si souvent] Manque
P. 375, 1 . i-P. 384, 1 . 15. — Allmers. — [D'abord écrit : Tu te tr] Non, Rita. Tu te trompes en cela.
Mme Allmers. — Non, je ne me trompe pas ! Mais je ne veux pas accepter de te partager. Je veux t'avoir entièrement tel que tu étais autrefois. Il faut me rendre ton amour tel quel... je le veux, tu m'entends.
Allmers. — Cet amour était une ivresse, et il est mort [corrigé en : éteint] en moi.
LES MANUSCRITS
Mme Allmers. — Et tu peux dire cela... !
Allmers. — Il est mort. Mais dans ce que je sens pour toi il a resurgi...
Mme Allmers. — Oh ! je ne me soucie pas de résurrection...
Allmers. — Rita... !
Mme Allmers. — Je suis une créature au sang chaud, moi. Je n’ai pas du sang de poisson dans les veines... Et puis, être enfermée à vie! Enfermée dans le deuil et le chagrin.
Allmers la regarde, pensif. — Oui, peut-on vraiment appeler cela deuil et chagrin... ce que nous éprouvons?
Mme Allmers. — Quel autre nom...?
Allmers. — Désespoir.
Mme Allmers. — Désespoir !
Allmers. — Oui. Je crois [. D'abord écrit : il me semble] que c'est le vrai mot.
Mme Allmers, avec un regard interrogateur angoissé. — Pourquoi irions-nous... ?
Allmers. — N'en perçois-tu pas la raison?
Mme Allmers. — Non. Si. Non. [Biffé : Dis-la d'abord.] Dis-le.
Allmers. — Dis-le la première.
Mme Allmers. — Non, il faut que tu...
Allmers. — Le petit Eyolf était en réalité le plus grand obstacle...
Mme Allmers. — Oh! Alfred,... comment peux-tu... !
Allmers. — Tu n'as jamais été pour lui une vraie mère. Et moi jamais entièrement un père.
Mme Allmers. — Qu'étions-nous donc?
Allmers. — Cela sonne si vilain, si je le dis.
Mme Allmers. — Je ne te comprends pas, Alfred.
Allmers. — Mais ce n'est pas vilain. Il ne me semble pas qu'on puisse le dire.
Mme Allmers. — Non, non,... mais qu'est-ce donc...?
Allmers. — Tu étais riche et j’étais pauvre, Rita.
LE GRAND BROUILLON 445
Mme Allmers fait un pas vers lui. — Je ne crois pas à cela !
Allmers. — C’est tout de même ainsi que c’est venu.
Mme Allmers. — Vilainement, alors !
Allmers. — J’avais une sœur à entretenir. Rappelle-toi.
Mme Allmers. — C’était donc pour elle... !
Allmers. — Nous étions seuls au monde. Elle et moi. J’ai travaillé pour elle aussi longtemps que j’ai pu le faire. J’étais sur le point de succomber à la tâche.
Mme Allmers. — Et tu peux révéler cela après coup !
Allmers. — J’ai cru devoir t’épargner cet aveu des reproches pénibles que je me faisais. Maintenant je pense que tu sais pourquoi tu n'as jamais pu vraiment aimer Eyolf.
Mme Allmers. — Oh ! mais je l’ai aimé aussi.
Allmers. — Tu le considérais toujours comme s’il avait caché une inexplicable énigme.
Mme Allmers. — Là, tu as mal interprété. Je tremblais toujours de le voir t’enlever à moi. (avec un violent éclat.) Et maintenant tu dis toi-même que je ne t’ai jamais possédé !
Allmers. — Si fait. Je t’ai trouvée et t’ai intimement conquise lorsque Eyolf est né.
Mme Allmers, avec ironie. — Oui, certes. Car il était de la famille, lui. L’enfant... et la sœur! Ça va... Oh! comme je la déteste... la déteste!
(Andrea et Borgheim arrivent par le sentier de la grève.)
Allmers. — Oui, nous sommes encore là, nous, Andrea.
Andrea. — Et nous avons causé à fond. Nous ne voulons pas vous déranger.
Mme Allmers. — Non, allons tous les quatre. Il nous faut de la société autour de nous. Alfred et moi ne nous en tirerons pas tout seuls.
