‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 62 sur 135 · LA PENSION ACCORDÉE · texte numérisé non relu

LA PENSION ACCORDÉE

Mais il fut peu suivi, et il manqua seulement quatre voix pour que ce texte passât à l'unanimité : « Au poète Henrik Ibsen est accordée sur la caisse de l’État, jusqu’à ce que le Storting en décide autrement, une subvention annuelle de 400 spd. pour la continuation de son activité littéraire ». »

Ainsi le vote fut enlevé comme allant de soi. Si Ton se rappelle avec quelle désinvolture avait été écartée la même demande au Storting précédent, en 1863, il est clair que le résultat était dû au succès de Brand. Ibsen ne s'était pas attendu à ce succès, mais dès qu’il l’avait vu se dessiner, il comprit qu’il avait des chances d’obtenir la pension, et au commencement de mai l’inquiétude de l’attente ne lui laissa de repos « ni pour écrire, ni pour quoi que ce soit », comme il le dit à Bjôrnson dans sa lettre du 5 mai. La pension était médiocre : environ 2 240 fr. d’alors. Mais il lui suffisait de gagner quelques centaines de francs de plus chaque année pour avoir de quoi vivre, et, pour la première année, il avait déjà ce supplément. On conçoit sa joie de pouvoir désormais se consacrer à son travail sans avoir plus jamais de soucis d’argent.

Et le 30 avril lui avait été accordée la subvention de la Société des sciences de Trondhjem, vainement demandée par Bjornson l’année précédente 1 2 3.

Et voilà, quelques jours plus tard, que Hegel lui annonce la seconde édition. Ibsen remercie son éditeur et le prie de prélever sur ses honoraires 5 spd. (28 fr. d’alors) pour les remettre secrètement à la veuve d’un journaliste du Slesvig, à qui les Allemands interdisent de continuer la publication d’un journal hebdomadaire *.

Puis, le 16 août, c’est la troisième édition. Et le 22 août.

1 Le texte de la proposition des 29 et la discussion du 12 mai se trouvent dans Storthingstidende , forhandlinger i Storthinget , 1866, pp. 892 sqq.

2 Breve, I, p. 303.

3 Lettre du 21 mai 1866, ibid., p. 129.

sans qu'il l'ait demandée, on lui donne une bourse de voyage de 350 spd. C’est Birkeland qui avait pris l’initiative de la demander pour lui . Ibsen apprit par les journaux à la fois la demande et son succès *. Enfin, le 14 décembre, c’est la quatrième édition. En neuf mois, défalquée l’avance que lui avait faite Hegel, il a reçu plus de 8 000 fr. Jamais il n’avait disposé de sommes pareilles. Il ne modifie d’ailleurs guère son genre de vie, sauf en ce qui concerne son costume, en sorte que sa dépense mensuelle, qui ne dépassait pas beaucoup 200 fr., ne fut pas grandement augmentée. On peut donc estimer que, toutes dettes payées, ce magot, vers la fin de l’année, n’était pas réduit de moitié.

C’est sans doute vers la fin de l’année que se place l’anecdote suivante : un compatriote étant arrivé à Rome à court d’argent, Ibsen, spontanément, s’offrit pour lui en prêter. Il tira pour cela de son tiroir un bas qui contenait des pièces d’or. « C’est Brand », dit-il, et il ajouta qu’il avait de l’argent en banque â.

J’ai dit qu’ Ibsen — à part son changement de tenue — ne modifia en rien sa manière de vivre. Ses idées aussi demeurèrent les mêmes. Son geste en faveur d’un Slesvigois antiprussien l’indique. Sa grande colère subsiste, ainsi que son admiration pour Brand. A ses yeux, ce drame demeurera, plusieurs années encore, son œuvre maîtresse. Il continue à honnir la veulerie norvégienne, déclare qu’il ne veut pas rentrer dans son pays, — qui vient de lui donner la « pension de poète », et même espère que son fils ne sera pas norvégien 1 * 3. Sa prospérité soudaine et inattendue n’a pas atténué sa sévérité ni son ironie. Pourtant, elle a fait tomber son exaltation. Il n’est plus dans cet état d’effervescence et d’inquiétude continuelles où il a été depuis le printemps de 1865, lorsque la composi-

1 II remercie Birkeland le 5 octobre 1866, ibid., p. 137.

- Kristofer Janson, Hvad je g har oplevet , p. 140.

3 Lettre du 3 décembre 1865, à Magd. Thoresen, Brève , I, p. 104.

Page 1