‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 74 sur 135 · LE « BRAND ÉPIQUE · texte numérisé non relu

LE « BRAND ÉPIQUE

AUX COMPLICES

Mon peuple, mon si beau pays natal au Nord,

où par les f j élis neigeux le soleil est bloqué,

où la marche est barrée par les rocs et le fjord, —

et h aile de l'esprit par de pires obstacles,

je m'en vais te chanter une sombre chanson,

comme poète norvégien, ma dernière, peut-être ;

car tout poète chante une fois seulement,

quand le psaume est chanté sur le cercueil du peuple.

Et l'agonie a commencé. J'aperçois un cadavre ; monstrueux, pareil à l'immense Ymer, il gît et répand par les champs et les côtes la peste, épidémie commune aux grands et aux mendiants. Couvrez le mort de tous les drapeaux de Norvège ! Jeunes gens, tout au fond de la mer, jetez-le !

Là où le Jarl défit la flotte de Jomsborg, le corps géant sera le mieux enseveli.

Ne garde pas ce mort plus longtemps, insensé, comme Harald gardait le corps de sa Snefrid;

ne crois pas, comme lui, voir des roses aux joues, et entendre le cœur sous l’étoffe de toile.

Mentir ne suffit pas pour que le mort revive.

Ce qui est mort dans les ténèbres doit descendre. Une seule mission revient aux morts : s’offrir pour être l’aliment des semences nouvelles.

Et ce jeu de mensonge avec ce qui est mort, toi-même l’as joué tant de longues années ; jeune, il fut ton péché, en l’âge mûr, ton crime.

Et c’est pourquoi ton avenir est condamné.

Même peine, pourtant, ne peut frapper chacun ; son poids doit retomber dix fois plus lourd sur ceux qui dans le ban du peuple sont au premier rang, — surtout, cent fois plus fort elle frappe tes skaldes.

Car nous avons flatté les siècles abolis, et fardé le cadavre des temps vigoureux, et, pour la joie de nains, paré des lourdes armes des vaillants tous les murs du hall des souvenirs. En notre nuit, nos chants disaient le jour passé, oublieux d’agiter cette grande question : a-t-il le droit de prendre un tel trésor, celui à qui manque la main pour lever l’héritage?

Or, sur tout le pays un silence s’abat.

Une atmosphère lourde enveloppe les fjells. On dirait qu’un poison traître a été mêlé aux sources de la vie du peuple, par magie.

AUX COMPLICES

Tel des oiseaux qu’attriste le ciel obscurci, je vois mon peuple épars, en attitudes mornes ; il a les muscles mous et la moelle sèche par ce sombre midi qui fait gris val et côte.

Un skalde suit le flot du courant populaire.

Il faut que sa bannière, il est vrai, flotte en tête ; mais il veut et il doit aller tout droit au but, là où le temps montre le mot de son énigme.

Par son chant les désirs du peuple se révèlent ; il en avoue le crime, en clame le remords, exhale son angoisse, — à ses besoins secrets il donne voix. Et c’est pourquoi il est poète.

Oui, j 'ai donc détourné ma vue et mon esprit de nos sagas, notre passé aux âmes mortes, de nos rêves menteurs, où luit un avenir; et j'entre dans le monde embrumé du présent.

Je veux errer aux bois de sapins solitaires, lourd de la pluie tombant sur le manteau humide, un soir d'automne sombre ; il cache bien l'opprobre, et endort les chagrins, les miens et ceux des autres.

Mon poème est pareil au coteau de bruyère qui monte en pente douce au-dessus d'une ferme. Par delà le versant — rien ne gênant la vue — on voit se détacher, nettes, les blanches cimes.

Bas, pour le chant, j'ai accordé mon tympanon : mais le son prend éclat par des cordes secrètes. Dans le poème est donc un poème caché, — et celui qui comprend cela , comprend le chant.

iSS

ŒUVRES D'ITALIE

C'est un samedi soir de paix et de silence, cette paix merveilleuse, à chacun familière, — cette paix reposante et pleine de douceur, quand le soleil est bas, après six jours œuvrés, cette paix qui ressemble au sentiment d'attente qu'on a dans la maison en allumant la lampe, lorsque la table est mise et le dîner tout prêt, et l'heure sonne, et les invités vont venir.

Au fond du fjord, voilée par la brume solaire, au milieu des jolies villas d'été s'étend la grande ville, blanche, étincelante et neuve : un enfant de ce temps en gala du dimanche.

Sur le port et la baie flottent des banderoles, et l'on voit les vaisseaux en foule, par rangées, — mais une flèche est seule à monter vers la nue, et désigne celui qui lui donna son nom.

On dirait que la vie, en sa marche hâtive,

n'a laissé qu'un seul doigt pour indiquer le ciel —

que les gens n'ont bâti que dans le bas grouillant

en vue de mille buts de plus grande valeur ;

car voyez cette ville, elle prend embonpoint,

dans la grasse vallée à l'aise elle s'étale,

à cet effet elle a toujours des bras sans nombre,

et sans cesse elle croît, — mais non pas en hauteur.

Lorsqu’on voit ce pays du haut des grands coteaux qui s’élèvent au nord du fond de la vallée, des îles verdoyantes émergent du fjord, bercées comme des fronts de tritons couronnés.

Mais en arrière, allant du côté opposé, la pente descend vers une région fermée, avec forêts, lac d’eau douce, torrents rapides, ceinture de sommets abrupts et de bruyères.

Sur la crête d’où la double vue apparaît, deux garçons de douze à treize ans sont étendus. L’automne vient. Il n’y a plus que blé coupé dans les champs, et l’on est en train de le lier.

Mais le soleil est encor chaud comme en été, les arbres ont leur frondaison, bien que jaunie, et l’école a congé, c’est le samedi soir; c’est pourquoi notre couple est étendu sur l’herbe.

L’un de ces deux était un blondinet, — de ceux qui regardent le monde avec des yeux très vifs, profonds, un peu petits, mais hardis, légers, ivres de soleil, bien faits pour réussir en riant.

A l’ombre du chapeau placé sur son oreille, il tenait ses deux mains croisées sous son menton, et, couché sur le ventre, à l’aise, il contemplait montagnes, fjord et ville, où le soleil ardait.

Et l’autre était assis, dos tourné au soleil.

