Si-Ratonneau] Et si ça arrivait, vous n'avez
qu’à faire prévenir tante Ellen. (elle rit.) N’est-ce pas curieux
LES MANUSCRITS
que tout le monde m'appelle tante Ellen? Bien que je n'aie pas le moindre parent,... ni au ciel ni sur terre.
1 . 21-P. 314, 1 . 17. — (Un peu après, Alfred descend discrètement dans le jardin sans qu'on le voie.
Rita. — Elle était presque sinistre aujourd'hui.
Mme Skjoldheim. — Je trouve qu'elle l’est toujours.
1 . 23-P. 322, 1 . 7. — [Ajouté plus tard : Qu'est-ce qui t’est arrivé...] On dirait presque un changement qui se serait produit en toi, Hakon.
Mme Skjoldhejm. — Oui, ne le trouves-tu pas aussi?
Skjoldhejm. — Un fait s'est produit, qui m’a transformé. Il s'est produit au dedans de moi. Car dans la réalité extérieure il ne m’est rien arrivé du tout pendant mon voyage.
Mme Skjoldheim s’assied sur le canapé. — Il faut que tu nous racontes ça.
Skjoldheim. — Oui, asseyons-nous, nous aussi,... et je vais essayer. (Il s'assied sur le canapé à côté de sa femme. Rita sur une chaise près de la table. Il reprend après un court silence.) L'excursion m’a donné, en somme, satisfaction et bonne humeur A quoi, pourtant, s’est mêlée quelque tristesse, dont je ne peux m’affranchir.
Mme Skjoldhejm. — C'est sans doute parce que tu ne t'es pas mis au travail.
Skjoldhejm, avec un sourire triste. — Oui, tu me connais. Tu sais que c'est ainsi que j’ai été jusqu’ici.
Mme Skjoldhejm sourit. — Très revêche et morose. Mal disposé lorsque parfois l’écriture ne voulait pas marcher.
Skjoldhejm. — Oui, vois-tu, chère Andrea,... ces ennuis-là, j'en suis débarrassé maintenant.
Mme Skjoldhejm. — Grâce au voyage dans les fields?
Skjoldhejm. — Oui, là-haut dans la grande solitude... Il est vrai que j’ai été jusqu’ici un homme heureux. Mais j’ai par trop vécu ma vie à ma table de travail. Sans tracas ni soucis d’aucune sorte. Surabondance de tous les côtés... (il leur
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tend les mains.) Et vous deux pour me flatter et me gâter.
Rita. — Nous t'avons simplement compris, Hakon.
Mme Skjoldhejm. — Nous avons cru en toi. Et tâché de te suivre.
Skjoldhejm. — Quand je regarde en arrière... J'ai lancé dans le monde livre après livre. Je crois qu'ils sont bons. Et ils ont été bien accueillis. Et l'ouvrage principal devait venir à présent. Celui qui traite de la doctrine de la vie intellectuelle [corrigé en ; spirituelle].
Mme Skjoldhejm. — Oui, mais il va venir,... il va venir, Hakon. Maintenant que tu es rentré chez toi...
Skjoldhejm. — Il ne paraîtra jamais, chère... Ne paraîtra jamais.
Mme Skjoldhejm. — Mon Dieu, et pourquoi pas?
Skjoldhejm. — Parce qu'il y manque une base essentielle.
Rita. — Qui manque? Mais ne peux-tu pas remédier à cela?
Skjoldhejm. — Non, c'est sans remède, Rita.
Mme Skjoldhejm. — Oui, mais maintenant que tu as trouvé...
Rita. — Mais que peut être cette base essentielle qui manque?
Skjoldhejm. — Je n'ai pas tenu compte du renoncement.
Mme Skjoldhejm. — Du renoncement?
Skjoldhejm. — Du renoncement, oui. L'abnégation. L'esprit de sacrifice. La joie du sacrifice. Tout ce qui devrait être le principe même d'une conduite de la vie.
Rita. — Oui, mais alors introduis tout cela dans l'ouvrage.
Skjoldheim branle la tête. — Cela n'entrera dans aucun livre. Ce que j’ai appris à voir,... cela entrera dans la conduite de ma propre vie.
Mme Skjoldhejm. — Comment l'entends-tu?
Skjoldhejm. — Vois-tu,... toute famille,.., si elle est racée, bien entendu,... a sa série de générations montantes, elle s'élève de père en fils, atteint au plus haut que la famille puisse atteindre. Et ensuite elle redescend.
m fur . tsj? .
LES MANUSCRITS
Rita. — Tu atteindras au plus haut, Hakon.
Skjoldhejm. — Ce fut la grande erreur de ma vie de le croire.
Mme Skjoldhejm. — Tu ne le crois plus !
Skjoldhejm. — Non. Je sais maintenant qu’il n’en est rien. Je me suis emparé de force d’un trône royal. Maintenant j’en descends. Je cède la place...
Mme Skjoldhejm. — A qui céderais-tu la place?
Skjoldhejm. — A celui qui la mérite.
Mme Skjoldhejm. — Oui, mais qui, au nom de Dieu, qui la mérite?
