‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 4 sur 135 · IBSEN COUPE LES PONTS · texte numérisé non relu

IBSEN COUPE LES PONTS

celui-ci ayant été rompues parce que l’on jugeait excessifs les pouvoirs qu’il exigeait, Richard Petersen écrivit à Ibsen le 16 juillet 1864 pour lui dire que, Bjômson étant désormais hors de cause, il devait accepter le poste de directeur artistique, qu’il lui offrait au nom du comité l *. Ibsen pouvait estimer que ses obligations envers Bjornson ne jouaient plus, et, à cette date, il n’avait encore, comme on le verra, que des projets littéraires très vagues, qui ne pouvaient le retenir. Il n’en opposa pas moins à cette offre un refus catégorique a, d’où résulta, vers la fin de l’année, la nomination de Bjornson. Son acceptation eût été, pourtant, si naturelle, que son ami et concurrent la redoutait 3, et cette question du théâtre demeura pendant deux ans le seul nuage dans leur amitié autrement si chaleureuse de part et d’autre, jusqu’au moment où Ibsen formula en termes péremptoires la règle qu’en fad il avait adoptée et suivie depuis son départ 4 :

...Birkeland me donne à entendre qu’il y a du froid entre Dunker et toi. Je souhaite de tout mon cœur que cela n’ait pas de conséquences ; mais si cela aboutissait à une rupture, tu devrais toujours compter sur moi. Je l'exige. Tu te souviens qu'il y a deux ans on essaya de se servir de moi pour t'ôter ta liberté d'action; pareille tentative pourrait se renouveler. Je te déclare que je me considère comme moralement tenu de n’entrer en aucune façon en rapport avec le théâtre tant que cela n’aura pas lieu avec ton assentiment et conformément à ton désir. Pour le moment c'est à toi seul que je fais cette déclaration, mais je te reconnais le droit de t'en servir publiquement si jamais j'agis en désaccord avec ce que je viens de te dire.

Ce ferme dessein caractérise l’état d’esprit d’Ibsen en route pour l’étranger. Il n’envisage pas son retour. Son voyage est bien, dès le début, un exil volontaire. Il est plein de rancune à l’égard du peuple norvégien. Ce n’est pas là une rancune

1 Lettre d’Ibsen à Bjornson du 16 septembre 1864, Brève , I, p. 87.

9 Ibid. j et lettre à Bjornson du 28 janvier 1865, Breve, I, p. 95.

3 Lettre de Bjornson à Cl. Petersen du 2 octobre 1864, Gro-tid, II, p. 140.

4 Lettre à Bjornson du 5 mai 1866, Breve , I, p. 127.

ŒUVRES D’iTALIE

personnelle, tenant à ses déboires. Il est en colère contre la Norvège par patriotisme, parce que les Norvégiens n'ont pas rempli leur devoir envers les frères Danois. Une nation qui se conduit ainsi n'est pas digne de vivre et peut fort bien disparaître, — beaucoup plus sûrement que par suite de l'écrasante défaite qu'elle aurait subie presque certainement. Ibsen porte le deuil de la Norvège. Sa correspondance est pleine de considérations sur les nations qui disparaissent par leur démérite, tandis qu'il exalte le courage des Italiens qui se montrent dignes de former un État parce qu'ils se dévouent à la cause nationale sans regarder au danger. Le même dévouement qu'il s'impose à lui-même pour son œuvre, il l'exige des peuples.

Cette idée de sacrifice, appliquée tantôt à l’individu qui doit s'effacer devant sa mission, tantôt au peuple qui ne doit pas reculer devant le devoir national, si menaçant soit-il, est chez Ibsen une idée ancienne sous ses deux formes. C'est à vingt ans qu'il avait lancé son premier appel : « Réveillez-vous, Scandinaves ! » qui est bien inspiré du même esprit que sa réprobation de 1864, et déjà en 1850 il blâmait cette horreur des extrêmes qui constitue un trait essentiel du caractère national *. Et l'on se rappelle le programme qu’à vingt-deux ans il exposait à sa sœur : faire œuvre belle... et mourir. Ces idées de jeunesse, qu'il n'avait jamais abandonnées, avaient repris force nouvelle au cours de ses dernières années de Kristiania. Falk, de la Comédie de V Amour, en témoigne, et beaucoup de ses poèmes de cette période sont ceux d'un Tyrtée que l'on n’a pas écouté.

Le voyage à l'étranger n'ouvre donc pas une période nouvelle dans le développement de sa pensée. Le Brand, qu'il va écrire, serait plutôt, à cet égard, une fin qu'un commencement. C'est, du moins, le drame où ses idées de jeunesse parviennent au maximum d'intensité.

» T. II, p. 272 .

l'idée de sacrifice

Mais son mode de vie est modifié. Il n’a plus de métier à côté. Il n’existe plus que pour et dans son œuvre. Impossible désormais de distinguer les notices biographiques et les notices sur les pièces. L’homme et l’œuvre se confondent. La présente notice est consacrée à la fois à la vie d’Ibsen depuis son départ de Kristiania jusqu’au succès de Brand et à la genèse et l’analyse du drame. De plus, afin que soit groupé tout l’essentiel de ce qui concerne ce drame capital, le premier chapitre raconte la plus grande partie, qui avait été réservée \ de l'excursion d’Ibsen en 1862, car elle a été une merveilleuse préparation à l’œuvre future, dont il n’avait pas encore la moindre idée, et le second chapitre montre l’étrange état d’esprit « à la Brand » qui s’était répandu dans certains milieux de Kristiania vers la fin de 1863 1 2.

1 V. tome V, p. 148.

2 Également réservé, ibid., p. 197.

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