‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 14 sur 135 · AU-DESSUS DES HAUTS FJELLS · texte numérisé non relu

AU-DESSUS DES HAUTS FJELLS

sentimentale et morale. Dans les milieux « académiques », c'est-à-dire dans la bourgeoisie instruite, les tendances scandinavistes étaient très fortes, et en grand progrès depuis quelque temps. On hésitait seulement parce que, entre la puissance allemande et le Nord, même uni, la disproportion des forces était trop grande. On se lamentait : Nous sommes trop petits ! Et par là était posé le problème moral : La faiblesse est-elle une excuse pour ne pas remplir son devoir? C'était surtout aux étudiants, ou du moins aux anciens de l'Association des Étudiants, que ce devoir apparaissait patent, parce qu'ils se souvenaient des promesses échangées dans les fêtes universitaires de 1845, de 1851, de 1856 et de 1862. Ils menèrent une ardente campagne en faveur de l'intervention militaire de la Norvège, campagne d’où toute idée politique était presque exclue, pour ne laisser place qu'à l’idée morale.

L'agitation commença le 12 décembre 1863, par une discussion à l'Association des Étudiants, où fut votée une adresse « guerrière » aux « frères suédois ». C’est Bjôrnson qui la qualifie ainsi1 2 dans une lettre à un ami danois. Il écrit : « ...car c'est notre cause que vous soutenez, oui, la grande question est de savoir si nous avons une mission en ce monde ou si nous n'en avons aucune -, » et il cite la parole qui avait été l’événement de la soirée, d'autant plus frappante qu’elle avait été prononcée par le professeur de droit Aschehoug, homme froid et modéré. Il avait dit : « ...jamais plus qu'ici, bien qu’au milieu d'étudiants norvégiens, je n'ai senti combien il est difficile d'amener un petit peuple à penser grand 3. » Après quoi il avait longuement loué le dévouement patriotique de la jeunesse italienne.

1 Elle avait d'abord été ainsi qualifiée pendant la séance même par l’un des opposants, Johan Vibe. Sur l’histoire de l’agitation, mais à l’Association des Étudiants seulement, voir Fredrik B. Wallem, Det norske Studentersamjund gjennem hundrede aar, I, pp. 515-526.

2 Lettre du 14 décembre 1863, Gro-tid , II, p. 105.

3 Le compte rendu de la séance du 12 décembre se continue dans trois numéros de Morgenbladei (14-16 décembre 1863).

ŒUVRES D’ITALIE

Ibsen, qui assistait sans doute à cette réunion, retint cette formule d’Aschehoug, il la prendra plus tard à son compte et en fera son programme ; et la tirade sur l’esprit de sacrifice des Italiens, unis parce qu’ils avaient beaucoup souffert, ne fut pas non plus perdue pour lui.

Celui qui, dans l’équipe des orateurs, passait pour être le plus éloquent, était l’avocat Bernhard Dunker, dont Ibsen avait loué l’action comme membre du comité de direction du « Théâtre de Christiania ». Il parla le 12 décembre. Il parla encore dans une grande assemblée de citoyens le 22 décembre :

Notre peuple ne s'est pas encore habitué à élever son regard pardessus nos frontières. Nos vallées sont petites et resserrées entre de hautes montagnes, et le peuple, au cours du dernier siècle, s'est accoutumé à laisser les f j élis qui l’entourent circonscrire sa pensée, de même qu'ils limitent sa vue. Cela ne peut pas continuer ainsi.

Au temps des Haakon et des Olaf, on montait sur les plus hauts fjellg afin d'étendre de là sa vue jusqu’au loin. Nos ancêtres dressaient des perches sur les cimes et y montaient la garde, et lorsque, de ces hauts postes, on voyait des ennemis, de bien loin, s'approcher du pays, les perches étaient allumées, elles éclairaient de fjell en fjell, et ces crépitants messagers de feu appelaient le peuple de toutes les vallées à la défense commune.

Tel doit être l’effort de notre esprit. Nous ne devons pas souffrir que le cercle de notre vue soit limité par les montagnes qui bordent nos étroites vallées. Il faut que, par la force de la pensée, de l'intelligence et de la volonté, nous nous élevions a au-dessus des hauts fjells » f.

