‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 52 sur 98 · LE BALCON » DE GUNNAR HEIBERG · texte numérisé non relu

LE BALCON » DE GUNNAR HEIBERG

M. Birkeland, directeur des Archives, et qui lui a succédé. Et Georg Brandès lui-même intervint, louant, avec raison, la qualité de la langue de G. Heiberg, et faisant, avec les plus vifs éloges, une analyse très exacte et claire des caractères des quatre personnages.

Qu’était donc ce drame salué par de telles acclamations? Une pièce à thèse, évidemment. On ne l'aurait pas autant applaudi si l'on n'y avait pas vu une intervention dans les problèmes agités alors. Et cela est curieux, venant d'admirateurs qui, généralement, inclinaient vers la théorie de « l'art pour l’art ». Voici, en bref, le scénario.

Au premier acte, on voit Julie quitter sa chambre avec son amant, qui va sortir par le balcon. Mais le mari rentre chez lui. L’amant, Abel, dit être venu visiter la maison, qui est à vendre. Le vieux mari s'empresse de faire valoir son immeuble. Il y a bien le balcon qui a besoin de réparation, mais pour montrer que ce n'est pas grave, il se met à sauter sur ce balcon, qui s'effondre, et il a la tête fracassée. Julie tombe à genoux en s’écriant : Merci!

Le second acte se passe quelques années plus tard. Dans le même salon, Julie et Abel sont heureux, et aussi amoureux qu'au premier acte. C'est un amour total, absolu. Pour Julie, du moins. Car Abel est un idéaliste qui veut répandre ses idées, et tous deux vont partir pour une ville où il doit faire une conférence. Et il s’enthousiasme pour le temps présent, qui est une « renaissance » et « s’approche de grands mystères ». Mais il ne faut pas nous reposer. Jamais d’arrêt. Et comme elle objecte : « Mais l'amour? » il répond : « L'amour d’un côté, tout le reste de l’autre... il faut choisir ! » Il voudrait une humanité au cœur chaud, mais sans amour, car l'amour est « une force de ténèbres, qui ruine l’intelligence, le caractère, la volonté ». «Eh bien ! et moi? » demande Julie. Et il convient : « Tu es l’argument principal contre toutes mes théories, et je ne conçois pas comment je pourrais exister sans toi. » Cela est

ŒUVRES DE KRISTIANIA

indiqué rapidement en sept répliques, après lesquelles Abel, dont la valise est prête, sort, pendant que Julie fera la sienne. Survient alors un nouveau personnage, Antonio, politicien, chef de parti, homme d'action brutal. Il arrive par le balcon, la porte lui ayant été consignée par Julie, parce qu’il lui a dit, chaque fois qu'il l'a rencontrée : « Je vous aime. » Il le lui répète, il lui fait peur, elle veut le chasser, mais bientôt elle est séduite par la puissance de sa volonté, et lorsqu'Abel rentre, il le voit à genoux, baisant la main de Julie. Confiant, et comprenant qu'elle n'a pu se préparer au départ, il s’en va et les laisse seuls.

Le troisième acte est extrêmement court. Un accident a interrompu le voyage d'Abel, qui est revenu par train spécial. Il voit sur la table de son salon des Verres et une bouteille de champagne. Caché, il voit bientôt que Julie est devenue amoureuse d’Antonio. Il saisit un pistolet. Un instant, il veut s’en servir contre lui-même. Mais il reprend vite son calme, et dit à Julie : « Maintenant, nous sommes parvenus à ce qui était notre désir. Toi, lui et moi. » Et il s'en va.

La pièce est agréable par son mouvement et son style. Ses réelles qualités disparaissent naturellement dans un tel exposé rapide de la fable.

Le sens du drame est très clair. L’amour est ici considéré uniquement sous son aspect d’appétit charnel. Julie, comme le dit Brandès dans son article, est « la femelle de proie à forme humaine ». Pour l'homme d’action, aussi bien que pour l’idéaliste, elle ne peut être qu’une gêne, parce qu'elle est sans rapport avec leurs hautes ambitions. Il est d'ailleurs naturel qu'une telle femelle soit attirée surtout vers l’homme d’action, qui représente la force. Mais l’idéaliste prend sa revanche parce que son chagrin ne tarde pas à être dominé par un sentiment de libération.

Ibsen, affirme Prozor dans la préface à la traduction de ce drame « ne dissimulait pas son admiration pour la nouvelle

Page 1