‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 70 sur 98 · ŒUVRES DE KRISTIANIA BORGHEIM · texte numérisé non relu

ŒUVRES DE KRISTIANIA BORGHEIM

Oui. Je désirais vous dire adieu... pour cette fois. Pas pour la dernière, j’espère.

ASTA, sourit vaguement .

Vous êtes tenace.

BORGHEIM

Il faut qu'un constructeur de routes le soit.

Avez-vous aperçu Alfred? Ou Rita?

BORGHEIM

Oui, je les ai vus tous les deux.

ASTA

Ensemble?

BORGHEIM

Non. Ils sont chacun de son côté.

ASTA

Qu'allez-vous faire avec ce drapeau?

BORGHEIM

Madame Rita m'a prié de le hisser.

ASTA

Hisser le drapeau maintenant?

BORGHEIM

En berne. Il devra flotter jour et nuit, a-t-elle dit.

ASTA, soupire.

Pauvre Rita ! Et pauvre Alfred !

BORGHEIM, occupé avec le drapeau.

Avez-vous le cœur de les quitter? Je vous le demande, car je vois que vous êtes en costume de voyage.

LE PETIT EYOLF, ACTE III

ASTA, baissant la voix .

Il faut que je parte.

BORGHEIM

Oui, du moment qu’il le faut...

ASTA

Et vous partez aussi cette nuit.

BORGHEIM

J’y suis aussi obligé. Je prends le train. Le prenez-vous aussi?

ASTA

Non. Je rentre avec le vapeur.

BORGHEIM, jette un coup d'œil sur elle.

Chacun son chemin, alors.

ASTA

Oui.

(Elle s'assied et le regarde hisser le drapeau à mimât. Quand il a fini, il va vers elle.)

BORGHEIM

Mademoiselle Asta..., vous ne pouvez imaginer combien je regrette le petit Eyolf.

ASTA, lève les yeux sur lui .

Oui, je n'en doute pas.

Et cela m'est bien pénible. Car les chagrins, en somme, ce n'est pas du tout mon affaire.

ASTA, regarde le drapeau.

Avec le temps, ça passe... tout. Tous les chagrins. BORGHEIM

Tous? Vous croyez?

ŒUVRES DE KRISTIANIA

ASTA

C’est comme une ondée. Quand vous serez loin, vous...

Il faudrait que ce fût joliment loin.

ASTA

Et puis vous avez le nouveau grand travail de route. BORGHEIM

Mais personne pour m’aider.

ASTA

Oh ! si, vous avez sûrement quelqu’un.

BORGHEIM, branle la tête.

Personne. Personne avec qui partager le plaisir. Car c’est surtout du plaisir qu’il s’agit.

ASTA

Pas la peine et les tracas?

BORGHEIM

Pfuh !..., ça, on peut toujours en venir à bout tout seul,

ASTA

Mais le plaisir..., il faut le partager avec quelqu’un, à votre avis?

BORGHEIM

Oui, autrement quel bonheur éprouve-t-on dans le plaisir?

ASTA

Oh ! non..., il y a du vrai là dedans.

BORGHEIM

Enfin, bien entendu, on peut pendant quelque temps

LE PETIT EYOLF, ACTE III 389

être content au dedans de soi. Mais cela ne suffit pas à la longue. Non, pour goûter la joie, il faut être deux.

ASTA

Toujours deux seulement? Jamais davantage? Jamais beaucoup?

BORGHEIM

Oh! voyez-vous..., c'est autre chose, ça... Mademoiselle Asta..., ne pouvez-vous vraiment pas vous résoudre à partager bonheur et joie et... et peines et tracas avec un seul..., avec un tout seul.

ASTA

J'ai connu cela... autrefois.

BORGHEIM

Vous l'avez connu !

ASTA

Oui, tout le temps où mon frère..., où Alfred et moi avons habité ensemble.

BORGHEIM

Oui, avec votre frère. C'est tout à fait différent. Il faut appeler cela quiétude plutôt que bonheur, il me semble.

ASTA

C'était charmant tout de même.

BORGHEIM

Vous voyez bien..., vous trouvez que cela seul, déjà, était charmant. Songez, alors..., s'il n'avait pas été votre frère !

ASTA, veut se lever , mais veste assise.

Alors nous n'aurions jamais vécu ensemble. Car j'étais alors une enfant. Et lui aussi, presque.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

BORGHEIM, un peu après.

Il a été si charmant, ce temps-là?

ASTA

Oui, vous pouvez le croire.

