‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 65 sur 98 · ON CHERCHE LE PROBLÈME · texte numérisé non relu

ON CHERCHE LE PROBLÈME

leurs pensées se concentrent sur lui parce qu'il fait partie de leur propre vie ; mais lui-même, au milieu de tous ces sentiments, est situé comme un enfant isolé.

Mais ceux des critiques ordinaires dont l'attention a été attirée vers le rôle d'Eyolf ont attribué à Ibsen l'intention d’exprimer dans son drame des idées sur l'éducation, tant ils étaient habitués à chercher dans ses pièces le problème qu'il avait voulu soulever. Et contre cela Ibsen protesta au cours de la visite que lui fit un écrivain allemand qui voulait traduire et compléter la biographie d'Ibsen par Henrik Jæger. Il lui dit :

Les interprètes qui voient dans Le petit Eyolf un « drame d'éducation » destiné à rappeler aux parents les devoirs que leur impose l’éducation de leurs enfants se trompent. Je n’ai eu daùs cette pièce aucun but utilitaire pédagogique. Je n’ai rien à voir avec des tâches de ce genre. Mes intentions sont toujours purement littéraires 1 .

La critique n'attaquait plus Ibsen comme autrefois, elle n'osait plus ; mais demeurait aussi incompréhensive, et parfois poliment hostile, surtout lorsque le sentiment religieux était en cause. Allmers, à cet égard, est devenu aussi incroyant que Rosmer, et cela est nettement déclaré (p. 371). Un article suédois commence par les mots : « Dans le monde imaginaire d'Ibsen, Dieu est mort. » L'auteur constate qu’il est pourtant question des vieilles idées de responsabilité, de péché, de jugement, idées qui sont « mortes, du moment que Dieu est mort ». Et il conclut :

Parvenir à une véritable solution du problème du péché et de la rédemption n’est pas possible par la voie que prend Rita. Pour trouver une telle solution, il faut sortir du monde sans Dieu, du monde où le pardon est inconnu, et entrer dans le monde où Dieu vit*.

Les critiques Scandinaves avaient d’ailleurs tendance à rechercher dans tout ouvrage quel rapport il avait avec la

1 Zschaüg, cité d’après D. A. Seip, Hundreaarsulgave , XII, p. 191. 3 J. A. Eklund, dans Nordisk Ticisskrift, 1895, pp. 81-86.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

religion, et de tels rapports s’offraient d’eux-mêmes dans les drames d'Ibsen. C’est ainsi que le pasteur danois A. Schack observe que l'abnégation par laquelle Rita veut parvenir à aimer les enfants de la côte est une idée chrétienne. Pour cela, il faut, selon le christianisme, « une naissance nouvelle, une résurrection spirituelle, l’accès à une vie supérieure. » Ces mots se trouvent dans le dialogue de Rita et d’Allmers. Seulement on ne peut les comprendre que si l’on y voit une parodie de Brand : « C'est la perte entière qui est ton gain ; car ce qu’on perd, seul est à jamais acquis. » Ceci est encore une pensée chrétienne, et Ibsen, en recourant à une pareille réminiscence pour être positif, prouve combien il s’est dépouillé de toute pensée indépendante sur les questions spirituelles l .

Ibsen est certainement un exemple typique de l’influence persistante des idées chrétiennes dans un esprit dégagé de toute croyance, et il serait curieux d’étudier comment les croyants ont été à la fois attirés et rebutés par son œuvre. « Sa description de l’âme est en Europe la dernière grande qui porte la marque de s'être développée à l’ombre de la croix du Golgotha », a dit un philosophe 2 .

En somme, Le petit Eyolf , à ses débuts, a été mal compris et médiocrement apprécié. On a vu toutefois que cela n'a aucunement nui à la vente du livre, qui a été un succès sans précédent. Cela n’a pas nui non plus aux représentations. A Kristiania, la première eut lieu le 15 janvier 1895 en présence de l'auteur, et la pièce fut jouée 36 fois au cours de l’année. A Bergen il y eut 12 représentations du 21 janvier au 17 février. A Copenhague, 16, du 13 mars au 16 novembre. En outre, tant en Norvège qu'en Danemark, des tournées dans les villes de province furent organisées. C’était un succès sensiblement plus grand que celui des drames précédents.

1 A. Schack, Om udviklingsgangen; Henrik Ibsens digtning, pp. 188-195.

- Erik Kihlman, Ur Ibsendramatikens idéhistoria, p. 232.

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