LE MODÈLE DE GERD
et presque en haillons, et qui aimait courir dans les rochers. Elle avait quinze ans. Une maladie cérébrale, en son enfance, l’avait laissée folle. On pouvait pourtant se rendre compte qu’elle était, ou qu’elle aurait été fort intelligente, aux réponses incisives qu’elle faisait parfois. Très irritable, elle avait coutume de jeter des pierres aux gens qui lui déplaisaient. Et comme Ibsen était généralement regardé d’un assez mauvais œil, il paraît qu’elle lui a lancé des pierres, à lui aussi. On peut imaginer qu’il a fait sa connaissance de la même manière que Brand fera celle de Gerd, avec cette seule différence qu’au lieu de se passer dans la haute montagne, au-dessus de Fortun, la rencontre aurait eu lieu dans le bas du Stadeimsfjeld, près de Korsbrekke. Le personnage de Gerd est peut-être le plus exactement copié d'après nature qu’il y ait dans le théâtre d’Ibsen, sauf en ceci, que Ingeborg n’était pas bohémienne, — elle en avait seulement l’apparence par ses haillons et son allure débraillée, — et que, malgré ses bizarreries et son goût pour grimper dans les rochers, elle habitait chez ses parents et travaillait.
Riche de souvenirs, Ibsen quitta enfin Hellesylt le 16 juillet. Les deux dernières étapes de son voyage ont été racontées dans la notice du tome V (p. 148). On peut seulement noter ici que bien des observations faites à Vestnæs ont pu lui servir lorsqu’il a écrit Brand et que, notamment, l’église délabrée du pasteur Krohg a pu lui suggérer l’idée de la reconstruction de la « petite église ».