Acte de Prussien, exploit de Dybbôl, le monde a vu cela déjà
Jamais corbeau ne déchire son frère;...
vous vous rappelez la Pologne?
Et les marins anglais à Copenhague?
Le tombeau de Flensborg? Et Sônderborg?
Pourquoi s’indigner aujourd’hui?
Pour ce rouge rosier qui croît là-bas, dont la floraison vous effraie, l’Europe avait procuré son greffon, l’Occident son fertile humus.
Vous avez cultivé le plant robuste qui vient de rougir l’Amérique ;...
ce sont vos propres mains qui ont noué le ruban du martyre rouge sang sur la poitrine de Lincoln.
Promesses oubliées et violées, feuillets de traités arrachés, serments d’hier aujourd’hui rompus, sont l’engrais dont vous fumez l’histoire.
Et, tranquilles, vous espériez quand même une moisson de noble sorte.
Votre semence germe. Elle flamboie!
Surpris, vous hésitez,... car votre champ n’a que stylets au lieu d’épis !
Quand la loi siège au piquant du poignard, et le droit réside au gibet,
ŒUVRES D'ITALIE
plus proche et sûre est l’aube triomphale qu’ici, où l’on tue par les mots.
Une volonté veille, rend l’arrêt, brise tout abri de mensonge;...
mais le ver doit d’abord vider l’écorce, et aussi l’époque se travestir en sa propre caricature.
Un démon au pouvoir éternel règne.
Essayez donc de le braver !
La Maison d’Or a dû tomber en ruines, la statue de Néron crouler.
Mais le crime romain devait d’abord se propager d’un pôle à l’autre, le tyran avoir son apothéose, les empereurs dresser leurs statues d’or au Capitole comme dieux.
Alors, tout s’écroula; cirques, palais, temples et forêts de colonnes, voûtes et arcs, tout fut foulé, brisé, sous les sabots ferrés des buffles.
Puis on bâtit à neuf sur le vieux sol, et l’air fut pur pendant un temps.
Aujourd’hui s’annonce une renaissance ; du sol fongueux une peste s’élève, et tantôt souffle ici, ou là.
Mais si nous traversons des fonds putrides, je ne pousse pas les hauts cris
L’ASSASSINAT d’ABRAHAM LINCOLN
à toute fleur vénéneuse qu’on voit en nombre sur l’arbre du temps.
Le ver n’a qu’à creuser. L’écorce vide, murs et toit choiront d’autant mieux.
Laissez le « système » se parodier; l’arrêt vengeur viendra d’autant plus vite clore cette ère de mensonge.
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DISCOURS PRONONCÉ A L’INAUGURATION DU MONUMENT ÉLEVÉ SUR LA TOMBE DE P.-A. MUNCH A ROME
le 12 juin 1865
Mesdames, Messieurs,
On m’a demandé de dire quelques mots à l’occasion de ce monument qui vient d’être élevé ici sur la tombe de mon compatriote décédé.
Autant que je peux voir, à peu près tous les Suédois et Danois qui pour le moment se trouvent à Rome, sont ici présents. Ceci ne dépasse pas mes prévisions ; car s’il est un fait où la fraternité Scandinave s’est jusqu’ici manifestée vivante et vraiment existante, c’est bien cet inaltérable empressement à participer aux fêtes, les uns des autres.
Mais il y a longtemps que le séjour à Rome m’a enlevé le préjugé, certes pardonnable, que la disposition d’esprit unitaire scandinaviste est chose inimaginable, sauf lorsqu’elle est liée à des solennités internationales. Pourtant, cela se comprend, nous ne sommes pas ici torturés par les trivialités de la vie quotidienne, qui usent et amollissent,
DISCOURS
et nous ne sommes pas davantage menacés d'avoir à prendre ces grandes décisions qui autrefois, d'après le témoignage de l'histoire, exaltaient et trempaient les peuples aussi bien que les gens, mais qui à notre époque causent un autre effet.
