ACTE III
(Une hauteur dans le jardin d’Allmers. Précipice avec balustrade au fond. Large vue sur le fjord. Drapeau en berne près de la balustrade. Table, bancs et sièges de jardin sur la hauteur. Un pavillon à droite. Soirée d’été avancé.
(Mlle Asta Allmers est assise sur un banc à gauche et paraît attendre quelqu’un. Elle a les mains sur les genoux. Peu après l’ingénieur Borgheim arrive, montant la pente, au fond.)
Borgheim. — Ah ! je vous trouve, enfin !
Asta. — Je suis restée ici et j’ai attendu...
Borgheim. — Mais pas moi?
Asta. — Si, je vous attendais.
Borgheim, plus près. — Alors, je peux venir?
Asta. — Oui, volontiers.
Borgheim. — Et vous parler..., une fois de plus?
Asta. — Oui. Ou bien d’abord,... c’est moi qui vais vous parler.
Borgheim, debout devant elle. — Eh bien?
Asta. — Vous partez donc ce soir?
Borgheim. — Je pars cette nuit. Je prends le vapeur. Il le faut.
Asta. — Oui, oui, vous êtes obligé. Mais comprenez-moi bien, Borgheim.
Borgheim. — Je le voudrais bien.
Asta. — Oh ! si l’on pouvait se partager ! Etre en deux endroits à la fois.
LE GRAND BROUILLON 44 g
Borgheim avec une exclamation étouffée. — Si vous le pouviez,... que feriez-vous?
Asta. — Je partirais avec vous...
Borgheim. — Vous partiriez...!
Asta. — Avec vous. Par le vapeur de cette nuit.
Borgheim. — Vous le feriez ! Alors, tout de même... !
Asta. — Mais je ne peux pas me partager. Je ne peux pas lâcher mon frère.
Borgheim. — Non, vous me l'avez déjà dit deux fois, Asta.
Asta. — Surtout maintenant qu’il n’a plus le petit Eyolf. Oui, vous devez songer à ce qu’il a été pour moi toute ma vie...
Borgheim. — Oui, je comprends bien, Asta. Vous estimez de votre devoir...
Asta. — Oh ! non, ce n’est pas cela. Ce n’est pas parce que c’est un devoir...
Borgheim. — Mais...?
Asta. — Parce que je l’aime comme,... oui, comme je crois que seule une sœur peut aimer son frère.
Borgheim. — Et vous pensez que c’est le sentiment le plus profond.
Asta. — Oui, je le crois presque. Parce que c’est le plus pur, le plus sacré.
Borgheim. — Que dites-vous de l’amour d’une mère pour son enfant?
Asta. — Je ne l’ai guère connu.
Borgheim. — Et d’un père?
Asta. — De celui-là je ne sais rien. Et vous?
Borgheim. — Oui, celui d’un père et d’une mère. Et je crois que c’est ce qui m’a donné un caractère gai et enjoué. Mais alors... ?
Asta. — Alors...?
Borgheim. — Alors je vais construire mes routes tout seul.
Asta. — Oh ! si je pouvais être avec vous. Vous aider...
Borgheim. — Le feriez-vous, si vous pouviez?
t. xv.
LES MANUSCRITS
Asta. — Oui, je le ferais.
Borgheim. — Mais vous ne pouvez pas.
Asta. — Vous contenteriez-vous de m'avoir à demi [Biffé, Borgheim] ?
Borgheim. — Non, il faut que je vous aie entièrement.
Asta. — Alors je ne peux pas.
(Alfred Allmers arrive d’en bas sur la hauteur.)
Allmers s'arrête et les regarde. — Aha ! vous êtes ensemble ici, vous deux !
Borgheim. — Tu sais bien que je pars cette nuit.
Allmers. — Oui, eh bien? Vas-tu partir seul?
Borgheim. — Oui. Et je resterai seul... désormais.
Allmers. — Seul. C'est terrible ça, d’être seul.
Asta. — Oh ! mais, Alfred, tu n’es pas seul, toi l
Allmers. — Je ne le suis pas ! Moi qui n’ai plus d’enfant,... et pas de sœur non plus.
Asta, inquiète. — Alfred, Alfred, il ne faut pas... !
Borgheim. — Comment peux-tu dire cela? Tu l'entends,.,, ta sœur ne part pas avec moi.
Allmers. — Peu importe. — Oh ! Asta, je ne t'ai plus. Pas comme je t'avais autrefois.
Borgheim les regarde, étonné. — Mais je ne comprends pas...