BORGHEIM

Avez-vous vécu alors quelque événement vraiment agréable et heureux?

ASTA

Oh ! oui, beaucoup. Tant et tant !

BORGHEIM

Parlez-moi un peu de cela, mademoiselle Asta.

ASTA

Rien que des menus faits, en somme.

BERGHEIM

Comme, par exemple?... Voyons?

Comme lorsque Alfred a passé son bachot. Il avait été excellent. Et lorsque, peu à peu, il a eu des leçons dans une école ou une autre. Ou bien quand il écrivait un article. Il me le lisait. Et ensuite le publiait dans une revue.

BORGHEIM

Oui, je comprends bien que ce dut être une vie charmante et paisible. Un frère et une sœur qui partagent leurs joies.

(Il branle la tête.)

Je ne comprends pas que votre frère ait pu vous quitter, Asta !

RITA, réprimant son trouble .

C’est qu’Alfred s’est marié.

LE PETIT EYOLF, ACTE III

BORGHEIM

Cela ne vous a-t-il pas été bien pénible?

ASTA

Oui, au commencement. Il me semblait que je l’avais vraiment perdu.

Enfin, heureusement, il n’en était rien.

ASTA

Non.

BORGHEIM

Mais tout de même. Qu’il ait pu faire cela. Se marier, je veux dire. Quand il aurait pu vous garder seule chez lui !

ASTA, regarde devant elle .

Il était sans doute soumis à la loi du changement, je pense.

BORGHEIM

La loi du changement?

ASTA

Alfred l'appelle ainsi.

BORGHEIM

Pfui !..., ce doit être une loi bien sotte ! Je ne crois pas du tout à cette loi-là.

ASTA, se lève .

Vous viendrez peut-être à y croire, avec le temps.

BORGHEIM

Jamais de la vie !

(Avec insistance.)

Mais écoutez, mademoiselle Asta. Soyez raisonnable... pour une fois. A ce sujet, je veux dire...

ŒUVRES DE KRISTIANIA

ASTA, l’interrompant.

Oh! non, non.,., ne revenons pas là-dessus!

BORGHEIM, continue comme précédemment.

Si, Asta..., je ne peux pas renoncer à vous si facilement. Votre frère a eu maintenant tout comme il le désirait. Il vit sa vie de façon assez satisfaisante sans vous. Vous ne lui manquez pas du tout... Et puis, il y a ce fait, qui d’un seul coup modifie toute la situation ici...

ASTA, sursautant.

Que voulez-vous dire par là?

BORGHEIM

L’enfant qui leur est enlevé. Quoi d’autre?

ASTA, se ressaisit.

Le petit Eyolf est mort, oui.

Et alors, qu’avez-vous encore à faire ici? Vous n’avez plus à vous occuper du pauvre petit garçon. Aucun devoir, aucune tâche ici d’aucune espèce...

ASTA

Oh ! je vous en prie, mon cher Borgheim..., ne me pressez pas tant !

BORGHEIM

Si ; je serais fou de ne pas insister autant que je pourrai. Un de ces jours je vais quitter la ville. Je n’aurai peut-être pas l’occasion de vous y voir. Je ne vous verrai peut-être plus d’ici long, long temps. Et qui sait ce qui peut se passer dans l’intervalle?

ASTA, sourit avec sérieux.

Avez-vous peur de la loi du changement, tout de même?

LE PETIT EYOLF, ACTE III

BORGHEIM

Non, pas du tout.

(Il vit amèrement,)

Et il n’y a rien à changer non plus. Pas en vous, j’entends. Car vous ne vous souciez guère de moi, à ce que je vois.

ASTA

Vous savez bien que si.

Oui, mais pas assez, loin de là. Pas comme je le voudrais.

(Plus vivement.)

Bon Dieu! Asta..., mademoiselle Asta..., on ne saurait imaginer de votre part rien de plus absurde. Demain ou après-demain tout le bonheur de la vie est peut-être là, qui nous attend. Et nous le laissons là ! Ne regretteronsnous pas cela, Asta?

ASTA, calme.

Je ne sais. Mais nous devons laisser là toutes les possibilités heureuses.

BORGHEIM, la regarde en se dominant .

Alors j’irai construire mes routes tout seul?

ASTA, avec chaleur.

Oh ! si je pouvais ! si seulement je pouvais vous y aider ! Prendre part à votre tâche. Partager vos joies...

BORGHEIM

Le voudriez-vous..., si vous pouviez?

ASTA

Oui. Alors, je le voudrais.