Il regardait au nord, vers la région fermée où le torrent bondit, les charbonnières fument, et le lac s’assombrit dans le soir qui pâlit.

ŒUVRES D’ITALIE

On entend le marteau d’une forge, très loin, et, sous la chute d’eau, les battements des roues.

Une prame s’avance à lents coups d’avirons ; vite, vole sur l’eau un seul canard sauvage.

Pourtant, à cette vue il ne se plaisait guère, à peine savait-il même ce qu’il voyait.

Assis, et un genou plié contre le buste, par bribes il sifflait une chanson quelconque.

Sa pensée paraissait errer à l’aventure, comme s’il oubliait lui-même qu’il chantait, — on eût dit qu’au delà de ce qu’il regardait sa vision percevait un spectacle caché.

Il était un de ces enfants qui ont l’air vieux, — qu’après la classe, en vain, la troupe turbulente des camarades cherche à entraîner au jeu, — muets témoins qui se suffisent à eux-mêmes.

Ses cheveux noirs étaient peu touffus, longs et plats ; les muscles du visage étaient saillants, tendus ; pourtant, ses traits étaient empreints de gravité. On pensait à celui qui veut, mais sait attendre.

Un nuage blanchâtre monta sur la ville, puis un autre, et les détonations suivirent, ville et baie sont bientôt cachés par la fumée, c’est comme un corps de cerf-volant qui les recouvre. Cela fit tressaillir l’enfant aux cheveux blonds ; il se mit à compter : « seize, dix-sept, dix-huit... » et continua jusqu’au silence du tonnerre..., puis, il cria : « Regarde ! la frégate part !

« Us ont de la musique à l'arrière. Quel bruit !

Regarde à l'étambot comme jaillit l'écume !

Quelle vitesse ! Non, la cloche n'aura pas sonné demain matin, qu’elle sera au port.

Dis donc, si on était chez moi. Si l'on pouvait aller avec les autres, et monter à bord.

On a des forêts de grands hêtres, là-bas, et la ville est située au fond du large fjord.

« Oh, là-bas, au delà des coteaux qui bleuissent de ce côté du fjord, c'est bien beau, je t’assure.

Mon père a sa maison, où la pente descend, exposée au midi, vers une baie boisée.

Le dimanche matin, c’est délicieux, chez nous.

Surtout pendant l'été, n'est-ce pas, tu comprends.

Sur la table, la Bible illustrée est sortie,

et tout le monde a mis ses habits les plus beaux.

« Les portes vitrées sur le jardin sont ouvertes, on a jeté sable et genièvre sur les marches, le drapeau est hissé sur le mât de la haie, le berceau des rosiers est tout rouge de fleurs, et aux pigeons on a donné des petits pois ; — il y en a un bleu qui est tout familier.

C’est nous qui leur offrons ce banquet. Dans la grande véranda de l'entrée a lieu la réception.

« Dans le couloir est un brick avec mâts et voiles.

Ses cuisines soufflent même de la fumée.

Nous voulons jouer avec. Puis arrive tante, amenant les enfants de la ville en visite.

ŒUVRES D’ITALIE

Il y a un vieux qui les conduit d'habitude ; sa voiture est très grande et large, toute jaune. Longtemps avant qu'ils soient en vue, on les entend ; et si l’on va au-devant d’eux, on monte avec.

« Puis toute la journée nous sautons au jardin et jouons à la chasse autour du grand berceau.

Et tante a une fille ; — oh, qu'elle est intrépide ; elle s'appelle Agnès ; jamais on ne la prend.

A dîner, on a du rôti aux confitures, et nous devons manger à la table des grands ; — mais le plus amusant vient après ; alors, mère et père et tante sont toujours de la partie.

« Le soir, quand il est tard, la voiture s’avance ; aucun ne veut partir, car personne n’est las, mais c'est long jusqu’en ville, et ils ont à rentrer, nous pouvons les accompagner jusqu’au tournant. Là, nous disons bonsoir, et ils peuvent trotter.

Quel calme. Que la brume est blanche sur les prés. Le râle de genêt chante sur la colline.

Mais maman nous appelle. Il faut aller au lit. »

L'autre, toujours le dos au soleil, écoutait.

Il se tourna légèrement vers son ami, et dit : « Raconte-moi encor de ces histoires de là-bas, — avant ton arrivée à l’école.

Fais bien attention de te rappeler tout.

Ce que tu as rêvé, ne l'oublie pas non plus. —

Mais, tout d'abord, dis-moi, est-ce que c'est l’usage, qu'on joue avec sa mère, au pays d'où tu es? »

Et l'ami raconta toutes sortes de choses comme elles lui venaient à l'esprit, en désordre. L'autre le regardait avec des yeux aigus, comme s'il eût voulu voir tout au fond de lui. Soudain, il rit, criant : « Non, tu peux t’arrêter !

Je n’en crois rien, quand le prêtre l’aurait juré.

Tu l'as lu quelque part, ce que tu me dis là !

Fi, c’est mensonge, pur mensonge à chaque mot ! »

Il s’étendit sur le dos, l’esprit hérissé ; — la paume de sa main lui soutenait le cou ; il glissa son bâton dans sa mentonnière et fit tournoyer son chapeau en larges cercles.

Il regardait en l’air tout en jouant couché.

Mais bientôt — comme si le jeu lui parût vide, — il jeta son bâton, se tournant à demi, et désigna le Nord par delà les collines :

« Un foyer, c’est toujours situé loin au Nord », dit-il, faisant à peine attention à l’autre, puis, écartant les longs cheveux noirs de son front, il répéta la phrase échappée de sa bouche. —

« Un samedi soir, — mots qui ont un son de cloche ; un chant — • mot où l’on sent les aiguilles de pins ; mensonge — mot pour caresser, comme la soie ; un foyer — mot toujours barré vers le midi.

« Voici que je peux voir, il me semble, un foyer. C’est en hiver. Pas de neige, mais un froid sec.

Sur la grève est couché un vaisseau crevassé.

Au haut du fjell à pic, le bord du névé brille.

T. VII

Comme le fjord s’étale triste et sombre ! Il dort.

Les grands nuages noirs peuvent s’y reconnaître. — Qu’il serait bon de s’envoler et d’être libre. —

Mais il n’y a personne qui puisse s’enfuir.

« Au foyer, quels affreux rêves on peut avoir!