Allmers. — Oui, allez, allez, vous autres. Mais il faut que je te parle, Andrea.
Mme Allmers. — Vraiment ! Eh bien î oui, venez, monsieur Borgheim.
LES MANUSCRITS
(Mme Allmers et Borgheim montent le versant boisé à droite.)
Andrea. — Tu me veux quelque chose, Alfred?
Allmers. — Oui, je veux te poser une question.
Andrea. — Bien?
Allmers. — Dis-moi, y a-t-il quelque chose entre toi et Borgheim?
Andrea. — Oh 1 je ne sais que répondre.
Allmers. — Comment? Est-ce que tu n’en sais rien?
Andrea. — Je n’ai pas le droit de répondre.
Allmers. — Il faut que nous deux restions ensemble.
Andrea. — Nous sommes ensemble.
Allmers. —• Pas ici. Il me semble que je n’ai plus rien à faire
Andrea. — Alfred !
Allmers. — Rita et moi ne pouvons être unis dans le même amour.
Andrea. — Oh ! ne dis pas cela î
Allmers. — Si, si, je le vois maintenant. Et c’est pourquoi j’ai recours à toi.
Andrea. — Oh ! pour cela je ne peux pas t’aider.
Allmers. — Si, tu peux. Toi seule. C’est d’une sœur que j'ai besoin...
Andrea, dans un murmure. — D’une sœur !
Allmers. — L’amour d’une sœur. Quelque chose de pur ! De sacré. Je sens que je deviens méchant ici.
Andrea. — Alfred ! Alfred !
Allmers. — Depuis le temps où tu étais toute petite, nous avons été unis. Dans ce temps-là tu avais besoin de moi. Et j'ai fait pour toi ce que je pouvais.
Andrea. — Tout ce que je suis, je te le dois.
Allmers. — Pas surtout à moi. Mais à notre belle vie commune sacrée.
Andrea. — Pas un trait de ma nature qui n'ait reçu son empreinte de toi.
LE GRAND BROUILLON 447
Allmers. — Non, non. Cela est venu par le doux, insondable mystère...
Andrea. — Quel mystère, Alfred?
Allmers. — Le mystère de l’amour fraternel. L’énigmatique attraction de la sœur pour le frère et du frère pour la sœur.
Andrea. — Tu as senti cela ainsi?
Allmers. — Toujours. Et toi aussi. Toi aussi, Andrea. Je le sais très sûrement.
Andrea. — Et maintenant? Que veux-tu maintenant?
Allmers. — Je veux que nous recourions l’un à l’autre de nouveau.
Andrea, avec un frémissement. — Nous deux !
Allmers. — Autrefois tu avais besoin de moi. Maintenant j’ai besoin de toi. Que personne ne s’interpose entre nous. Promets-moi de continuer à être une sœur pour moi.
Andrea. — Je ne peux pas, Alfred.
Allmers. — Tu ne peux pas?
Andrea. — Non, plus maintenant. Pas avec toi, tel que tu es aujourd’hui. Je ne peux plus être comme une sœur pour toi.
Allmers. — Et pourquoi ne peux-tu pas?
Andrea. — Parce que je ne suis pas ta sœur.
Allmers. — Qu’est-ce que cela signifie?
Andrea. — Que je n’ai pas le droit de porter le nom d’Allmers.
Allmers. — Andrea !
Andrea. — Il y a longtemps que je le sais. Maintenant tu le sais aussi. Et maintenant nous devons nous séparer. .
Allmer. — Pas le droit de porter... ! Dis-moi... ! Expliquemoi... !
Andrea. — Pas un mot de plus ! C’est ainsi.
Allmers, douloureusement. — Oh ! quelle indicible misère est la mienne.
Andrea. — Tu pourrais avoir l'opulence,... l’opulence, Alfred.
Allmers. — Moi ! Moi, l’opulence !
Andrea. — Oui, toi. Car tu as Rita et tu as l’or du deuil et du chagrin.
(elle monte le sentier à droite.)
Allmers, se parlant à lui-même. — Donc, pas de sœur... Et Je petit Eyolf est emporté par les courants du fjord.