Skjoldhejm. — C’est Alfred [corrigé en : Ejvind.]
Rita. — Alfred [corrigé en : Ejvind] !
Mme Skjoldhejm [ corrigé en : Mme Almer]. — Alfred [corrigé en : Ejvind] ! Crois-tu !
Skjoldhejm [corrigé en : Almer]. — Je le vois. Il sera le sommet de la famille Skjoldhejm.
Mme Almer. — Oui, le crois-tu, Alfred?
Allmer. — Je le crois en toute confiance. J’y aiderai de toutes mes forces. Je serai son professeur...
Mme Allmer. — Oh ! mais pourquoi te rendre la vie si pénible? Nous n’avons pas besoin de cela.
Allmer. — Ce n’est pas une branche de savoir dont je veux le bourrer. C’est l’art même de vivre que je veux essayer de lui faire comprendre. Faire que l’art de vivre lui soit naturel.
Mme Allmer. — Mais, voyons, qu’est-ce que c’est, l’art de vivre? Ce n’est pas un art, je trouve, de vivre.
Allmer. — Tu ne trouves pas?
Mme Allmer. — Non, c’est ce qu’il y a de plus simple au monde. Vivre ! Quand on a de quoi vivre, comme nous. Et quand, par suite, on peut vivre absolument comme on veut. Et qu’on n’a pas le besoin de faire autre chose que ce que l’on trouve juste et bien.
Allmer. — Oui, tu as un heureux caractère, toi, Andrea.
Mme Allmer. — C’est ce qu’il te faudrait aussi.
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Allmer. — J'y parviendrai en remplissant mon devoir.
Mme Allmer. — Quel devoir?
Allmer. — Mon devoir suprême. Celui de faire atteindre à la personnalité d’Ejvind le plus haut, le plus complet épanouissement.
Mme Allmer. — Trouves-tu que c’est là ton devoir suprême?
Allmer. — Oui, pour un père il n’en est pas de plus haut.
Mme Allmer. — Non plus que pour une mère, sans doute?
Allmer. — Non, bien entendu. Quand je, dis « mon », c’est un effet, un reste de mon ancien égoïsme. On ne l’arrache pas facilement jusqu’aux racines. Je veux dire « notre », naturellement. C’est pour nous deux en commun, Andrea.
Mme Allmer. — Non, mon bon Alfred, mon chéri, je ne peux vraiment pas être complètement d’accord avec toi pour cela.
Allmer. — Ne pas consacrer l’existence à rendre notre enfant parfait ! Autant que nous le pourrons.
Mme Allmer. — Oh ! tu parles de l’existence. L’existence,... c’est la vie, ça,... il me semble qu’on peut l’appeler le sentiment du bonheur.
Allmer, gravement, presque sévèrement. — Je ne connais aucun sentiment du bonheur plus profond que de voir Ejvind se développer sous mon action.
Mme Allmer. — Mais jusqu’ici tu ne t’es occupé de lui qu’en passant.
Allmer. — Tu as malheureusement raison. J’ai été trop occupé de moi-même et de...
Mme Allmer. — ...et de...?
Allmer. — ...de toutes ces idées fausses, morbides, sans fondement, au sujet de quelque œuvre importante que j’aurais, moi-même, à faire en ce monde. Quelque œuvre extrêmement importante... Et qui ne concernait que moi.
Mme Allmer. — Est-ce là seulement ce qui t’a occupé? Qui a rempli ta vie, Alfred?
Allmer. — Oui.
LES MANUSCRITS
Mme Allmer. — Absolument rien d’autre?
Allmer. — Rien qu’il vaille la peine de mentionner, à ce qu’il me semble.
Mme Allmer. — Rien... et personne non plus?
Allmer. — Personne? Que veux-tu dire? Qui serait-ce?
Mme Allmer. — Ce serait moi, je pense.
Allmer. — Oh ! toi, oui. Mais, ma chère Andrea, il va de soi que...
Mme Allmer. — Non, non, non ! Je ne veux rien savoir de ce qui va de soi ! Je veux que ce soit parce que je suis moi. Et parce que tu es toi.
Allmer. — Mais, ma chère Andrea, voilà qui est tout à fait comme au temps de la lune de miel...
Mme Allmer. — Oui, c’est justement ainsi que ça doit continuer.
Allmer. — Non, écoute,... tu sais,... il faut finir par être raisonnables.
Mme Allmer. — Jamais de ta vie tu ne m’amèneras à être raisonnable. Pas en cela. Cette idée d’être raisonnable,... ce n’est qu’un faux-fuyant,... quand on ne se soucie plus de quelqu’un.
Allmer. — Non, voyons, écoute...
Mme Allmer. — Je te dirai une chose, Alfred,... Je n’admettrai pas de céder la place... la première place dans ton cœur. Je ne la céderai même pas à mon propre petit garçon.
Rita. — Alfred a toujours besoin de quelqu'un dont il puisse s’occuper. Il a toujours été ainsi. Envers moi aussi. Du plus loin que je me souvienne.
P. 322, 1 . 11. — Allure ferme.] Allure ferme. Cheveux et barbe bruns, bouclés.