Je connais un garçon qui rêva tant, qu’enfin le soleil, les chansons, pour lui n’existaient plus, — et tout, en son foyer, lui devint étranger.

Car de son rêve il ne pouvait se détacher, fasciné comme on l’est devant un tourbillon, et le gamin y regardait, fixant les yeux, et tournait avec lui - . Son rêve, le voici.

« C’est un soir de Noël, il est couché, malade.

Il sent son front serré dans un cercle de fer ; ses tempes battent fort, ses bras sont las et mous ; de la glace et du feu lui coulent dans les veines.

Sa mère est dans la chambre à côté, plus malade, et dans la troisième on entend quelqu'un qui râle. Son père y est couché, tout tordu par la goutte ; et des trois, c’est celui qui est le plus malade.

« On a été très occupé tout ce jour-là;

Car le prêtre est venu, ainsi que le docteur, tout est calme à présent, comme avant une fête ; un bruit de cloche, seul, se répand sur le fjord.

Elle sonne Noël, et le garçon l’écoute

les yeux fermés, tout en sueur et grelottant.

Alors il entendit qu’on entr’ouvrait la porte ; — silence, et puis — il entendit que l’on pleurait.

« C'était la vieille bonne, entrée à pas de loup, qui devait croire son sommeil lourd et profond.

Il perçut des pleurs qui tombaient ; puis ce soupir :

« Voilà ton père mort, maintenant, pauvre insecte ! » Elle arrangea son lit que l’on n’avait pas fait depuis longtemps, tapota doucement sa joue, remonta l’oreiller, tendit la couverture, et se glissa dehors, légère comme un souffle.

« La pendule sonna pendant qu’elle était là.

Ses pensées bouillonnaient comme un torrent fangeux.

Il voulut discerner, — mais c’était difficile, — ce qu’il y avait là de vrai, ou de rêvé.

Il dormit, et rêva qu’il était éveillé, —

qu’il faisait sombre. Il appela;... pas de réponse.

Il perçut vaguement, lueur dans le brouillard, ce que la bonne avait murmuré sur son père.

« Voici que dans son rêve il est levé, debout.

Personne ne venant, il voulait voir lui-même.

A tâtons, frissonnant de tout son corps, il sort ; les genoux lui manquent, les oreilles lui tintent.

Il rêve que l’âtre est tout sombre, et s’est éteint. — que tout le monde dort, qu’il est tard dans la nuit.

La chambre de son père est éclairée, pourtant ; — il va de ce côté, met la main au loquet.

« Longeant le mur, il se faufile et gagne un coin. —

Deux chandelles brûlaient à chaque bout du lit.

Le père est étendu sur le dos, et il tient serré entre ses mains sur sa poitrine un livre.

ŒUVRES D’iTALIE

Son visage paraît plutôt jaune que pâle; — il a la peau tendue, ses poignets sont tout minces ; ses jambes allongées ressortent, lamentables ; — sur elles tombent mollement les plis du drap.

« C/est silencieux et froid comme dans une église. L’enfant reconnaît l’odeur de la toile moite.

Mais il entend des pas légers dans le couloir ; — quelqu’un vient à la porte et veut l’ouvrir sans bruit. Il tressaille, effrayé, regarde autour de lui, et se recule dans son coin le plus qu’il peut ; — à ce moment, il crut voir entrer une femme en chemise de nuit, un bougeoir à la main.

« Elle alla vers le lit. Il vit qu’à chaque pas elle était chancelante, et son corps s’affaissait; sa main levée faisait ombre sur sa figure ; il pouvait percevoir comme elle haletait.

Soudain, elle leva le bras, tout droit et raide, — et cria, d’une voix au son comme étranglé :

« Voilà pour toi, pour toi qui as gâché ma vie ! »

Sur quoi, elle donna une gifle au cadavre.

« C’était une journée de travail qui semblait achevée par l’affront à la tête du mort.

Elle se retourna, et partit, — la lumière tomba sur un visage qu’il connaissait bien.

Deux tels êtres l’avaient effrayé, avant même qu’il eût pu exprimer la terreur en paroles.

L’un était l’aigle sur la porte du stabbur.

Mais elle ressemblait plus encore à sa mère.

« Il s'éveilla, trois jours après, fort comme acier. Son père était bien mort, mais le reste était rêve.

Il n’en dit pas un mot. Les filles cousaient toutes des robes noires ; — on fut paré pour le deuil.

Et le tailleur du patelin vint le matin ; il fallait habiller le garçon ; quelle joie !

Puis, pour la ville on part en poste. Tout est calme. On prend son café sans parler, c'est deuil, on chôme.

« Le cercueil arrive un soir. Il est cher et beau. Avec de l’argent sur le couvercle, il me semble.

Et de la ville il vient des coiffes crêpées neuves, du feuillage est partout acheté pour couronnes.

Puis, les aiguilles de sapin. Quand tout fut prêt, la maison de la veuve exhala tant d’odeurs d’aiguilles, de feuillage et de fleurs, que l'enfant, depuis lors, a trouvé que l'été sent la mort.

« Ce fut enfin l'enterrement. Barque après barque à la rame amenaient les gens de la paroisse.

La maison s'emplissait de pleurs mi-étouffés ; dans la grand'salle était placé le noir cercueil. Devant le cortège assemblé, le prêtre y dit les souffrances, la mort, le repos de la tombe ; mais il peignit le deuil de la veuve, surtout, et les femmes pleuraient... mais le garçon riait.

« Il en rit bien des jours, — en cachette, s'entend.

Un jour, pourtant, il rit à crier jusqu’au ciel.

Ce fut cette fois où, suivant son habitude, ayant pris les journaux arrivés de la ville,

ŒUVRES D’ITALIE

il put, au numéro daté du sept janvier, lire sous une croix, et dans un cadre noir :

« La veille de Noël, le vingt-quatre décembre, la mort m’a séparée de mon époux aimé. »

« Comme elle fut active, aussitôt sur ses jambes ! Depuis le grand matin jusque bien tard le soir, elle allait, occupée à tous soins du ménage, mettait la main à tout, à nul ne se fiait.

Et tout se trouvait fait en silence, et en hâte, comme par un malade que ronge un devoir ; elle semblait avoit la terreur du repos, de la nuit, et de tout ce qui porte à penser.

« Il y avait à la maison un petit chien tacheté, que l’enfant aimait de tout son cœur.

Il arriva qu’un jour, vers la fin du printemps, le garçon s’amusait avec le petit chien.