BORGHEIM

Mais vous ne pouvez pas?

ŒUVRES DE KRISTIANIA

ASTA, regarde devant elle.

Vous contenteriez-vous de m’avoir à demi?

BORGHEIM

Non. Il faut que je vous aie entièrement.

ASTA, le regarde et dit tranquillement.

Alors je ne peux pas.

BORGHEIM

Adieu donc, mademoiselle Asta.

(Il va pour sortir. Allmers arrive sur la hauteur par le fond à gauche. Borgheim s arrête.)

ALLMERS, encore à la montée } indiquant le pavillon , à voix basse . Rita est-elle là, dans le pavillon?

BORGHEIM

Non ; il n'y a ici que mademoiselle Asta.

(Allmers s’approche.)

ASTA, va au-devant de lui.

Irai-je descendre la chercher? L’amener ici, peut-être?

ALLMERS, avec un geste de refus ,

Non, non, non..., laisse.

(A Borgheim.)

Est-ce vous qui avez hissé le drapeau?

BORGHEIM

Oui. Madame Rita m'a prié de le faire. C'est pour cela que je suis monté ici.

ALLMERS

Et c'est cette nuit que vous partez?

BORGHEIM

Oui. Cette nuit je pars pour de bon.

LE PETIT EY0LF, ACTE III

ALLMERS, interdit.

BORGHEIM

ALLMERS, Vesprit distrait .

ALLMERS, avec un coup d'œil vers A sla.

Et vous vous êtes assuré bonne compagnie, si je comprends bien.

BORGHEIM, branle la tête.

Je pars seul.

Seul?

Tout seul.

Vraiment?

BORGHEIM

Et seul aussi je resterai.

ALLMERS

C'est affreux, ça, d’être seul. J’en ai comme un frisson...

ASTA

Oh ! mais, Alfred, tu n’es pas seul, toi !

ALLMERS

Cela peut être affreux, cela aussi, Asta.

ASTA, le cœur serré.

Oh ! ne dis pas cela ! Pas de pareilles idées !

ALLMERS, sans l'écouter.

Mais puisque tu ne pars pas avec?... Puisque tu n’as aucun engagement? Pourquoi ne veux-tu pas rester ici chez moi... et chez Rita?

ASTA, agitée .

Non, car je ne le peux pas. Il faut absolument que je rentre en ville maintenant.

/Vf

ŒUVRES DE KRISTIANIA

ALLMERS

Mais rien qu'en ville, Asta. Tu m'entends !

Oui.

ALLMERS

Et tu me promets de revenir ici bientôt.

ASTA, vite.

Non, non, je n’ose te le promettre avant quelque temps. ALLMERS

Bien. Comme tu voudras. Nous nous verrons donc en ville, alors.

ASTA, suppliante.

Mais, Alfred, il faut que tu restes chez toi auprès de Rita maintenant.

ALLMERS, sans répondre , se tourne vers Borgheim.

Il se pourrait que ce soit le mieux pour vous, de n’avoir pas encore de compagnon de voyage.

BORGHEIM, malgré lui.

Oh ! comment pouvez-vous dire cela !

ALLMERS

Si, car vous ne pouvez jamais savoir qui vous pourrez peut-être rencontrer ensuite. En chemin.

ASTA, malgré elle.

Alfred !

ALLMERS

Le bon compagnon de voyage. Quand il est trop tard. Trop tard.

ASTA, bas , la voix tremblante.

Alfred ! Alfred !

LE PETIT EY0LF, ACTE III

BORGHEIM, les regarde tour à tour.

Que signifie cela? Je ne comprends pas...

(Rita arrive de la gauche au fond.)

RIT A, d’une voix plaintive.

Oh ! ne me quittez donc pas tous !

ASTA, au-devant d’elle.

Tu préférais être seule, disais-tu...

RITA

Oui, mais je n’ose pas. C’est si vilain, cette obscurité qui vient. Il me semble que de grands yeux ouverts me regardent !

ASTA, doucement compatissante.

Quand ce serait, Rita? Tu ne devrais pas avoir peur de ces yeux-là.

RITA

Et tu peux dire cela ! Pas peur !

ALLMERS, insistant .

Asta, je t’en prie..., pour tout au monde..., reste ici... près de Rita!

RITA

Oui ! Et près d’Alfred aussi ! Fais-le ! Fais-le, Asta ! ASTA, luttant.

Oh ! je voudrais si volontiers...

RITA

Eh bien ! fais-le donc ! Car Alfred et moi ne pouvons pas endurer seuls la douleur et le chagrin.