Quoi qu'il en soit, je vous remercie, au nom de mes compatriotes et au mien, d'être venus ici, car je suis certain que votre présence est plus qu'une forme de politesse. Tous, vous avez connu le défunt, au moins de nom ; ses œuvres se trouvent chez vous, elles se trouvent au moins sur les rayons de notre bibliothèque; un grand nombre d’entre vous ont vécu avec lui une partie de leur vie romaine, et je crois qu’il était difficile, lorsque l'on avait été ainsi en relations avec lui, de ne pas l'aimer.
Mes compatriotes entourent naturellement sa mémoire de tout le respect qu'elle inspire à tout Norvégien. Les Suédois, qui ont eux-mêmes une grande, riche, admirable littérature sur leur histoire primitive non moins grande, riche et admirable, savent et reconnaissent ce qu'en Munch la Norvège a possédé, et ce qu’elle a perdu.
Il en va tout autrement avec les Danois. Le nom de Munch n’est pas généralement prononcé avec affection en Danemark. Je m'en suis par moi-même aperçu, je m’en suis aperçu souvent, et cela m'a fait de la peine. Mais je crois qu'en ce cas, comme il arrive si souvent, c’est plutôt par le bavardage que par une claire et consciente notion de la vraie position de la question, que l’opinion se répand dans la foule. Lorsque j’ai demandé aux Danois ; Qu'est-ce donc au juste que vous avez contre Munch? on m'a presque toujours répondu : Nous avons contre lui d'abord sa théorie des migrations, d'après
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laquelle nous autres Danois, nous serions d'une autre origine primitive que les autres habitants de la Scandinavie, puis, nous avons contre lui son conseil au Danemark de se faire l'État marin de l’Allemagne.
Sur le premier point, je me contenterai de dire : Laissons cela aux savants ; c’est leur affaire ; on a déjà montré sur ce point une grande sagacité, et il en faudra bien davantage encore avant le moment où il n’y aura plus rien à dire ni pour ni contre. Mais à ce propos je vous dirai une chose, à vous, Danois, et je souhaiterais, dans notre intérêt à tous, pouvoir le dire de façon que ce fût entendu de tout votre peuple : Chassez, chassez par la parole et par l’action morale, chassez au moyen de votre art et de votre littérature, chassez par toute votre manière de vivre, de penser et d’être, ce parti dans votre pays, qui se sent, par de si étranges liens de sympathie, attiré vers le Sud, ce parti dans votre pays, qui ne fait rien sans avoir les yeux fixés vers le Sud, comme vers un pays d’alliés, un pays d’origine, donnant presque ainsi, pour un profane, une sorte de preuve que, du moins pour un certain nombre d’entre vous, il pourrait y avoir quelque chose de vrai dans la théorie de Munch. Voilà quelle serait la manière la plus digne de protester ; et si l’affirmation de notre défunt historien contribuait pour une petite part à vous y inciter, le temps pourrait venir, peut-être, où vous, comme nous, remercierez Dieu qu’il ait lancé sa théorie, même s’il apparaissait dix fois qu’elle était une erreur.
Que son conseil au sujet de la position que votre pays devrait occuper en Europe vous ait irrités, je le conçois; mais c’est une inconséquence de lui témoigner pour cela de la haine, alors surtout que vous continuez, avec cette
DISCOURS
bonhomie particulière à votre nation, à ouvrir vos bras et vos cœurs aux nombreux Scandinaves corrects, comme on dit, parmi les peuples frères, qui, eux, ne vous auraient certes jamais donné un conseil brutal et choquant dans la forme, comme l’a fait Munch, mais qui, en vous abandonnant au bon moment, lorsqu’à l’heure du péril commun on se serait attendu à les trouver, ont contribué en fait à vous pousser lamentablement loin sur la route que vous trouviez si mauvais que Munch vous indiquât comme la plus avantageuse.
Ce que Munch a exprimé était sa conviction au moment où il l’exprima, j’en suis convaincu, et cela devrait adoucir votre humeur. Venons-en — je dis cela pour vous tous. Suédois, Danois et Norvégiens, — à ce qu’enfin la vérité préside à notre vie commune ; nous avons vu où mènent les fleurs de rhétorique. Nous avons jusqu’ici, dans nos contacts entre nations, circulé discrètement comme des diplomates, nous avons échangé des formules de politesse, nous avons été délicats comme un parfum, et c’est seulement lorsque la partie sérieuse de la fête allait commencer que nous avons reconnu ce qu’avait été tout cela — une vapeur, rien de plus.