Ils étaient sur le sable, dehors, près du mur, le chien remuant la queue, l’enfant le caressant ; soudain, une lubie lui traversa la tête ; il se leva, et alla chercher le marteau.

« Il le brandit, le chien grogna, l’enfant frappa. Le chien roula, hurla, se leva et tomba, il semblait implorer ; puis il se retira sous l’escalier en gémissant et boitillant.

A ce moment, comme il n’avait pas nettement pris conscience encor de son acte barbare, sort de la porte du stabbur, tout près, sa mère, grande, maigre, grise, debout, qui l’interprelle.

SUR LE HAUT FJELL

« Pourquoi le frappes-tu? » criait-elle en colère ; il trembla ; il sentit ses veines se glacer ; on sait bien qu’une mère inspire de l’effroi, — pourtant il se raidit, et releva la tête ; il tenait le marteau encore renversé, et dans sa main crispée, il en serrait le manche ; il répondit, avec un regard de défi :

« C’était parce qu’il a gâché ma vie ! »

SUR LE HAUT FJELL

Une contrée se dresse au pays de Norvège ; à l’est, elle gravit lentement la vallée, à l’ouest elle s’abat à pic au bord du fjord.

Cet espace est le morne empire du désert, où la bruyère brune tient lieu de forêt, entre les âpres rocs, seule y pousse la mousse, de son vaste manteau le glacier le recouvre, là, vit le renne sans alarme et solitaire.

Nul chemin n’est tracé dans ces parages-là, terre d’égarement pour le pied et l'esprit ; le névé y tournoie comme fumée d’un feu de forêt, ou s’étend comme toile plissée, tantôt des cimes nues font signe au haut plateau, ou s’enveloppent dans un voile épais de brume ; bâton ou tas de pierres montrent le chemin par la gorge, fermée au nord et au midi.

C’était par un matin d’été frais et paisible, près de l’endroit, sur le large plateau désert, où le ruisseau, réduit à une double source, suinte de la tourbière et vers l’est et vers l’ouest. — Un petit groupe était assis : de gais amis venus pour un festin avec des jeunes filles ; la bouillotte est sur l’âtre où brûle la bruyère, et le vin étincelle à la claire lumière.

Ce doit être des gens fortunés, qui sont là, car ils ont un cheval, un guide, du bagage, drapeau hissé, chapeaux que pare du feuillage, et nappe sur le molleton de la bruyère.

Parmi les jeunes gens, en voici un qui chante ; il y a comme du soleil dans sa chanson ; une jeune fille est auprès de lui, légère comme l’oiseau qui se balance sur l’osier.

Ce sont plaisanteries, rire éclatant par salves, puis la gaieté s’apaise au moment le plus fort, les attitudes et propos indiquent bien qu’une fête d’adieu est l’objet du banquet.

Dans la troupe se lève un homme entre deux âges, ni vieux ni jeune, mais fort, en pleine vigueur ; il se tourne vers les deux jeunes gens du groupe, ce couple dont les fronts s’auréolent de joie.

Frappant son verre plein pour imposer silence, il rit tout doucement, puis il commence ainsi :

« Notre Seigneur savait très bien ce qu’il faisait lorsqu’il vous a fait rencontrer dans ma maison.

SUR LE HAUT FJELL

Maladive on t'avait envoyée de la ville,

Agnès, pour respirer l’air sain de la montagne, pour humer le soleil, la rosée, les sapins ; puis il est venu, lui, comme tombé du ciel.

« Il est venu du sud, rentrant de longs voyages, et portant sur le dos sa boîte de couleurs, vigoureux, bien portant, hardi et confiant, et la poitrine pleine de mille chansons.

Il cherchait la beauté, disait-il, sur le fjell, près du torrent des bois, dans les pins de la lande, dans la fuite éperdue des nuages au ciel, — il t’a vue, — et tu fus la source de beauté.

« C’est alors qu’il a peint son plus parfait chef-d’œuvre,

il a peint sur tes joues les roses de santé,

et il a peint deux yeux qui brillent de bonheur,

et aussi un sourire à vous dilater l’âme ;

assez vite j’ai vu que moi, ton vieux docteur,

pour cette cure-là j’étais bien inutile;

ses chansons valaient mieux que des décoctions,

mieux même qu’un bain dans la nature de Dieu.

« Inutile, ai-je dit? Non, je ne le fus pas; car c’est bien moi qui un beau jour l’ai arrêté, quand il était prêt à partir, le bissac prêt, et qui lui rappelai un acte nécessaire, — un acte que, tous deux, vous perdiez de vue parmi les rêves, dans vos ébats et vos jeux ; quel acte donc? tout simplement les fiançailles ; — il avait oublié de demander ta main.

« Oubliée la demande, et la réponse aussi ; vous jouissiez de l’instant qui vous était donné ; vous pensiez que le jeu pourrait se prolonger comme un festin d’été, qui dure un jour entier.

Vous pensiez? Non, vous ne pensiez justement pas, et surtout pas à édifier votre avenir ; l’âme chantant, la bouche et les regards riant, — le temps passait comme en l’ivresse d’une fête.

« Alors il fallut bien que j’agisse, il me semble ; je demandai pour lui, je répondis pour toi, je saisis vos deux mains et je les réunis, l’affaire fut ainsi réglée, et bien en ordre.

Puis, après un festin, qui dura trois jours pleins, nous escortons le jeune couple à son départ; maintenant, mes amis, c’est l’heure des adieux ; il faut nous séparer ici de lui et d’elle.

« Notre vallée va être aussi calme qu’avant,

le torrent chantera seul sa vieille chanson,

le soleil va baisser, l’hirondelle s'enfuir,

le souvenir ne laissera que son écho ;

ainsi le coudrier jaunit à la chute des feuilles,

tourbière et champs sont gelés, et voilà l’hiver, —

une nuit, — et les champs et coteaux sont tout blancs, —

mais vous, le clair été du bonheur vous attend.

« Vous franchirez d’abord les hauts sommets muets, et puis vous descendrez au fjord profond à l’ouest, où le coursier d’Egir, tout fumant, vous prendra, — sur lui vous rentrerez pour la noce chez vous ;

SUR LE HAUT FJELL

puis, vous irez ensemble aux pays du midi, tels de jeunes cygnes à leur premier essor ; là, vous vivrez la vie d’été, toute de joie, exquise comme un rêve et belle comme un conte.