ALLMERS, sombre.

Dis plutôt... le remords et les tourments.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

Oui, appelle-les comme tu voudras..., nous ne les supporterons pas tout seuls, nous deux. Oh! Asta, je t’en supplie instamment ! Reste et aide-nous ! Tiens-nous lieu d’Eyolf...

ASTA, recule.

D’Eyolf !

RITA

Oui, n’est-ce pas ce qu’elle doit faire, Alfred?

ALLMERS

Si elle le peut et le veut.

RITA

Tu l’appelais ton petit Eyolf autrefois.

(Elle saisit la main d'Asta.)

Désormais tu seras notre Eyolf, Asta ! Eyolf, comme tu l’étais autrefois.

ALLMERS, cachant son émotion.

Reste, et partage la vie avec nous, Asta. Avec Rita. Avec moi. Avec moi..., ton frère.

ASTA, résolue , retire sa main.

Non, je ne peux pas.

(Elle se retourne.)

Borgheim..., à quelle heure part le bateau?

Tout à l’heure.

ASTA

Il faut que je le prenne. Voulez-vous m’accompagner?

BORGHEIM, avec une discrète explosion de joie.

Si je veux ! Oui, oui, oui !

LE PETIT EYOLF, ACTE III

ASTA

Eh bien ! venez.

RITA, lentement.

Ah ! c'est comme ça. Oui, alors, tu ne peux pas rester chez nous.

ASTA, se jette à son cou.

Merci, Rita, merci pour tout !

(Elle va sevrer la main d’Alfred.)

Alfred..,, adieu! Adieu, adieu!

ALLMERS, à mi-voix , ému.

Qu’est-ce que cela signifie, Asta? On dirait une fuite.

ASTA, calme , mais avec angoisse.

Oui, Alfred..., c’est bien une fuite.

ALLMERS

Une fuite..., c’est moi que tu fuis !

ASTA, à voix basse.

Toi.., et moi-même.

ALLMERS, recule.

Ah!...

(Asta court descendre au fond. Borgheim agite son chapeau et la suit.)

(Rita s’appuie contre l’entrée du pavillon. A limer s , profondément troublé , s’approche de la balustrade et regarde en bas. Un silence.)

ALLMERS, se retourne et dit en se maîtrisant avec peine :

Voilà le bateau qui arrive. Regarde, Rita.

RITA

Je n’ose pas le regarder.

ŒUVRES UE KRISTIANIA

ALLMERS

Tu n'oses pas?

RITA

Non. Car il a un œil rouge. Et un œil vert aussi. De grands yeux brillants.

ALLMERS

Oh ! ce ne sont que les fanaux.

RITA

Désormais ce sont des yeux. Pour moi. Ils regardent fixement du fond de l'ombre... Et leur regard pénètre aussi dans l'ombre.

ALLMERS

Voici que le bateau accoste.

RITA

Où aborde-t-il ce soir?

ALLMERS

Au quai, comme d'habitude, chère...

RITA, se redresse .

Comment peut-il aborder là?

ALLMERS

Il le faut bien.

Mais c'est là qu'Eyolf... Comment ces gens peuvent-ils aborder là?

ALLMERS

Oui, la vie est impitoyable, Rita.

RITA

Les gens sont sans cœur. Ils n'ont égard à rien. Ni aux vivants ni aux morts.

LE PETIT EYOLF, ACTE III

ALLMERS

Pour cela, tu as raison. La vie suit son cours. Absolument comme si rien n’était arrivé.

RITA, le regard perdu.

Il n’est rien arrivé non plus. Pas pour les autres. Seulement pour nous deux.

ALLMERS, dont la douleur se réveille .

Oui, Rita..., c’était bien inutile que tu l’aies enfanté dans la douleur. Puisqu’il est reparti... sans laisser de traces.

RITA

Il n’est resté que la béquille.

ALLMERS, violemment .

Tais-toi ! Ne me fais pas entendre ce mot !

RITA, gémissant .

Oh ! je ne peux supporter cette idée, que nous ne l’avons plus.

ALLMERS, froid et amer.

Tu savais si bien te passer de lui, quand tu l’avais. Tu restais des demi-journées sans le voir.

RITA

Oui, c’est qu’alors je savais bien que je pourrais le voir quand je voudrais.

ALLMERS

Oui, c’est ainsi que nous avons gaspillé le temps de notre courte vie commune avec le petit Eyolf.

RITA, écoute , inquiète .

Entends-tu, Alfred ! Voilà que ça sonne encore !