Asta. — Si, tu m'as, Alfred. Crois-moi,... je resterai toujours pour toi la même que j’étais.
Allmers. — Mais pas moi !
Asta, recule. — Ah...l
Allmers. — Ne te lie jamais, Borgheim ! Un moment peut venir où tu le regretterais. Mais alors il est trop tard.
Borgheim. — Jamais de la vie je ne pourrais rien regretter en ce cas.
Allmers. — Oh ! c’est incroyable à quel point on peut changer.
Asta. — Deux peuvent changer ensemble. Et rester tout aussi proches.
LE GRAND BROUILLON
Allmers. — Ne compte pas là-dessus, Asta. Ce serait le bonheur pour toute la vie, ça.
(Mme Rita Allmers monte la colline.)
Rita. — Oh ! tu es aussi là-haut, Alfred? (elle veut s'en aller.)
Allmers. — Non, reste, Rita. Que voulais-tu?
Rita. — Rien que marcher, marcher. Je ne peux tenir en place.
Allmers. — Moi non plus.
Rita. — Et dire que nous ne pouvons marcher ensemble.
Asta. — Oh ! mais, ne le pouvez-vous pas? Essayez.
Rita. — C’est devenu tout à fait impossible, il me semble. Il nous faut suivre chacun notre chemin désormais...
Allmers. — Je ne supporte pas la solitude...
Rita. — Je le vois. Je le sais. Je le sens. Asta, il ne faut pas que tu le quittes jamais.
Asta. — Moi !
Borgheim. — Jamais !
Rita. — Non, il lui faut quelqu’un sur qui se reposer.
Asta. — Oh ! mais toi, Rita !
Rita. — Plus maintenant. Un obstacle s'interpose.
Allmers. — Il doit disparaître... si nous devons vivre.
Rita. — Il ne disparaîtra jamais. L’ombre te convient. Et il me faut la lumière du soleil. Reste avec nous, Asta.
Allmers. — Tu le veux !
Rita. — Oui, c'est pour toi. Reste auprès de lui. Et si je gêne, je céderai la place.
Allmers. — Jamais tu ne céderas la place.
Rita. — Je l’ai cédée une fois déjà. J’ai cédé devant mon propre enfant. Ce doit être bien ainsi.
Allmers. — Oh! mais... Rita!
Rita. — Tu seras notre enfant, Asta. Nous te prenons à la place d’Eyolf. Car il nous faut un enfant qui soit un lien entre nous.
Asta le regarde. — Qu’en dis-tu, Alfred?
iTj
Allmers, indécis. — Moi...?
Rita. — Il le faut ! Il le faut ! Ce dont tu as besoin, c’est la chaleur paisible, sans passion. Un enfant ou une sœur.
Allmers, avec un coup d’œil sur Asta. — Ah! une sœur...
Asta. — Veux-tu que je reste ici, Alfred?
Allmers. — Non, tu vas partir.
Rita. — On ne te laissera pas faire !
Asta. — Je le veux, et il le faut. Dès ce soir.
Rita. — Où t’en iras-tu?
Asta. — D’abord seulement en ville. Mais ensuite...
Borgheim. — Ensuite...?
Asta. — Loin, loin d'ici, (elle regarde Borgheim et lui tend la main.) Je pars avec vous.
Borgheim, débordant de joie. — Vous le voulez tout de même !
Asta. — Demain vous saurez tout. Et alors vous choisirez.
Borgheim. — Oh! je ne me soucie de rien d’autre que de vous avoir, Asta.
Rita. — Ah ! c’est comme ça !
Asta. — Adieu, Rita. (Elle lui jette les bras autour du cou) Et merci pour tout, (elle tend la main.) Adieu, Alfred.
Allmers ouvre les bras. — Asta...
Asta recule avec confusion. — Adieu... Adieu I (à Borgheim.) Venez, venez. Il faut nous dépêcher maintenant.
(Borgheim serre silencieusement les mains d’Allmers et de Rita, et suit Asta à la descente de la colline.)
Allmers, à la balustrade, regardant le fjord. — Voilà le vapeur qui vient. Us seront bientôt partis.
Rita. — Et nous serons seuls, nous deux.
Allmers. — Il faut que ce soit ainsi.
Rita, — Le pourrons-nous?
Allmers. — Il le faut.
Rita. — Oui, pour Asta.
Allmers la regarde. — Pour Asta... Que veux-tu dire?
LE GRAND BROUILLON 453
Rita. — Elle ne pouvait rester ici. Elle voulait être tout pour toi, elle aussi. Comme moi.