« Car le bon vent de l’allégresse sauvera votre barque voguant sur la mer de la vie ; au drapeau du bonheur est dû votre serment, — car au tombeau vous jetterait un ban de deuil ; tous deux avez été créés, et que la main qui file les longs fils du destin soit louée, pour être pèlerins qui chantent sur la route du paradis, en traversant de beaux royaumes.

« Aussi, en ce matin de dimanche, je veux, bien que je sois profane et médecin, non prêtre, exorciser pour vous la douleur et le deuil, et vouer votre vie aux joies de l’allégresse.

Cinglez donc à travers la foule au grand soleil, que pour vous chaque nuit scintillent les étoiles, que vivre soit pour vous comme jouer au chat, enfants, et en jouant vous trouverez le ciel ! »

Il s’arrêta. Sous les paroles enjouées la pensée sérieuse épiait comme cachée ; sur ses yeux il passa rapidement un doigt, et il vida son verre à la dernière goutte.

Cependant la jeunesse en corps se précipite et entoure le couple avec des coupes pleines, tout souci est proscrit, qui pourrait menacer la frondaison légère entourant leur ménage.

ŒUVRES D’iTALIE

De la langue est rayé tout mot qui ferait naître la pensée seulement d’un lointain bruit d’orage, on les couronne de feuillage, et on les sacre enfants dûment authentiques de l’allégresse.

Et le groupe, de plus en plus impétueux, fait une ronde sur le tapis de bruyère ; contre les lutins de nuit on dresse la perche, tous les elfes de lumière et l’on évoque.

Puis, sur ces agités une torpeur tomba, la source des transports joyeux était tarie.

Par des poignées de main vigoureuses et calmes, on dit au couple un long adieu très sérieux.

La troupe, ensuite, alla vers la vallée, à l’est, le guide, à pas lents, mena son cheval vers l’ouest ; ’ mais debout sur le fjell restait, faisant des signes, le jeune peintre seul avec sa fiancée.

Il brandit son chapeau, elle agite son voile, pour remercier de tous les adieux qu’on envoie, et de tous les saluts, plus faibles, qu’ils entendent, jusqu’à ce que le groupe arrive dans la gorge.

Alors ils se regardent un moment, muets : grave prolongement de la séparation ; — mais un tremblant sourire apparut sur leurs lèvres, tel, dans les bois, le soleil tremble entre les feuilles.

Et ce sourire s’épanouit jusqu’à tenir tout un monde brillant de bonheur juvénile.

Oubliés, les amis et les adieux du groupe, comme on oublie le nuage, aussitôt passé.

SUR LE HAUT FJELL

Ils ne regardent ni devant, ni derrière eux ; ils ne voient que l’éclat du seul instant présent.

Ils ne voient pas l’oiseau de tempête effrayé fuir, ailes éployées, du fjord et de la mer.

En sautant, mains unies, comme gais frère et sœur, ils vont vers l’ouest, sur le brun tapis du plateau. Il est élancé, souple comme une baguette, et elle de ses pieds touche à peine la terre.

Elle se dégagea, puis, riant, s’échappa, lorsqu’il voulut, d’un geste prompt, la ressaisir, — ils en firent un jeu, la course devint fuite, et paroles et rires devinrent un chant :

« Agnès, mon délicieux papillon, je veux te prendre en jouant ; je tresse un filet aux mailles fines, les mailles sont mes chansons. »

« Si je suis petit papillon sans tache, laisse-moi boire dans les fleurs; et si tu es un garçon qui veut jouer, cours après moi, mais sans me prendre ! »

« Agnès, mon délicieux papillon, voici les mailles tressées, peu te sert ta fuite voltigeante, tu seras prise au filet. »

« Si je suis jeune papillon brillant,

le jeu me plaît et je vole,

mais si tu me prends dans la toile du filet,

ne touche pas à mes ailes ! »

ŒUVRES D’ITALIE

(c Non, doucement ma main t'enlèvera pour t'enfermer dans mon cœur ; là, tu pourras jouer toute ta vie le jeu le plus gai que tu saches. »

« Non, si je suis papillon libre et joyeux, la cage ne me convient pas ; je ne sais si la vie est longue ou courte, mais la vie de papillon est exquise. »

Ils s'arrêtent soudain. Car ils sont sur la pente qui se termine à l'ouest en crevasse escarpée.

Ils voient voler le milan bas au-dessous d’eux, et le guide, prudent, descend de son cheval.

« Avancez lentement ici, dit-il au couple,

et pour vous prémunir contre tout ce qui peut

arriver de fâcheux dans cette gorge-ci,

jetez deux bouts de bois en croix devant vos pieds.

Le guide précédait, les jeunes gens suivaient en silence, une peur faisait battre leurs cœurs, lorsque parfois un coup de vent chassait la brume, montrant le fond, bientôt recouvert de nouveau. Collée à lui, telle un enfant peureux, le soir, elle murmurait : « N'est-ce pas comme descendre hors la vie, hors la source chaude de lumière, descendre au plus profond, aux régions de la mort?

Un nuage se leva, qui avait couvé

dans les plis de l'orage, au sein de la montagne, —

SUR LE HAUT FJELL

et par delà ce pays d'ombre, au fond du gouffre, au loin parut un monde chaud et miroitant.

Nulle main ne peut peindre un spectacle pareil ; — c’était la mer infinie, à perte de vue, qui scintillait derrière toutes les vallées, comme l’éternité luit derrière la tombe.

Sur les eaux vastes palpitait l’or du soleil, les blanches voiles brillantes quittaient la rive, tels, au front du monde des désirs lumineux, qui s’enfuieraient vers des régions d’éternité.

Et pour servir de cadre à ce tableau immense, les murs noirs de l’abîme, un plafond de nuages, avec, au premier plan, le chaos désertique opposant ses traits d’ombre à la clarté lointaine.

Mais une brise alors se leva dans le ciel, et fouetta la mer où les vagues écumèrent.

Le rideau de brouillard de nouveau s’étendit sur la vision, voilant aux yeux le large espace. Le sentier descendit plus étroit et abrupt ; le torrent à côté fit des bonds plus fougueux ; le mur de roc devint plus noir, et clôtura la vallée, le désert fut privé de soleil.

