‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 64 sur 98 · ABERRATIONS DE LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

ABERRATIONS DE LA CRITIQUE

fallut une troisième qui parut le 20 janvier : ce fut un succès de librairie comme on n’en avait pas encore vu. Les traductions allemande, anglaise et française parurent en même temps, ou presque, bientôt suivies des traductions russe, hollandaise, hongroise, tchèque et polonaise.

Ce succès, naturellement, n’était pas dû au mérite de la pièce, mais à la place qu’Ibsen enfin s’était faite dans la littérature mondiale. L’incompréhension de la presse norvégienne semble avoir été aussi grande que d’habitude h Les critiques se demandaient quelles avaient bien pu être les intentions d’Ibsen. Aucune de ses œuvres n’avait provoqué autant de controverses depuis Les Revenants , affirme Edmund Gosse 1 2 . Tel croyait voir en Allmers un homme en quête du troisième empire, malgré ses faiblesses. Bjôrnson, un peu puérilement, s’attachait à un détail qu’il interprétait selon ses désirs :

Nous avons tous été touchés de voir le vieux maître, après une si longue journée de travail et un si long séjour à l'étranger, hisser le drapeau norvégien dans sa dernière pièce. Cette scène, contrairement à l'habitude d'Ibsen, survient sans préparation, — signe certain qu'elle est un coup de tête. II a sûrement pris ici le rôle de son héros avec une forte émotion. Ceci est présenté comme réconciliation avec la société, mais c'est plus que cela. Ibsen a peu à peu appris à retarder l'expression d'un fort sentiment jusqu’à ce qu'il pût se refléter dans une image. C'est aussi le cas ici 3 ...

Les critiques attribuaient la froideur que témoigne Allmers à Rita dans la pièce au puritanisme hérité par Ibsen, et trouvaient là un violent contraste avec la joie de vivre prônée dans d’autres pièces. Plusieurs d’entre eux concluaient qu'Ibsen vieillissait et ne savait plus dessiner des personnages solidement construits. D’autres blâmaient le changement trop soudain d’Allmers, lorsqu’il se décide à s’occuper des enfants de la côte.

1 D’après A. E. Zucker, op . cit. f p. 273. Je n’ai pu aller lire à Oslo les comptes

rendus de presse.

3 Op . cit. t p. 212.

3 Den moderne norske literatur, dans Kringsjaa t 1896.

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ŒUVRES DE KRISTIANIA

Par contre, on yoit Al. Kielland, ordinairement peu bienveillant pour Ibsen, fortement ému par l'histoire du petit Eyolf. Il écrivit dans une lettre :

Au milieu de mes tristesses, j’ai lu avec un vif plaisir le nouveau livre d’Ibsen. Je suis épouvanté de constater de combien il surpasse tous les autres... Oui, j'ai fini par être presque enchanté de tout ce qu'il y a en lui de fantastique et d'irréel, et qui répugne tellement à ma nature. Je trou^ que la femme-aux-rats, qui prend soin des enfants que l’on n’aime pas, est un personnage à la fois plus profond, plus fin et bien plus vrai que l’histoire de H. C. Andersen sur une mère, qui pourtant est d’un haut rang *. Niobe â voulait soutenir les parents, les défendre contre la responsabilité ; leur amour des enfants était bien établie, c’était l'antique certitude : que l’amour du père et de la mère est chose entendue, bien établie. Regarde comme ce vieux Satan s’en prend à nous plus profondément, et montre que cet amour des enfants si hautement loué n’est chez les parents que pression du sentiment de responsabilité et jalousie, tant qu’on les a, et mauvaise conscience, quand on les perd.

Parmi les détails de la pièce, ce que j'admire presque le plus est ce que dit le petit Eyolf à sa tante après la scène avec la femme-aux-rats : Pense donc! Maintenant j’ai vu la femme-aux-rats, moi aussi. Dire que ce vieux sacripant peut se rappeler que c’est précisément ainsi que se fixe un souvenir pour un garçon. Si tu vois Ibsen, tu t'inclineras devant lui trois fois jusqu’à terre de ma part, mais tu n'as pas besoin de rien dire 1 2 3 4 .

C'est l'observation réaliste et impitoyable qu’admire Kielland, et il publia dans une revue danoise une lettre moins familière, où il dit :

Ce pauvre petit, qui semblait placé entre les mains les plus attentives, se trouve soudain abandonné avec sa petite béquille parmi des étrangers adultes qui se servent de lui dans leur propre vie, soit comme un être qui, au fond, est une gêne, soit comme celui qui sera chargé d’accomplir ce qu’un autre n'a pu faire ; ils s'attachent fiévreusement à lui et toutes

1 Contes d’Andersen, trad. P. G. La Chesnais, tome II, p. 122.

3 C’est le titre d’un roman de Jonas Lie, paru en 1893.

2 Al. Kielland, Breve, II, pp. 163-4. Lettre à Kitty Kielland du 14 dé¬

cembre 1896.

4 Tilskueren , 1896.

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