CHRISTOPHER BRUUN
vement éprouvaient comme un besoin de s'excuser, et rendaient hommage à leurs adversaires, puisqu'elles considéraient presque, elles aussi, comme une faillite morale, l'emploi de leur grand argument : La Norvège est un trop petit peuple...
Un jeune homme a donné aux idées de Bjôrnson, d'Aschehoug, de Dunker, et des plus ardents scandinavistes de l'hiver 1863-64, une forme étrangement ibsénienne. Christopher Bruun avait vingt-quatre ans. Il avait achevé en 1862 ses études de théologie, et sa conception du christianisme, sous l’influence de Sôren Kierkegaard, était alors assez sombre. On lui avait inculqué au lycée des sentiments anti-danois, qui avaient été fort répandus en Norvège après 1814, mais il avait accompagné ses camarades aux fêtes d'étudiants Scandinaves de Copenhague, en 1862, et avait assisté, notamment, à une grande réunion où Suédois et Norvégiens avaient promis de se mettre à la disposition du Danemark en cas de guerre K Se considérant comme lié, il n’avait pas besoin qu'on lui montrât son devoir : de Rome, où il était avec sa famille, il remonta vers le Nord, et s'engagea comme volontaire dans l'armée danoise. Toutefois, avant de rejoindre son corps, il vint à Kristiania, et prononça, le 2 avril, à l’Association des Étudiants, un discours qui causa une profonde sensation 3.
Chr. Bruun n'y examinait pas si l’on avait eu raison de promettre une aide au Danemark, ni si l'engagement était formel. Il constatait : « On sent bien ce qui serait le plus digne, mais on ergote, on mesure les difficultés ; on pense à la force de l'ennemi, on ne veut pas et on n'ose pas. » C’est de la lâcheté. « L'histoire jugera qu’une tache a sali l'honneur de notre peuple. » Cela est grave surtout pour les étudiants...
On a désiré que l'affaire éclatât, que le Danemark fût en péril. Et en un sens cela était inconsidéré, c'était pourtant naturel, et juste, au
1 Vilhelm Birkedal, Personlige oplevelser i et langt liv , III, p. 71.
2 Studenterblade du 21 avril 1864.
ŒUVRES D’ITALIE
fond, précisément parce que toute pensée veut être mise en action, et une belle pensée exige une action qui coûte. On sent que ce n'est pas pour rien qu'on a droit de concourir à la beauté d'une pensée...
Le scandinavisme a été pour les étudiants et pour une grande partie du pays une idée, c’est comme tel qu'on en a parlé et qu'il a été promu. Si maintenant, lorsque se présente une occasion d'agir, tout se réduit à des paroles, ne sera-ce pas le triomphe de tous ceux qui prennent plaisir à se moquer des idées et de la foi en elles?...
On citera cet exemple chaque fois que l'on voudra condamner comme folie le fait de se dévouer à une idée et de lui offrir un sacrifice. Ce sera une honte pour les étudiants. Mais il y a une pire question que la honte. L'étudiant peut-il nier que sa conduite a justifié cette critique des idées? Et plus tard, lorsqu'il s’agira de nouveau de se sacrifier pour une idée, pourra-t-il éviter de se rappeler sa conduite d’aujourd’hui, et de penser : les idées, ah oui, elles n'appartiennent pas au monde de la réalité. Oui, ainsi l'homme meurt sa mort spirituelle, lorsqu'il dit adieu à son idéalisme, et ainsi de même un peuple apprend à perdre sa foi, et s'abîme dans sa dissolution morale. Voilà ce qui, pour moi, rend ce moment si grave : par une telle action du peuple se produit en lui, en même temps, une transformation spirituelle, il fait un pas vers la vie ou la mort. Ce n'est pas pour le scandinavisme que je parle, ce n'est pas lui qui est pour moi l'essentiel en cette affaire, je parle pour la vérité. Ce n'est pas pour le Danemark que je parle, mais pour la Norvège, pour la croissance de la vérité dans ma patrie.