Restes d’un monde dévasté, des éboulis parsemaient le sentier, grands comme des églises, nulle herbe ne poussait dans ce fond de décombres, et pas un voyageur ne croisait leur chemin.

ŒUVRES D'ITALIE

Pâle, elle allait à son côté, l’esprit malade, il entendait son cœur battre dans sa poitrine ; elle le regarda, comme l’enfant en peine ; alors il sourit, et à pleine voix chanta :

« Agnès, ma sœur charmante, dis pourquoi ton cœur bat?

la montagne ne doit pas t’effrayer ; tu es dans la maison de ta mère.

Agnès, ma fille de l’air libre, — nous deux n’avons rien à craindre ; les enfants sages peuvent aller, le soir, dans la sombre salle aux revenants.

Tu es dans la salle aux revenants de la mère mais n’aie pas l’esprit angoissé ; — ton frère t’accompagne en chantant, et te tient fidèlement la main.

Ne t’effraie pas, quoi que tu entendes, — hurlements, ou aboiements de chiens ; ce n’est pas le soir, ni la nuit ; la vitre est embrumée, voilà tout.

Dehors, le soleil brille, le jour luit ; bientôt la porte s’ouvrira ; courage ! traversons en chantant la sombre salle aux revenants ! »

SUR LH HAUT FJELL

Le chant du jeune homme a peu à peu écarté le voile qui troublait la vue de sa compagne.

Elle ne marche plus le cœur serré, tremblante ; sa bouche est prête à sourire et à fredonner.

Elle prit deux cailloux, jeta Lun au torrent, et lança l’autre droit au mur à pic du fjell, où le roc se dressait menaçant, vrai Jutul de glace pétrifié, à barbe de Moïse.

Mutine et enthousiaste, elle s’écria : « Nixe, tu peux continuer tes sanglots et soupirs ; ni l’effroi ni le gel n’auront prise sur nous ; car, tous deux, n’entendons que les chants de la joie ! Méchant troll de montagne, avec ton front rugueux, tu auras beau nous menacer quand nous passons, la voie n’est pas bloquée ; sache que nous allons vers les jeux et la vie des pays du bonheur. »

Alors du mont résonne une voix de chanteur, qui roule comme l’orgue emplissant une église.

Elle étend ses larges ondes au loin, et couvre le fracas du torrent, le bruit de la cascade.

Les enfants du bonheur s’arrêtent sur la route où ils ont avancé malgré nixe et Jutul ; — interdits, ils écoutent, les yeux vers la cime d’où la voix fait gronder les paroles du chant *

« Seigneur, fais-moi riche en douleurs ; écarte toute joie tentante !

Cingle-moi sous le fouet du renoncement ! Seigneur mon Dieu, père des cieux, apprends-moi à souffrir et à prier !

t. vn.

ŒUVRES D'ITALIE

Apprends-moi à franchir le pays de la chair sans yeux pour été ni soleil.

Apprends-moi à vouloir plus que je ne peux.

Crie après moi, Seigneur, mon Sauveur, et plie tant mon esprit, que je vienne !

La terre est comme une nuit d'hiver ; tous deuils sont étoiles qui brillent, lumières placées là pour guider qui erre ; — si elles s'éteignent, je marche abandonné ; je ne sais personne qui me protège.

Le deuil trône, roi splendide,

en son manteau glacé de lumière boréale.

Suivez-moi tous, dehors, dans la nuit !

Seigneur, Seigneur, ô Dieu du ciel, apprends-nous à souffrir et à prier. »

La voix sonnait là-haut, d'un sentier serpentant à travers la pierraille, au sortir d'une combe.

Avec sa gravité de trompe, elle appelait le troupeau des humains, par monts et vaux épars.

Le couple alors se rappela, non sans regret, la croix qu'il aurait dû jeter devant ses pieds.

Trop tard. Nulle racine, ici, ne portait branche.

Et vers eux descendit le robuste chanteur.

L'homme, vêtu de noir, avait un fin visage d'aspect rude, un peu pâle, et le front un peu chauve ; essuyant d'une main la sueur sur sa tête, il s'avançait, tenant de l'autre son chapeau.

SUR LE HAUT FJELL

Ses yeux faisaient penser à quelque lac à l’ombre, à quelque chose de profond et de caché.

Il portait un bissac attaché sur le dos et tenait son bâton bien serré sous son bras.

Il descendait au bourg, comme le jeune couple, qu’il salua courtoisement à son passage ; mais il eut dans son geste une hésitation, comme s’il eût pensé : « Nous connaîtrions-nous? » Le jeune peintre, ayant conçu la même idée, avec doute arrêta cet homme dans sa marche, et demanda : « Brand, est -ce toi que je rencontre? » Et l’autre répondit : « Oui... Ejnar, est-ce toi? »

C’étaient ces deux amis des années de l’école, aussi intimes que des frères, autrefois, qui s’étaient séparés, puis, plus jamais revus, avant de se retrouver là, presque étrangers. — Quelle distance entre l’école et maintenant !

Chacun a poursuivi sa route par le monde ; chacun s’est efforcé à sa façon vers Dieu, l’un avec ses pinceaux et l’autre dans la chaire.

Ejnar est le premier qui trouve des paroles pour tous les souvenirs qui dormaient en son âme. Il prend les mains de son ami comme un butin qu’avec personne au monde il ne veut partager. Ensuite, avec l’ardeur fiévreuse de la joie, il parle du lien noué en cet été, de tout ce qu’il espère, — et il croit fermement s’être ouvert le chemin du cœur de son ami.

ŒUVRES D’ITALIE

Mais Brand reste muet. Doucement il dégage sa main, si chaudement étreinte par l'ami.

Vaguement un frisson fait remuer ses lèvres ; on dirait qu'en lui-même une lutte se livre.

D'un ton un peu lointain, un peu confus, il dit :

« Certes, cela est bon de se savoir au port.

Tu es peintre, et tu as un nom ; — toutes les routes sont bonnes, pourvu qu'on suive vraiment la sienne.

« Pourtant, la volonté a deux voies à choisir ; l'une est à comparer au fleuve navigable ; — le voyage est alors comme un jeu sur le pont ; et l’autre est le chemin que tu te fraies toi-même. Celui-là s'ouvre large à toi et à mille autres ; celui-ci doit d'un fer hardi être forcé.

C'est à toi seul qu'il appartient de le fouler avant que les gens voient qu'il conduit à un but.

