où il a réuni ses articles sur les représentations d’Ibsen et de Bjôrnson, il dit avoir pensé à donner pour titre à ce recueil Ibsen aber Bjôrnson, comme Nietzsche voulait que l’on dît Goethe aber Schiller 1 2 . Mais son parti pris ne l’empêchait pas de reconnaître le talent dramatique de Bjôrnson, et, notamment, de faire un magnifique éloge de Au delà des forces , première partie. Il a été quelques années très bon directeur de théâtre à Bergen, et a écrit lui-même une dizaine de pièces, qui, souvent, ont fait sensation par leur hardiesse et leur actualité, car, s’il était un homme fort courtois, il aimait scandaliser les gens, double disposition qui lui était commune avec Hans Jæger. Depuis que son ami avait dû quitter Kristiania, Gunnar Heiberg était devenu le représentant le plus éminent de la « Bohême », et il était, naturellement, encore moins bien disposé à l’égard de Bjôrnson, à la suite de la fameuse campagne en faveur de la chasteté masculine, qui sans doute lui paraissait ridicule. Il écrivit, comme une sorte de réponse, Le Balcon, pièce en trois actes qui parut en 1894 et souleva aussitôt une indignation formidable. Mais elle fut accueillie par la presse de gauche, en Danemark comme en Norvège, avec enthousiasme. On put lire dans Dagbladet du 10 février 1894 : « Notre nouvelle année littéraire s’ouvre avec un ouvrage de premier ordre. » « Le Balcon marque sûrement le niveau le plus parfait qu'ait encore atteint un écrivain norvégien dans l’usage du haut style. » « La beauté de 1 action rappelle de loin, quelque part, le cantique des cantiques 3 », etc. Et l'auteur de ce dithyrambe n’était pas un journaliste quelconque, mais un savant, Christofer Brinchmann, assistant de

1 Dans Ibsen og Bjôrnson paa scenen.

2 Cité d’après Chr. Collin, Kunsten og Moralen , p. 1-2.

3 Politiken , 22 mars 1894. La première partie de l’article est traduite à la suite de la pièce dans la traduction française de Prozor, Mercure de France ,

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