T. xv.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

ALLMERS, regarde en bas.

C'est la cloche du bateau qui sonne. Il va partir.

RITA

Oh ! ce n'est pas de cette cloche-là que je parle. Toute la journée j’ai entendu sonner à mes oreilles... Voilà que ça sonne encore !

ALLMERS, vient vers elle .

Tu te trompes, Rit a.

RITA

Non, je l'entends très nettement. Ça sonne comme un glas. Lentement. Lentement. Et toujours les mêmes mots.

ALLMERS

Des mots. Quels mots?

RITA, remue la tête en cadence .

« La bé-quille. » « La bé-quille ». Oh ! il me semble que tu dois pouvoir l'entendre.

ALLMERS, branle la tête.

Je n'entends rien. Et il n'y a rien non plus.

RITA

Oui, oui, tu peux dire ce que tu voudras. Je l’entends très nettement.

ALLMERS, regarde par-dessus la balustrade.

Ils sont maintenant à bord, Rita. Le bateau est en route vers la ville.

RITA

Non, dire que tu n’entends pas ça ! « La bé-quille. » « La bé... »

ALLMERS, s'avance.

Tu nevas pas rester à écouter un bruit qui n’existe pas.

LE PETIT EYOLF, ACTE III

Je te dis qu’Asta et Borgheim sont maintenant à bord. Déjà en route... Asta est partie.

RIT A, le regarde timidement.

Alors tu seras sans doute bientôt parti aussi, Alfred?

ALLMERS, vite.

Qu’entends-tu par là?

Que tu rejoindras ta sœur.

ALLMERS

Asta a-t-elle dit quelque chose?

RITA

Non. Mais tu as dit que c’était à cause d’Asta que... que nous nous sommes mariés.

ALLMERS

Oui, mais tu m’as toi-même lié à toi. Par la vie commune.

RITA

Oh ! à ton goût je ne suis plus... plus aussi ravissante. ALLMERS

La loi du changement pourrait peut-être nous maintenir unis tout de même.

RITA, hoche lentement la tête.

Il y a changement en moi maintenant. Je l’éprouve douloureusement.

ALLMERS

Douloureusement ?

RITA

Oui, car il y a là aussi comme une sorte d’enfantement.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

ALLMERS

C'est cela. Ou une résurrection. Passage à une vie supérieure.

RIT A, découragée } le regard vague.

Oui..., avec la ruine de tout, tout le bonheur de la vie. ALLMERS

Cette ruine, c'est précisément un gain.

RITA, violemment.

Oh ! des mots ! Bon Dieu, nous sommes des créatures terrestres, tout de même !

ALLMERS

Nous sommes un peu apparentés avec la mer et le ciel, Rita.

RITA

Toi, peut-être, pas moi.

ALLMERS

Oh ! si. Tu l'es, plus que tu le penses.

RITA, fait un pas vers lui.

Écoute, Alfred..., ne pourrais-tu penser à reprendre ton travail?

ALLMERS

Ce travail que tu as détesté?

RITA

Je suis devenue peu exigeante aujourd'hui. Je suis disposée à te partager avec le livre.

Pourquoi?

ALLMERS

LE PETIT EYOLF, ACTE III

RITA

Rien que pour te conserver ici chez moi. A proximité, simplement.

ALLMERS

Oh ! je ne peux guère t'être utile, Rita.

RITA

Mais peut-être pourrais-je t'être utile.

ALLMERS

Pour mon travail, veux-tu dire?

Non. Pour vivre la vie.

ALLMERS, branle la tête.

Il ne me semble pas avoir de vie à vivre.

RITA

Enfin, pour supporter la vie.

ALLMERS, sombre , se parlant à lui-même.

Je crois que le mieux pour nous deux serait de nous séparer.

RITA, le scrute du regard.

Où irais-tu, alors? Peut-être chez Asta quand même? ALLMERS

Non. Jamais chez Asta désormais.

RITA

Où, alors?

ALLMERS

Dans la solitude.

RITA

Là-haut, dans les fjelds? C'est là ce que tu veux dire?

406 œuvres de kristiania

ALLMERS

Oui.

RITA

Mais ce ne sont là que des rêveries, Alfred. Tu ne pourrais pas vivre là-haut.

ALLMERS

C'est tout de même où j'aspire maintenant.

RITA

Pourquoi? Dis-le-moi !

ALLMERS

Assieds-toi. Je vais te raconter quelque chose.

Quelque chose qui t'est arrivé là-haut?

ALLMERS

Oui.

