ORGUEIL ET PESSIMISME
colère semble entretenue par l’amertume de l’échec qu’il pressent.
Telle est l’étrange sorte de bonheur pessimiste d’Ibsen. Il est mêlé de graves inquiétudes, et sous l’enthousiasme exalté une sourde irritation est constamment latente. Aussi suffit-il, le jour même où il affirme à Dunker sa certitude d’avoir raison, qu’il ait ressenti et dépeint dans une lettre plus familière l’énervement que lui cause un retard dans la publication de son livre, pour qu’à son bonheur et son orgueil d’être lui-même succède une angoisse irritée. Il écrit alors :
Bah, c’est un moment à passer; je veux et j’aurai une victoire un jour. Si l’on m'a voulu tant de mal que de me mettre en ce monde et de me faire celui que je suis, que les conséquences s'ensuivent... Assez là-dessus.
Et cette phrase, écrite à Bjôrnson, suit immédiatement celle que j’ai déjà citée (p. 87), où il dit avec quel enthousiasme de croisé il a écrit Brand .
On conçoit, il est vrai, l’énervement d’Ibsen qui attendait la publication de son livre, retardée parce qu’une lettre s’était malencontreusement égarée. Il avait envoyé la fin du manuscrit à Hegel le 19 novembre, et comptait, selon les conventions, paraître à Noël. Hegel envoya immédiatement le manuscrit à l’impression, mais croyait, d’après ce que Bjôrnson lui avait écrit en janvier, que c’était un drame sur Julien l’Apostat. Lorsqu’il reçut le premier paquet d’épreuves, il fut très étonné, d'autant plus qu'il n’avait jamais rien lu d’Ibsen >. Il fut d’abord gêné par son orthographe et par un grand nombre d’expressions trop norvégiennes, et il écrivit une lettre à ce propos. Puis, continuant la lecture de ce poème dramatique si différent de celui que Bjôrnson lui avait annoncé, il estima que l’œuvre ne comportait pas une édition aussi forte que celle qui était prévue, et il écrivit pour proposer à Ibsen une
1 Henrik Jæger, IUustreret norsk literatur historié, II, a et halvbind , p. 655.
ŒUVRES D’ITALIE
édition de 625 exemplaires à 15 riksdaler les 16 pages !. Ibsen répond à chaque lettre immédiatement et accepte tout. Mais sa seconde réponse, la plus importante, se perd en route, Hegel envoie une lettre de rappel le 14 décembre. Pas de réponse. Il ne sait que faire, attend, écrit à Bjôrnson, qui n’en peut mais, et laisse passer la Noël. Enfin le 7 mars il se décide à publier les 1 250 exemplaires tout d’abord prévus, et il l’annonce à Bjôrnson 1 2 3.
Ibsen n'avait pas répondu à la lettre de rappel du 14 décembre, parce qu’il supposait qu'elle s’était croisée avec sa réponse du 3 décembre : un retard de quelques jours était, en effet, assez naturel avec les communications lentes de ce temps-là.
Le retard, dont il ne pouvait s’expliquer la cause, fut pour lui très pénible. Car, persuadé que son livre allait exciter tout 3e monde contre lui, il était d'autant plus impatient de le voir paraître. Et, de plus, ses besoins d'argent commençaient à devenir lancinants. Depuis de long mois il ne vivait plus que d'emprunts et de secours. Il reçut, il est vrai, quelque argent de Bernhard Dunker au jour de l’an, et peu après, par l’intermédiaire de Bjôrnson, une somme un peu plus forte! Mais c’était juste suffisant pour attendre un peu plus longtemps.
Et il tomba malade. La malaria le mit au lit et tout près de la mort 4. Cette maladie doit se placer en janvier-février, et elle explique l'arrêt de sa correspondance. Enfin le 4 mars, il écrivit à Dunker et à Bjôrnson pour les remercier tardivement. Il avait d’ailleurs une raison urgente pour écrire à Bjôrnson, car il venait de recevoir, par suite d'un malentendu dans une affaire d'argent, une lettre blessante.
1 I.. C. Nielsen, Frederik V . Hegel , I, p. 217.
9 Lettre du 18 février, ibid., p. 218,
3 Lettres du 4 mars 1866, Breve, I, pp. 106 et no.
4 Edmund Gosse, Henrik Ibsen , p. no.