« Ce n’est pas pour le scandinavisme que je parle... » Brand dira : « Je sais à peine si je suis chrétien. » Ce n’est pas l’idée qui importe, c’est le dévouement à l’idée, c'est le sacrifice. La pensée de Chr. Bruun est si proche de celle de Brand que l’on est tenté de croire qu’Ibsen, qui a sans doute entendu ce discours prononcé trois jours avant son départ, a conçu ce soir-là le personnage de son drame. Mais, si le jeune théologien n’a pas été sans quelque importance, comme on le verra, dans la genèse de Brand, Ibsen aurait pu se passer de lui d’autant mieux qu’il avait lui-même exprimé à vingt ans, et à propos de la première guerre du Slesvig, précisément l’idée que l’essentiel, pour le peuple, est de ne pas salir d’un acte honteux ce qui,
TRANSFORMATION DU SCANDINAVISME
plus tard, sera son passé ». Au milieu de l'atmosphère morale créée à Kristiania par la guerre de 1864, il n’était ni un observateur qui prend des notes, ni un néophyte qui se laisse entraîner. Il était un précurseur.
Nul ne s’en doutait, d’ailleurs, et il passa, malgré ses deux poèmes, assez inaperçu, car nulle part il ne prenait la parole, et il n’était au nombre des signataires ni des adresses ni des convocations.
Cette atmosphère, d’ailleurs, fut bientôt dissipée par l’abstention de la Norvège, la défaite du Danemark et la perte du Slesvig. Tandis que le scandinavisme conçu à la façon d’Ibsen (et de H. Wergeland) ne fut qu’un feu de paille pour ses adhérents enthousiastes, Ibsen lui resta fidèle jusque longtemps après 1864, et demeura ainsi un isolé, après comme avant, sur ce point comme sur bien d’autres.
Car à l’enthousiasme succéda la dépression. Ce fut le temps où « nous perdîmes la foi en nous-mêmes 1 2 ». Le sentiment de honte prévu par Chr. Bruun se répandit. A un voyageur danois, un vieux pasteur disait qu’il avait toujours été fier d’être Norvégien, mais qu’il n’en éprouverait plus aucune joie, tant « que cette tache ne serait pas effacée » 3. Arne Garborg décrit ainsi le nouvel état d’esprit : « Une mollesse extrême succédait à l’enthousiasme... C’était vrai : il ne fallait pas rêver. Il fallait être terre à terre. Plus de phrases ni de grands mots. Nous vivions par la grâce des grandes puissances, et ne devions pas l’oublier 4. »
Et le mot même de scandinavisme changeait de sens. On le vit bien lorsque fut fondée, le 31 mai 1864, la « Société scandinaviste ». Comme le Danemark se trouvait pratiquement éliminé des préoccupations des scandinavistes norvégiens, il
1 V. t. I, pp. 125-127.
2 L. Dietrichson, Svundne Tider , III, p. 149.
3 Orla Lehmann, Norge og Nordmczndene , p. 188.
4 Ame Garborg, Jonas Lie , p. 98.
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ne s'agit presque plus que de rapprochement avec la Suède, c'est-à-dire de soumission aux prétentions de la Suède, qui voulait être reconnue principal associé *. Une nouvelle force fut ainsi acquise par le parti conservateur et sa politique « unioniste », et un homme comme Bjômson, scandinaviste ardent pendant l'hiver 1863-64, devint naturellement un antiscandinaviste non moins net, lorsque le sens du mot eut ainsi dévié. Ibsen, lui, demeura non moins naturellement scandinaviste, mais sans modifier ses idées. Et cette étiquette contribua beaucoup, à la longue, à le faire considérer comme rallié au parti conservateur. Mais ceci n'apparaîtra que plus tard.
1 C’était, notamment, le désir de Cari XV (V. Julius Claussen, Skandinar vismcn hislorisk fremstillet , p. 175-176).