LIBRAIRIE PLON LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT
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Voilà donc Ibsen en route pour son voyage qui se transformera en une sorte d'exil volontaire. Sauf un petit nombre de rapides séjours en Norvège, il va rester près de trente ans à l’étranger.
La maigre bourse que lui a votée le Storting est pour lui le salut, car sa situation à Kristiania, malgré le succès des Prétendants à la Couronne y devenait désespérée, mais dans ce secours officiel et dans les secours privés qui s’y étaient ajoutés, il ne voyait rien de plus qu’une possibilité de salut très incertaine, un délai, simple répit en attendant une nouvelle période de détresse et de dénuement pareille à celle qu’il avait connue depuis juin 1862, et même probablement pire. Il n’imaginait qu’un moyen de parer à la catastrophe : produire, et obtenir enfin un succès efficace. Car il ne pouvait compter sur un renouvellement de l’aide privée, et la « subvention de poète » ne pouvait être redemandée avant la réunion du prochain Storting en 1866, date lointaine que les sommes dont il disposait ne suffiraient pas pour le faire atteindre. L’expérience lui avait suffisamment montré que le journalisme ne pouvait lui procurer tout au plus qu’une faible ressource d’appoint. Force lui serait d’accepter un poste inférieur de fonctionnaire, c’est-àdire de renoncer définitivement à son œuvre.
Il est vrai qu’un métier lui restait ouvert, qui n’aurait pas impliqué l’abandon total de sa vocation d’auteur dramatique : il pouvait profiter de son renflouement provisoire pour guetter
6 ŒUVRES D’iTALIE
le moment où, selon des prévisions très probables, et qui se sont, en effet, réalisées, on ferait appel à lui pour la direction du « Théâtre de Christiania ». Il avait une revanche à prendre comme directeur de théâtre. Et, certes, il était tentant, et il devait sembler facile de la prendre avec une scène mieux aménagée, financièrement mieux soutenue, qui n’aurait plus souffert d’aucune concurrence, et qui aurait enfin réuni tous les meilleurs acteurs norvégiens. Mais Ibsen se souvenait que son œuvre dramatique avait subi une interruption de cinq années, et de cela il conservait une bien plus grande amertume que des attaques dont il avait été l’objet. Aussi voulait-il se consacrer désormais uniquement à son art. En quittant la Norvège, il avait coupé ce dernier pont, et s’était promis de ne pas rechercher, quoi qu’il pût arriver, la direction du théâtre.
Cette promesse, il ne se l'était sans doute pas faite seulement à lui-même, et il a dû la donner verbalement à Bjôrnson, qui désirait la place de directeur. Le grand service que venait de lui rendre son camarade en lui procurant par souscriptions privées le viatique nécessaire lui faisait d’ailleurs une obligation morale de ne pas briguer le poste pour son compte. Soit par reconnaissance, soit par suite d’une résolution plus personnelle de dévouement à son œuvre, son parti était irrévocablement pris.
C’était là, dans sa situation, une décision qui devait surprendre. Son intérêt paraissait si évident que les gens vaguement informés à Kristiania, étaient persuadés qu’il allait bientôt revenir comme directeur *. Le comité de direction du théâtre savait bien qu’on ne pouvait lui proposer ce poste par-dessus la tête de Bjôrnson, mais pensait que, la candidature Bjôrnson une fois éliminée, Ibsen accepterait. La plupart des membres du comité préféraient Bjôrnson, mais, les négociations avec
1 C’est évidemment un écho de l’opinion courante qui est exprimé par Bovesen, Norvégien émigré en Amérique, résidant alors à Kristiania (A Corn tnentary on the Works of Ibsen, pp. 52-53.