Allmers. — Ce n’est pas pour elle-même qu’elle avait besoin de partir. Mais...
Rita. — Mais...? [D’abord écrit ; Mais pour moi]
Allmers. — Pour moi.
Rita. — Alfred! Tu aurais des pensées... des convoitises... criminelles ! Jamais de la vie !
Allmers, branle la tête. — Oh ! non, pas criminelles. Mais il y a un secret dans la famille...
Rita. — Dans ta famille?
Allmers. — Oui. Asta et moi sommes libres de tout lien.
Rita. — Et tu ne m’en as rien dit !
Allmers. — Je ne l’ai su qu’aujourd’hui.
Rita. — Par elle?
Allmers. — Oui.
Rita. — Et alors, elle part.
Allmers. — Oui, elle part.
Rita. — Et tu ne l’as pas priée de rester?
Allmers. — Mieux valait pour nous tous qu’Asta partît.
Rita. — Que tu l’aies pu, Alfred. Moi, je n’aurais jamais pu. Oh ! mais c’est comme je dis,... le sang de poisson... Non, non, je ne pense pas. C’est ce qu’il y a de grand, de pur en toi, qui a remporté la victoire !
Allmers. — Oh ! il y a encore loin jusqu’à la victoire.
Rita. — Eh bien ! aidons-nous mutuellement.
Allmers. — A retrouver le bonheur?
Rita. — Pas le bonheur que nous avons perdu. Nous ne retrouverons jamais celui-là. Mais...
Allmers. — Mais...?
Rita. — Oh ! je ne sais pas, Alfred. Mais on doit trouver quelque chose à mettre à la place.
Allmers. — Quelque chose qui compense la perte du bonheur, tu veux dire.
LES MANUSCRITS
Rita. — Pas quelque chose qui équivaille au bonheur. Mais quelque chose qui rendrait la vie possible.
Allmers. — Et la vie, tu tiens donc absolument à la vivre? A tout prix?
Rita. — Oui, Alfred,... je le veux. Malgré tout ! Malgré tout. Allmers, après un court silence. — Dis donc, Rita,,.. j’ai écrit quelques strophes cet après-midi.
Rita. — Tu as pu le faire?
Allmers. — Oui, aujourd’hui je l’ai pu. Veux-tu les entendre? Rita. — Oui, volontiers. Est-ce sur moi?
Allmers. — Sur toi aussi, (il s’assied sur le banc.) Viens t’asseoir, tu vas entendre ça.
(Elle s’assied sur une chaise en face de lui. Il sort un papier de sa poche et lit)
Ils vivaient tous les deux dans leur douce maison, en automne et aux jours d’hiver.
Puis, la maison brûla. Tout n’est plus que décombres.
Les deux doivent fouiller la cendre.
Car en elle est caché un précieux joyau,...
un joyau qui ne peut brûler.
Et s’ils le cherchent avec soin, il se peut bien qu'ils le retrouvent, l’un ou l'autre.
Mais s’ils trouvent enfin, les deux incendiés, le beau joyau incombustible,...
jamais elle n’aura sa quiétude éteinte, ni lui son bonheur consumé.
(il interroge Rita du regard.) As-tu compris, Rita?
Rita se lève. — Oui. Et j’ai compris aussi que tu n’as pas écrit ces strophes sur moi.
Allmers. — Sur qui d’autre...?
Rita. — C’est sur toi et Asta que tu les as écrites. Allmers. — Sur le petit Eyolf avant tout...
Rita. — Oh ! pas du tout sur le petit Eyolf qui gît dans le
LE GRAND BROUILLON
Allmers. — Rita, Rita, comment peux-tu...
Rita. — Tu as écrit sur l'autre. Sur celle que tu appelais petit Eyolf lorsqu’elle était enfant.
Allmers. — Sur le grand et sur le petit. Et sur toi aussi, Rita. Il me fallait donner expression à un sentiment que je ne pouvais garder muet.
Rita. — Cela pourrait-il te servir si tu étais débarrassé de moi?
Allmers. — Non.
Rita. — Et vivre ensemble comme mari et femme, nous ne le pouvons pas non plus.
Allmers. — Non.
Rita. — Car le petit Eyolf pourrait peut-être le voir. Qui sait? Et il ne faut pas qu'il nous voie vivre heureux sans lui.
Allmers. — Nous ne le pourrions pas non plus, Rita. Même si nous le voulions.