RITA

Et dont tu n'as parlé ni à Asta ni à moi?

ALLMERS

Non.

RITA

Oh ! tu fais toujours le silence sur tout. Tu ne devrais pas. ALLMERS

Assieds-toi là. Je vais te le raconter.

RITA

Oui, oui..., je t'écoute!

(Elle s'assied sur le banc près du pavillon.) ALLMERS

J'étais seul là-haut. En plein haut fjeld. Et j'arrivai à

LE PETIT EYOLF, ACTE III

un grand lac de montagne. Il me fallait traverser ce lac. Mais je ne pouvais pas. Car il n’y avait ni barque ni gens.

RITA

Et alors?

ALLMERS

Alors j’entrai au hasard dans une vallée latérale. Je me disais que je parviendrais sur les sommets, entre les cimes. Et que je redescendrais de l’autre côté du lac.

RITA

Oh ! tu t’es sûrement égaré, Alfred.

ALLMERS

Oui; j’ai pris une mauvaise direction. Il n’y avait ni chemin ni sentier. Je marchai toute la journée. Et toute la nuit encore. Je croyais que je ne reviendrais plus jamais parmi les hommes.

RITA

Plus jamais chez nous? Oh! alors, je sais bien que tes pensées te menaient ici.

ALLMERS

Non..., pas du tout.

RITA

Non?

ALLMERS

Non. C’était étrange. Toi et Eyolf, vous étiez loin, bien loin de moi, me semblait-il. Et Asta aussi.

RITA

Et à quoi donc pensais-tu?

ALLMERS

Je ne pensais pas. Je m’avançais avec peine le long des

jàL.

Vss

408 ŒUVRES DE KRISTIANIA

précipices..., et je jouissais avec un calme bien-être de la sensation de la mort.

RITA, bondit.

Oh ! n'emploie pas de tels mots pour parler de ce qui est atroce !

ALLMERS

C'est ce que j'éprouvais. Pas la moindre angoisse. Il me semblait que nous marchions, la mort et moi, comme deux bons camarades de voyage. C'était tout naturel..., tout simple, à ce qu'il me semblait là-bas. Dans ma famille on ne vit pas vieux, d'habitude...

RITA

Oh ! veux-tu te taire, Alfred ! Tu t'en es bien tiré tout de même.

ALLMERS

Oui; soudain je fus au but. De l'autre côté du lac.

Ce fut pour toi une nuit d'épouvante, Alfred. Mais maintenant qu'elle est passée tu ne veux pas te l'avouer à toimême.

ALLMERS

Cette nuit m'a haussé à ma résolution. Et c'est ainsi que j'ai rebroussé chemin et suis rentré tout droit à la maison. Rejoindre Eyolf.

RITA, à voix basse.

Trop tard.

ALLMERS

Oui. Et alors... le camarade est venu et l'a pris... Alors, il y a eu de l'horreur en lui. En toute cette histoire. En tout ce... ce que nous n'osons pas quitter, malgré tout.

LE PETIT EYOLF, ACTE III

Tellement nous sommes attachés à la terre, nous deux, Rita !

RIT A, avec une lueur de joie.

Oui, n'est-ce pas ! Toi aussi !

(Se rapprochant.)

Oh ! vivons la vie ensemble le plus longtemps possible !

ALLMERS, hausse les épaules .

Vivre la vie, oui ! Et n’avoir rien qui la remplisse. Désolation et vide partout. N’importe où je regarde.

RITA, inquiète.

Oh ! tôt ou tard tu me quitteras, Alfred ! Je le sens. Et je peux le voir sur toi aussi ! Tu me quitteras !

ALLMERS

Avec le camarade de voyage, tu veux dire?

RITA

Non, je veux dire ce qui est pis. Tu me quitteras volontairement. Car tu trouves que c’est seulement ici, chez moi, que tu n’as rien qui remplisse la vie. Réponds-moi ! N’est-ce pas là ce que tu penses?

ALLMERS, la regarde fixement.

Et si c’était là ma pensée?...

(On entend , venus de loin , en bas , des rumeurs et cris de voix irritées. AUmers va vers la balustrade.)

RITA

Qu’est-ce que c’est?

Oh ! tu vas voir, ils l’ont trouvé?

ALLMERS

On ne le trouvera jamais.

(Elle s écrie :)

4io

ŒUVRES DE KRISTIANIA

RITA

Mais qu'est-ce que c’est, alors?

ALLMERS, va au fond.

Rien qu’une rixe, comme d’habitude.

RITA

En bas, sur la grève?

