IBSEN S'IDENTIFIE AVEC BRAND
Et à l'un de ses plus chers amis il écrit quelques mois plus tard :
...en ce qui concerne mon être intime, je crois qu’il est très changé à certains égards; mais je crois tout de même que je suis plus moi-même aujourd’hui que jamais auparavant
Ceci veut peut-être dire surtout qu'il est heureux de se sentir si à l’aise dans un milieu où il n'a peur de rien, — grande jouissance pour un timide à la pensée audacieuse. Mais pour Ibsen, et à cette date, être soi-même consiste aussi à être un poète qui « veut et doit aller où l'énigme du temps indique la voie », comme il Ta dit dans le poème d'introduction au « Brand épique », un poète qui n’est plus, comme il le disait autrefois, un « interprète » de la pensée populaire, mais un prophète et un guide pour le peuple. Il a, comme Brand, une grande mission. Il sait qu'elle comporte « une lourde responsabilité ». Mais d'avoir écrit son drame lui a donné une prodigieuse confiance en lui-même. Les idées que sa mission est de faire pénétrer dans le peuple, il sait qu'elles sont justes. On a dit souvent, surtout à propos des Prétendants à la Couronne, qu'il était le poète du doute, et qu'il avait beaucoup de la nature de Skule, telle qu'elle s'affirme dans la scène célèbre avec le skalde Jatgejr. S’il a été le poète du doute, il ne l'est certes plus pendant son second hiver romain. A l'avocat Dunker il écrit le 4 mars en lui annonçant l'envoi d'un exemplaire de Brand :
...Peut-être est-ce surtout la situation chez nous, comparée avec ce que j’ai vu possible ici, qui a produit de l'effet sur moi. C’est comme résultat de ceci que mon livre est éclos ; mais bien que j’aie la plus inébranlable certitude d'avoir raison, je ne sais si j’aurai beaucoup de gens avec moi -.
Un mois plus tard, empruntant l'expression qu’il avait entendue dans un discours du professeur Aschehoug, il définit
1 Lettre à M. Birkeland du 4 mai 1866, Brève , p. 123.
3 Breve, I, p. 107.
T. VII
ŒUVRES D’iTALIE
sa mission dans la pétition qu’il adresse au roi Cari pour demander la pension de poète :
Ce n’est pas pour une aisance insouciante que je lutte ici, mais pour l’œuvre dont inébranlablement je crois et sais que Dieu m’a chargé, — L'œuvre qui est à mes yeux la plus importante et nécessaire en Norvège. Réveiller le peuple et l’amener à penser grand...
Il dépend de Votre Majesté que je sois obligé de me taire et de me soumettre au sacrifice le plus amer qui puisse frapper une âme d’homme, être obligé de renoncer à l’œuvre de sa vie, être obligé de céder, alors que je sais que l'arme spirituelle m’a été donnée pour la lutte, et que cela m’est dix fois pénible : car je n’ai, jusqu’à ce jour, jamais cédé l *.
Plus tard, ne comprenant plus lui-même l’extraordinaire crise d’orgueil qu’il avait alors traversée, il traitera cette pétition de « galimatias prétentieux » â.
On voit pourtant que, malgré sa superbe confiance, il conserve un peu de la nature de Skule. Si certain qu’il soit d’avoir raison, il doute du succès et n’a qu’un optimisme lointain. Il croit qu’il n’aura pas beaucoup de gens avec lui, et pas les députés, notamment, dont il aurait besoin. Au cours de l’hiver, il essaye, par correspondance, d’attirer sur son livre l’attention des critiques 3, mais il ne s’attend pas au succès, et prévoit plutôt « une lutte et des attaques de toutes sortes » *. Or, la défaite serait terrible pour lui, puisqu’elle signifierait que bientôt, sans espoir d’obtenir la pension de poète, ni de voir se renouveler les secours privés, il serait sans ressources et obligé d’accepter quelque humble fonction qui ne lui laisserait plus le loisir d’écrire. C’est sans doute pourquoi l’on sent, dans ses affirmations péremptoires, comme le défi de l’homme qui force la voix parce qu’il craint de n’être pas écouté, et sa
1 Breve, I, p. 115.
- Halvdan Koht, Henrik Ibsen , I, p. 359.
3 Au moi us de Clemens Petersen (Lettre du 4 décembre, dans Samtiden> 1908).
* Lettre à Bjornson, du 4 mars 1866, Breve , I, p. 109.