Rita. — Non, nous ne pourrions pas. (elle s'arrête.) Mais si nous pouvions le ramener à la vie, Alfred !
Allmers. — Comment l'entends-tu?
Rita. — Si nous pouvions le rendre vivant au dedans de nous, je veux dire.
Allmers. — Oh I il est vivant au dedans de nous. Dans le deuil et le chagrin, et... et dans le remords, aussi.
Rita. — Oh ! deuil, chagrin et remords, ce n'est pas la vie. Ce n'est pas ce qui convient au caractère enfantin d'Eyolf. Il nous faut trouver de quoi le remplir d’une joie paisible.
Allmers branle la tête et sourit tristement. — Comme s'il pouvait voir à quoi nous nous occupons ici.
Rita. — Peut-être peut-il le voir tout de même... à sa façon. Il nous faut vivre et agir comme s’il était derrière nous. Et nous regardait. Comme s’il voyait et comprenait tout. Tout ce que nous faisons et tout ce que nous pensons.
Allmers se tord les mains. — Oh ! s’il avait vécu avec nous. Vécu sa propre vie. Maintenant c’est comme s'il n'avait jamais
existé. Que ferait-il ici dans le monde, du moment qu'il n'a pas...
Rita. — Il n'a tout de même pas vécu en vain, tu sais.
Allmers. — Oh ! façons de parler, ma chère, (il indique la grève du doigt par-dessus la balustrade.) Non, écoute-les, en bas. Tous ces gamins qui crient et braillent. Tout ceux qui l'ont laissé sombrer. Et ne sont pas allés à son secours.
Rita. — Tous, ils succombent aussi, Alfred. Ils succomberont dans ces malheureux foyers.
Allmers. — Oui, en cela tu as peut-être raison.
Rita. — Et nous sommes ici sur nos hauteurs et regardons cela. Et nous ne venons pas à leur aide.
Allmers. — Nous...?
Rita. — Nous pourrions venir à leur aide, si nous voulions. Mais nous ne le faisons pas.
Allmers, regarde devant lui. — Ce serait la vengeance du petit Eyolf. La vie en échange de la mort.
Rita. — Et il n'aurait donc pas vécu en vain.
Allmers. — Et ne serait pas mort en vain non plus.
Rita. — Si tu veux,... nous ferons cela, Alfred. Nous nous aiderons mutuellement en amis fidèles.
Allmers. — Le petit Eyolf continuera de vivre par notre intermédiaire. (Il va au mât et hisse le drapeau tout en haut.)
Rita. — Plus de signe de mort. Cela soulage, Alfred. Oh ! comme cela soulage.
Allmers. — Je te remercie de m'avoir engagé à 1 cela.
Rita. — Remercie le petit Eyolf.
Allmers. — Oui, lui d'abord... En action.
Rita. — Pourvu qu'on n'exige pas le bonheur... à tout prix,... il me semble que la vie peut être vécue.
Allmers. -— Le souvenir d'Eyolf nous enseignera à vivre la vie.
Rita. — Oui, oui, Alfred. Et lui-même y vivra.
MANUSCRITS III
Rita. — Oui, il vit avec nous. Jamais plus nous ne le chercherons dans le fond des sombres courants boueux.
Allmers. — Ce n’est pas là qu’il est. Il est invisible près de nous, ici, sur terre. Il prend part à la vie quotidienne. Il nous aide à protéger des destinées humaines précaires et branlantes.
Rita. — Et si parfois une paisible sérénité de dimanche vient envahir notre esprit...?
Allmers. — Après, Rita?
Rita. — Ne crois-tu pas que ce pourrait être la visite de quelque absent?
Allmers. — Qui sait? Nous chercherons les absents. Peutêtre les apercevrons-nous.
Rita. — Le petit Eyolf. Et le grand. Où regarderons-nous, Alfred?
Allmers. — En haut.
Rita, approuvant de la tête. — Oui, oui, en haut !
Allmers. — En haut,... vers les étoiles. Et vers le grand silence.
Rita lui tend la main. — Merci !
Nouvelles ébauches de passages refaits tantôt au cours de Vécriture du manuscrit précédent , tantôt plus tard. Les noms des personnages sont généralement indiqués par Vinitiale ou quelques lettres.
De p . 293, 1 . 19 à p . 295, /. 28.
P. 293, 1 . 19-23. — Edith, dans la porte. — Bonjour, très chère Rita. R. tourne la tête .— Non ; tu arrives de si bonne heure de la ville?
P. 294, 1 . 3-4. — et-Eyolf et Et toi aussi.] Manquent.