Ce n’est guère qu’une paraphrase du mot d’Aschehoug, mais l’image, bien qu'empruntée au souvenir des temps héroïques, révèle combien les événements détournaient les esprits du romantisme national, jusqu'alors dominant. « Aux vallées résident notre art et notre poésie, » disait Welhaven. Quitter les vallées pour monter vers les hauteurs, c’est un programme nouveau, et qui présage Brand. Ibsen, qui depuis la première idée de la Comédie de V Amour, en 1858, avait condamné le

1 Cité d’après Just Bing, Hentik Ibsens Brandy p. 50.

l’opposition

romantisme national, allait enfin se trouver d’accord, au moins sur ce point, avec la plus grande partie de son public.

Les séances d’agitation continuent ainsi, et Ibsen entend proclamer les idées qui sont les siennes depuis quinze ans, car il est scandinaviste depuis sa première jeunesse, on arrive au moment qu’il a pressenti et annoncé dans de nombreux poèmes, et le sacrifice pour l’Idée est sa foi. Il participe à la campagne non par des discours, mais, le 12 décembre, par son poème « Un frère en détresse », répandu jusqu’en Suède par feuilles volantes pour la propagande, et le 13 janvier 1864, à la fête annuelle de l’Association des Étudiants « en souvenir des ancêtres », par son poème « A la mémoire de Frédéric VII ». Il s'étonne peutêtre de trouver autant de convertis. Mais il ne se fait pas d'illusions. Il observe, et sait voir que tout ce mouvement a peu de chance d’aboutir à un résultat. Il ose même presque le prédire dans le premier de ces deux poèmes.

C’est que, si ce mouvement était très sincère et fort dans certains milieux, il n’était nullement général. Même pas à l’Association. Bjôrnson remarquait, dans la lettre citée plus haut, que les jeunes gens y étaient généralement tièdes, sinon hostiles. Un étudiant d’alors raconte dans ses mémoires que le 13 janvier, grand jour du scandinavisme, était célébré avec un sérieux que les jeunes avaient peine à comprendre K Un journal d’étudiants 1 2 montre une tendance à tourner tout en blague, et fait l'objet de protestations dans les séances du samedi à l’Association, et les comptes rendus 3 de ces séances témoignent d’un grand flottement dans l’opinion des étudiants. Et en dehors des milieux académiques, parmi les paysans surtout, qui avaient toujours une si forte représentation au Storting, l’opposition était très décidée contre toute intervention mili-

1 Yngvar Nielsen, En Christianiensers erindringer, p. 232,

2 Studenterblade .

3 Forhandl in gsprotokol for det norske Studentersamfund , ms. à la Bibliothèque de l'Université, à Oslo.

T. VII

taire en faveur du Danemark. Ole Gabriel Ueland, chef reconnu des paysans, menait une campagne de presse active. Certes, il voulait manifester une vive sympathie pour le Danemark, mais en paroles seulement, comme on en avait, par exemple, pour la Pologne. Et Vinje, resté avant tout paysan, était d’accord avec Ueland. Cette disposition des paysans était d’ailleurs ancienne, car le vaudevilliste danois Erik Bôgh, dans son innocente satire des Norvégiens la Saint Sylvestre 1848 \ avait représenté le Scandinavisme par un jeune garçon en costume de chevalier, lui opposant déjà « Un homme de la campagne », qui prétendait être « la saine raison pratique », et où le Scandinavisme reconnaissait le matérialisme. Le petit acte d’Erik Bôgh s’appliquait encore à la situation de 1864. Cette résistance à l’agitation des intellectuels s’affirmait dans les journaux, et s’appuyait sur des arguments auxquels certaines pages de Brand seront une réponse.

Le mouvement interventionniste ne pouvait d'ailleurs pas avoir d’effet pratique, puisque les affaires extérieures de la Norvège étaient, en fait, dirigées par la Suède, où, malgré les velléités du roi Cari XV, les dispositions n’étaient pas du tout belliqueuses. Et le Storting, qui ne se réunissait que tous les trois ans, ne devait plus siéger qu’en 1866. Pourtant, après la guerre commencée, il fut convoqué en session extraordinaire, et le 29 mars fut votée la « résolution » proposée par le gouvernement, d’après laquelle la Norvège se déclarait prête à soutenir militairement le Danemark, si une grande puissance en prenait l’initiative. Mais le ministre qui présenta le texte, le sévère professeur Schweigaard, dit combien il lui était douloureux de ne pas oser négliger les considérations de prudence, et « d’avoir égard à la faible puissance d’un petit peuple, comparée à sa volonté ». Ainsi, en dehors des paysans, les personnes mêmes qui ne se laissaient pas entraîner par le mou-

Nytaarsaften 1848-49.

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