ALLMERS

Oui. Il faudrait abattre tout ce hameau de la grève. Les hommes viennent de rentrer. Saouls, comme toujours. Ils battent les enfants. Tu' entends comme les gamins crient ! Les femmes appellent au secours pour eux...

RITA

Oui, ne devrions-nous pas envoyer quelqu’un à leur aide?

ALLMERS, durement et en colère.

A leur aide, eux qui n’ont pas secouru Eyolf ! Non, qu’ils périssent plutôt, comme ils ont laissé périr Eyolf !

RITA

Oh ! il ne faut pas parler ainsi, Alfred ! Pas de pareilles idées !

ALLMERS

Je ne peux avoir d’autres idées. Toutes ces vieilles masures doivent être rasées.

RITA

Et que deviendront tous ces pauvres gens?

ALLMERS

Ils chercheront asile ailleurs.

Et les enfants?

LE PETIT EYOLF, ACTE III

ALLMERS

Cela ne revient-il pas à peu près au même, qu’ils tournent mal ici ou ailleurs?

RITA, calme , avec reproche .

Tu te forces à une pareille dureté, Alfred.

ALLMERS, violemment.

C’est mon droit d’être dur désormais ! C’est même mon devoir !

RITA

Ton devoir?

ALLMERS

Mon devoir envers Eyolf. Il ne faut pas qu’il reste sans vengeance. Bref, Rita ! C’est comme je te le dis ! Réfléchis à cette question. Fais raser tout le hameau d'en bas... quand je serai parti.

RITA, le regarde profondément.

Quand tu seras parti?

ALLMERS

Oui, car tu auras ainsi du moins de quoi remplir ta vie. Et il te faut cela.

RITA, ferme et résolue.

En cela tu as raison. Il me le faut. Mais peux-tu deviner à quoi je vais m’occuper..., quand tu seras parti?

ALLMERS

Eh bien ! à quoi?

RITA, lentement , avec décision.

Aussitôt que tu m'auras quitté, je descendrai sur la grève, et je ferai monter avec moi tous ces pauvres enfants perdus ici, chez nous. Tous ces gamins malappris...

ŒUVRES DE KRISTIANIA

ALLMERS

Qu’est-ce que tu feras d’eux ici?

RITA

Je les prendrai avec moi.

ALLMERS

Tu veux !...

RITA

Oui, je le veux. Du jour où tu seras parti, ils seront ici, tous... comme s’ils étaient mes propres enfants.

ALLMERS, indigné .

Ils remplaceraient notre petit Eyolf !

RITA

Oui, ils remplaceront notre petit Eyolf. Ils occuperont les chambres d'Eyolf. Ils s’instruiront avec ses livres. Ils joueront avec ses jouets. A table, ils s’assiéront tour à tour sur sa chaise.

ALLMERS

Mais c’est de la pure folie ! Je ne sais personne au monde qui soit moins propre à pareille besogne que toi.

RITA

Eh bien ! je m’y exercerai. J’apprendrai. Je me formerai.

ALLMERS

Si c’est ta ferme intention..., tout ce que tu dis là, il faut qu’un changement se soit produit en toi.

RITA

C’est bien ce qui est arrivé, Alfred. Tu as fait ce qu’il fallait pour cela. Tu as créé une place vide au-dedans de

LE PETIT EYOLF, ACTE III 413

moi. Et il faut que je trouve de quoi la remplir. Tl me faut quelque chose qui ressemble un peu à l'amour.

ALLMERS, reste un instant songeur , puis , la regarde .

Au fond, nous n'avons pas fait grand'chose pour les pauvres gens d'en bas.

RITA

Nous n'avons rien fait pour eux.

ALLMERS

A peine même avons-nous pensé à eux.

RITA

Jamais nous n'avons pensé à eux avec compassion.

Nous qui avions « l'or et les forêts vertes ».

RITA

Nos mains leur étaient fermées. Et nos cœurs aussi. ALLMERS, hoche la tête.

Aussi est-il peut-être tout de même assez naturel qu'ils n'aient pas risqué leur vie pour sauver le petit Eyolf.

RITA, à voix basse.

Réfléchis un peu, Alfred. Es-tu bien sûr que... que nousmêmes l’aurions risquée?

ALLMERS, repoussant Vidée vivement.

N'en doute pas, Rita!

RITA

Oh ! nous sommes des créatures terrestres, tu sais. ALLMERS

Que penses-tu faire au juste pour tous ces enfants malappris?