On a pris l’habitude, en Norvège, de dire de Munch qu'il était inconséquent, et à l’étranger, on l’a répété. Mais on peut comprendre cela de bien des manières. Un homme d’État, ou bien, en général, un homme qui a une œuvre une, certaine, immuable, à accomplir, peut dire que nul orage ne le détournera de son chemin, — et si l’homme est aussi fort que sa parole, nul orage, en effet, ne le détournera de son chemin.
Mais celui qui se livre à la recherche scientifique ne
T. VII
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peut pas, ne doit pas ainsi parler. Le chemin n’est pas jalonné devant lui ; il faut qu’il se l’ouvre à travers fourrés et fondrières ; il lui faut souvent revenir sur ses pas et prendre un nouveau point de départ pour atteindre le but, qu’il ne peut pas d’avance arbitrairement poser, et qu’au contraire la recherche lui fera péniblement découvrir. En ce sens, Munch a été inconséquent, je le dis à son honneur ici sur sa tombe.
Je peux donc croire, je pense, que nous sommes tout de même tous réunis ici, en somme, dans une sympathie commune et un respect commun pour la mémoire du défunt.
Ce n’est pas son pays qui a placé sur sa tombe la pierre dressée là; elle provient d’un petit groupe de ses amis. Mais je veux espérer que l’État suivra. Je veux espérer que l’État lui élèvera au pays, parmi nous, comme signe visible de notre souvenir, un monument aussi digne, en son genre, que celui qui indique ici sa tombe.
Je sais que nombreux sont ceux qui pensent, chez nous, que l’on a fait énormément, au cours de sa vie, pour l’aider aux frais de l’État dans son œuvre scientifique. C’est là un malentendu contre lequel je proteste ici. L’État a fait son devoir, rien de plus. Le malentendu provient de ce que l’État, dans la plupart des cas du même genre, fait beaucoup moins que son devoir. Ainsi est abaissé le niveau de ce que l’on doit légitimement exiger.
Tant que les puissances gouvernementales se considéreront comme appelées seulement à veiller à la prospérité de la société d’État, et ne mettront pas au même rang le développement de la vie nationale, elles n’auront rempli qu’une moitié de leur tâche, et non la plus essen-
DISCOURS
tielle. Des États comme les nôtres ne peuvent pas se défendre par leur prospérité matérielle, mais des nations comme les nôtres peuvent, si elles accomplissent leur œuvre au service de la civilisation, de la science, de l’art, de la littérature, acquérir un droit à l’existence, droit que la force et la violence, l’histoire nous le montre, n’ont jamais affronté qu'avec hésitation.
L’homme privé, chez nous, a, dans la mesure de ses forces, à la fois du cœur et des ressources pour l’action qui tend à soutenir, élever notre vie intérieure, nationale ; ceci, je dois le reconnaître par ma propre expérience, avec reconnaissance, et je pense que plusieurs de mes compatriotes, ici, peuvent en dire autant pour leur compte. Mais l’État, comme tel, considère encore chez nous la libre recherche scientifique, l’art et la littérature seulement comme des ornements, non comme des colonnes et des poutres de l’édifice. Il devrait être temps maintenant que cette situation humiliante prît fin. L’homme qui, dans une nation, accomplit l’œuvre intellectuelle, a le droit de porter la tête haute ; il a le droit de protester lorsque pour sa tâche il lui est offert seulement une partie du surplus que laisse la satisfaction des besoins matériels de l’État, et seulement si ces besoins laissent en effet un surplus.
Cela ne peut pas continuer ainsi. Je veux espérer que les graves et tristes événements de ces derniers temps ont ouvert les yeux sur le fait que c’est la puissance de la nation et non de l’État, qui sauve, si l’on peut être sauvé, — et il y a là une indication pour toute société d’État qui veut préserver sa propre existence, et qui ne peut s’appuyer sur la supériorité de la force.
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Je veux donc aussi espérer que notre gouvernement, à titre d'initiative parmi tant d’autres qui témoigneront à l’avenir d’un programme plus élevé, dressera chez nous un monument à Munch, digne de son pays, de lui-même et de son œuvre.