LA PENSION DE POÈTE
l'informa sans retard que le roi, le jour même où il avait reçu la pétition, avait expédié à Kristiania l’ordre d'étudier la proposition royale. Cette lettre de Sibbem fut suivie le lendemain d'une seconde, où il annonçait que le décret gouvernemental venait d’arriver de Kristiania, et que le roi devait le signer dans la soirée k Tout cela s’était fait avec une étonnante rapidité, et Ibsen était assuré de l’appui du gouvernement.
Ses amis agissaient en même temps auprès du Storting. Birkeland avait rédigé une pétition qui fut en outre signée par Asbjornsen, Botten Hansen, O. A. Bachke et Jakob Lokke 1 2. Mais ce fut évidemment Bjôrnson qui provoqua une proposition d’initiative parlementaire, car elle fut signée notamment par Sverdrup et Steen, qui étaient les chefs du parti qu’on a plus tard appelé la gauche. Tous deux connaissaient d’ailleurs fort bien Ibsen personnellement. Leur proposition fut l’objet d’un premier vote le 24 avril, c’est-à-dire avant que la recommandation royale ait pu agir 3. Le renvoi à une commission avec présomption favorable fut décidé à l’unanimité.
Le 17 avril la proposition fut rédigée de nouveau et signée par 29 députés. Elle exposait la nécessité où se trouvaient les petits pays à « étendue linguistique restreinte » d’offrir à leurs poètes « les moyens d’une existence assez libre de soucis pour que leur esprit n’en soit pas déprimé, et que leur force d’action ne soit pas paralysée par le poids écrasant de la détresse économique », et elle concluait :
Nous ne pouvons assister en calmes spectateurs à ce qu’un esprit aussi éminemment doué et productif succombe dans la lutte pour les besoins de la vie quotidienne; aussi adressons-nous notre demande d'une subvention pour alléger la condition d’Ibsen là où, selon nous, il
1 Lettre d’Ibsen à Bjôrnson du 5 mai 1866, Breve, I, p. 127.
2 Breve fra Birkeland , p. 1x7, et L. Daae, dans Vidât , 188, p. 350.
3 La pétition au roi parvint à Stockholm seulement le 25 avril ( Tyve brev fra Henrik Ibsen , p. 17).
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faut la demander et elle doit être accordée, savoir, à l'assemblée nationale, qui, en donnant à Ibsen désormais les moyens de vivre, en aura sûrement honneur et avantage autant que lui.
L’affaire de la « pension de poète » d’Ibsen devint alors une importante question du jour, et de nombreux articles parurent en sa faveur. Botten Hansen, craignant sans doute l’influence du ministre Riddervold, qui s’était cru ridiculisé dans le personnage de Straamand de La Comédie de V Amour , faisait valoir la moralité profonde de l’œuvre de son ami Jonas Lie, songeant que la décision appartenait aux députés, montrait l’importance politique des grands hommes pour un petit pays, à cause de « la protection morale de l’opinion universelle, qui est en définitive la seule sauvegarde des petites nations a. Et le journal de Bjômson publiait une note presque sûrement rédigée par lui, car elle se termine par cette phrase :
On verra très certainement bientôt dans sa production les effets de l'équilibre d'esprit que donnent à l’écrivain le sentiment de sécurité et la conscience de se savoir considéré par sa nation 1 * 3.
La séance décisive eut lieu le 12 mai. L’affaire était présentée cette fois comme « projet royal et proposition des représentants N. et N... » Un groupe de paysans était hostile par principe à toute subvention de ce genre, et le plus fanatique d’entre eux, Sôren Jaabæk, parla contre la proposition.
1 Illustrer et Nyhedsblad , 15 avril 1866. Botten Hansen se trompait, d’ailleurs, au sujet des mauvaises dispositions de Riddervold, puisque la recommandation gouvernementale, envoyée à Stockholm, se croisa avec la recommandation royale. Les Hollandais agirent avec un réel dévouement pour Ibsen, mais avec une grande méfiance à l’égard de l’action de BjÔrnson, qui n’était pas moins méfiant envers eux. Ibsen, de Rome, a très bien perçu cette rivalité, où il n’avait aucune part, ainsi qu’il l’écrivit à Bjomson [Brève, I, p. 126). Il fut très reconnaissant à tous, mais comprit que BjÔrnson était celui qui l’avait le plus efficacement servi. Un curieux article du Danois A. Falkman parut l’année suivante (III. Tidende , Copenhague, 1867, n° 383), où cependant la non-résistance de Riddervold est attribuée à l’inüuence des « Hollandais ».
9 Cité par Ame Garborg, Jonas Lie , p. 137.
3 Norsk Folheblad, 14 avril 1S66.