ŒUVRES DE KRISTIANIA

RIT A

Je voudrais surtout essayer d’adoucir... et d’ennoblir leur destinée.

ALLMERS

Si tu réussis à cela, Eyolf ne sera pas né en vain.

RITA

Et ne nous aura pas été enlevé en vain non plus. ALLMERS, la regarde fixement .

Comprends bien une chose, Rita. Ce n’est pas l’amour qui te pousse à cela.

RITA

Non, ce n’est pas l’amour. Du moins, pas encore. ALLMERS

Alors, qu'est-ce donc vraiment?

RITA, à demi évasive .

Tu as souvent parlé avec Asta de la responsabilité humaine...

ALLMERS

Du livre que tu détestais.

RITA

Je le déteste encore, ce livre. Mais j’écoutais, quand tu en parlais. Et maintenant je veux essayer d’aller moi-même dans cette voie. A ma façon.

ALLMERS, branle la tête.

Ce n’est pas à cause de ce livre inachevé...

RITA

Non, j’ai encore une raison.

LE PETIT EYOLF, ACTE III

ALLMERS

Laquelle?

RIT A, à voix basse , avec un sourire triste.

Je voudrais amadouer les grands yeux ouverts, vois-tu.

ALLMERS, frappé , fixe son regard sur elle.

Peut-être pourrais-je y prendre part? Et t'aider, Rita?

RITA

Tu le voudrais?

ALLMERS

Oui..., si seulement je savais que je le pourrais. RITA, hésitant.

Mais alors, il te faudrait rester ici.

ALLMERS, baissant la voix.

Essayons de voir si ça pourrait aller.

RITA, d’une voix à peine distincte.

Essayons, Alfred.

(Tous deux se taisent. Puis A limer s va au mât et hisse le drapeau tout en haut . Rita, debout près du pavillon , le regarde faire.)

ALLMERS, revient.

C’est une rude journée de travail que nous avons devant nous, Rita.

RITA

Tu verras..., nous aurons de temps en temps le repos du dimanche.

ALLMERS, paisiblement ému.

Peut-être alors aurons-nous le sentiment que les esprits viennent nous voir.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

RIT A, murmure.

Les esprits?

ALLMERS, comme précédemment.

Oui. Peut-être seront-ils près de nous..,, ceux que nous avons perdus.

RIT A, hoche lentement la tête.

Notre petit Eyolf. Et ton grand Eyolf aussi.

ALLMERS, regarde fixement devant lut.

Il se peut que parfois..., au cours de la vie..., nous apercevions encore comme un reflet d’eux.

RITA

Où le verrons-nous, Alfred?

ALLMERS, fixe son regard sur elle.

En haut.

RITA, approuve de la tête.

Oui, oui..., en haut.

ALLMERS

En haut..., vers les cimes. Vers les étoiles. Et vers le grand silence.

Merci.

RITA, lui tend la main.

LES MANUSCRITS

PERSONNAGES

Harald Borgheim.

Johanne, sa femme.

Rita, sa sœur.

Alfred, son fils, n ans.

Ejvind Almer, ingénieur des routes.

Mademoiselle Garou, tante de Johanne.

(L’action se passe dans la propriété de Borgheim au bord du fjord.)

Ce manuscrit se compose de 30 cahiers de 8 pages numérotés de 2 à 22 et de 24 à 32. Le cahier qui devait être numéroté 1 manque , en sorte que le brouillon commence à la page 298, /. 5 du texte définitif. Il continue ensuite sans interruption , Vabsence d'un cahier numéroté 23 provenant simplement de ce qu'Ibsen, par erreur, a écrit 24 sur le cahier qui aurait dû porter ce numéro. Les dates qui sont inscrites au commencement et à la fin de chaque acte sont données dans la notice.

P. 298,1. 5-P. 299,1. 3. — Oui, mais c’est sûrement bon pour lui.

Rita. — Le crois-tu vraiment?

Mme Skjoldheim. — Je n’ai pas d’opinion là-dessus. Hakon doit s’entendre le mieux à ces questions-là.

(Hakon Skjoldheim, tenant par la main le petit Alfred, entre

par la porte de gauche. C'est un homme svelte au visage empreint de gravité. Cheveux et barbe foncés, peu fournis. Alfred est petit, chétif, et a l’air un peu maladif.)

Hakon Skjoldheim. — Tiens, tu es ici, Rita?

Rita. — Oui, il m’a semblé que je devais... Sois le bienvenu à ton retour.

P. 299,1. 4, 8, xi, 13. — Les indications scéniques manquent .

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