« Deux sortes d'appel éveillent les dons de l’homme; l'un le tente suivant son penchant, son plaisir ; — on peut dire que l'autre est l'esprit du baptême, qui ouvre sa poitrine à la langue de flamme, et qui le fait parler un idiome inconnu ; c'est cet esprit qui lui assure la victoire ; — et si tu as reçu la grâce de ce feu, je peux comprendre, alors, que tu te sois fait peintre.

« Alors tu peux, dans les pays païens, défendre la cause de lumière en formes et couleurs, délier ainsi des âmes qui vers Dieu s'élancent, comme des papillons hors des larves brisées.

SUR LE HAUT FJELL

Tu pourras dégeler les gens au cœur de glace; car tu seras alors d’accord avec le ciel.

Mais souviens-toi que si tu as un tel pouvoir, je crois bien que tu es le seul parmi les tiens. »

Il parlait comme avec une hâte inquiète, sans élever la voix, et les joues enflammées ; ses yeux avaient l’éclat sanglant qu’on voit briller à la pointe dun trait, quand fulgure l’éclair.

On aurait dit qu’il se tordait sous les paroles, qu’il se battait contre un pouvoir mystérieux, que ses pensées avaient grand’peine à se frayer un chemin, avant d’être entendues sur ses lèvres.

La jeune fille l’observait, très attentive, ainsi qu’on espionne au camp d’un ennemi.

Puis elle chercha l’œil de son ami, confiante, et réclama, sans souffler mot, réponse décisive.

Elle était bien tranquille, et sûre de sa cause, lorsque le peintre, d’un ton grave, commença :

« C’est la seconde fois aujourd’hui, mon ami, que tu essaies d’ensevelir notre humeur gaie.

« Ton chant, d’abord, sur nous a projeté son ombre, puis, avec ton discours, tu veux nous assombrir ; tu peux, à la joyeuse ardeur qui souffle en moi, donner le nom que tu voudras : vivre, c’est peindre ! Je n’ai aucun besoin d’explication formelle ; je n’attends pas qu’il vienne un ange du ciel bleu ; Dieu n’envoie pas à tous sa révélation ; suivre la voie que je dois suivre me suffit.

ŒUVRES D’iTALIE

« Et tu as peu compris le mystère du beau, — lu connais mal ce que fait l’art et ce qu’il peut, si tu veux que la loi de salut règne sur le gai pays d’enfants du poème en couleurs.

Oh ! crois-tu que la fleur acquière un droit plus grand à son éclat, pour un remède contenu dans ses feuilles ou dans la sève de sa tige, que si elle a parfum et couleurs seulement?

« Et crois-tu que l’oiseau sera muet au bois, s’il ne peut par son chant calmer nulle souffrance? Que tout, si tu n’en peux tirer enseignement, soit dénué de sens au livre de Nature?

Je crois au droit de l’âme à jouir de la vie, et au droit de la voix au chant, pour le chant même ; je crois que même droit revient à l’anémone qu’au merisier à grappes ou bien au sureau.

« Et dis-moi donc enfin, mets la main sur ton cœur, et confesse sans fard l’entière vérité, — l’as-tu perçu, l’appel divin qui t’élisait nettement le gardien du drapeau de lumière?

As-tu senti la pentecôte du Seigneur, et la colombe s’abaisser en ton esprit?

As-tu entendu, haute au fond des cieux, la voix qui a consacré l’œuvre entière de ta vie? »

Une réponse fermentait au cœur du prêtre, mais il fut un instant sans en trouver les mots ; un éclat fiévreux se peignit sur ses joues ; il saisit son ami par le bras, murmurant :

SUR LE HAUT FJELL

« Oui, la vocation, je l’ai, mais par moments ; comme la lune elle est croissante ou décroissante ; et je suis ballotté comme un navire en mer ; je prie en combattant et combats en priant.

« Mais je vaincrai ; d’abord, en mon propre intérieur, puis sur les frères répandus sur notre terre ; je ne barguigne pas ; il ne me suffit pas de quelque chose : il faut tout faire, rien de moins. Division du travail est le cancer du temps ; elle corrode à mort tout ce qui est entier; — tel prend soin de son ventre, un autre de son âme, celui-ci de sa science, et tel d’être choyé.

« C’est pourquoi notre race est plongée dans la fange. L’esclave aspire bien à la terre promise, mais il rampe à travers la vie, boiteux et mou, et va se réfugier où il peut, au hasard.

Dis-moi, où est celui qui veut, et croit, et voit, — qui combat pour le but qui vraiment le passionne?

Ce ne sont pas des hommes que je vois sur terre, je vois des ventres, mains et têtes seulement.

« Mais la création du Seigneur fut des hommes.

Si le Christ est venu, ce fut bien pour des hommes; — car c’était pour des hommes qui étaient damnés qu’il fallait racheter la rigueur de la loi. — Aujourd’hui le grand œuvre est presque une ruine; — tu peux monter sur une cime, et regarder ; — pleure, si tu le peux, et ris, si tu es fort, — et crie alors : Ah, les belles forces perdues !

ŒUVRES D’ITALIE

« Tu connais maintenant le but où tend mon âme. Et je vois clairement que ce qui reste à faire, le travail qui convient à un homme aujourd’hui, c’est de refaire entiers les gens de cette race.

Le temps n’existe plus où régnaient les miracles ; Dieu, sur la terre, ne crée plus aucun Adam ; c’est l’action d’un homme qu’il faut au Seigneur, pour que la race, enfin, soit remise en sa voie.

« Voilà pourquoi je veux m’en aller par le monde, et rassembler les membres, les morceaux épars, afin de créer l’homme, en son tout véritable, pour la seconde fois, à l’image de Dieu.

Et aussi suis-je en guerre avec toi et les tiens, tous ceux dont la vue fausse a fait tomber la race, — qui dans un seul filon cherchez la vérité, — la vérité, qui n’est dans rien, sinon dans tout ! »

Avec des yeux d’oiseau pris au piège, anxieux,

Agnès nageait au flot violent de ces pensées, et se sentait comme courbée sous la puissance de l’ouragan de volonté en ce cœur fort.

Mais Ejnar secoua sa tête aux blonds cheveux, et répondit avec un sourire amical :

« Je vois qu’homme, tu tiens ce que tu promettais, enfant, et tu seras une verge du monde.

« Je me rappelle bien les heures de l’école quand, en rêve, on vivait les histoires antiques avec leur violence, iniquités, misère, inventant au delà de ce que nous savions ; —

SUR LE HAUT FJELL

jamais tu ne venais secourir, consoler ; jamais tu ne barrais le chemin aux méchants ; tu laissais tout aller au pire ; après le crime, tu accourais, tenant haut l'épée vengeresse.

« Ton humeur est la même, et tu veux aujourd'hui renverser tout, furieusement, de fond en comble ; — mais sache que tout germe arraché aux racines doit être remplacé par meilleure semence.

N'éteins pas le flambeau résineux, bien qu'il fume, avant de nous avoir allumé la lanterne ; — ne biffe pas les vieux vocables de la langue avant qu'il faille des mots neufs pour pensées neuves.

« Et souviens-toi : la vocation et le métier peuvent être souvent ennemis. Un vicaire n'est pas très bien placé comme réformateur ; — la voix ne porte pas, lorsque le fjell la mure. Comprends-moi bien. Je sais que l'on a vu sortir d'une humble condition maint géant de ce monde ; — mais ce peuple est frappé pour faire du billon ; — ne fausse pas le coin qu'il a reçu de Dieu. »

Le prêtre, alors, eut un gloussement, comme un rire qui se serait perdu avant d'atteindre aux lèvres ; une moue de mépris tira sa bouche mince et s'y joua pendant qu'il parlait de nouveau :

« Oui, c'est, de sa nature, un peuple à double aspect ! Un peuple qui fait grand, lorsque, au choc des verres, chants et discours délient les ailes de l’esprit, et la pensée s'envole de sa cage ordinaire.

ŒUVRES D’ITALIE

« C'est un peuple qui a des souvenirs superbes ; c'est un peuple qui a été grand autrefois ; c'est un peuple plein de héros et d’héroïnes — lorsqu'on a commandé une chanson au skalde.

C'est un peuple qui est vigoureux, intrépide ; c'est un peuple qui montre à l’Orient son poing; c'est un peuple qui veille, attentif, au Midi — quand monte, à un banquet, la voix de l'orateur.

« C'est un peuple où chacun est tellement parfait qu'on peut, du monde entier, venir chez lui apprendre toute excellente qualité qui fait honneur, — comme, d'ailleurs, un jour, un témoin l’a écrit.

C'est un peuple qui croit fermement en son droit à diriger, de son recoin de roc, le monde, qui a grandi, alors que le temps était las ; — tel est notre peuple — dit son certificat.

« Mais si le temps se vêt d’un manteau de tempête, si le babil se tait, parce qu'il faut des actes, si l'on doit remplacer le bâton par l’épée, et porter vide sur la hanche le fourreau, — que sont alors ce peuple-là, hommes et femmes? un peuple dont les facultés sont amoindries ; un peuple qui se fait à la fin si petit que presqu'il disparaît même à sa propre vue.

« Alors, la femme crie et le mari recule ; on peut prier ou commander, l’oreille est sourde ; alors nous nous disons pauvres gens sur la rive, que, Dieu merci, Dieu a frappés comme billon.

SUR LE HAUT FJELL

Qu’avons-nous donc à faire aux rendez-vous de force? Qu’importent là les fils du roc, pauvre denier?

Us ont à tout jamais reçu la mission de mener la charrue et diriger leurs barques.

« Si l’ennemi s’approche, eh bien, qu’y pouvons-nous?

A d’autres il convient d’offrir des sacrifices.

Simple parade, quand un exalté brumeux au drapeau norvégien a taillé fente et langues.

Non, laissons s’enflammer les joues chez les grands peuples, quand les veines du temps coulent chaudes et pleines ; — créés pour le sillon creusé sur mer et terre, notre besogne est de suer, non de saigner.

« Dix ans encore, et ce sera la nuit du peuple, la moite demi-nuit pour une œuvre de nains, où le vouloir hésite entre le bien, le mal, où tous sont abêtis, ont le cœur desséché.

Et la nue de charbon couvera le pays, comme la cendre en pluie couvait la ville antique ; mais nul ne verra que le parage est maudit, et nul n’aura l’idée seulement de s’enfuir.

« Au contraire ! Aux couloirs sinueux de la mine, la troupe de pygmées se sentira tranquille, brisant le minerai au chant des gouttes d’eau, car ils ont les âmes bossues comme les dos.

Coups de marteau couvrent le bruit des cœurs qui battent, la dent de scie grinçante assourdit les cris d’âme ; le malheur des amis ne fendra aucun cœur, la chute des parents n’éteindra nul sourire.

ŒUVRES D ITALIE

« Si le soleil de la foi même est menacé au Nord par le Fenris du doute aboyant et railleur, — le descendant du nain trouvera ça très bien, cela peut regarder les autres, non pas lui.

Son peuple est seulement créé pour les querelles, non pour la lutte, la victoire et le renom, — il lui suffit d'atteindre, au bout de cette vie, tant soit peu de salut, ou bien de damnation.

« Qu'a-t-il à faire avec les trous de clous aux mains? Et l'angoisse de mort au bois des oliviers?

Et les gouttes de sang, quand les dents des épines mordaient le front du Christ à son heure suprême? Si le Seigneur est mort, ç'a été pour les autres; c'est pour eux qu’il était le prophète d'amour ; — le coup de tire-pied du Juif errant est tout ce que le Christ a subi pour ce peuple-ci . »

Sans réponse, muets comme enfants effarés qui vont, insouciants, cueillir des baies au bois, et soudain sont devant l'ours terrible des monts, le couple restait là, médusé, devant lui.

Tous deux fixaient les yeux sur ce spectre irrité, leurs mains froides unies, étroitement serrées ; regardant en arrière, effrayés, éperdus, ils partirent sans bruit, cherchant où se cacher.

Bientôt ils furent hors de vue. Ejnar souffla comme l'homme qui a livré un dur combat ; et Agnès soupira comme après la torture d'un affreux cauchemar durant toute une nuit.

LES CHEMINS DE L'ÉGLISE

Lui tenta de chanter, mais la voix lui manqua ; — il essaya de rire, et sa voix sonna faux ; — il voulut plaisanter, — mais l’oiseau ironie s’envola : il voyait le chasseur qui visait.

Alors il se tourna vers les pins du Midi,

vers les bois de lauriers, vers l’or des citronniers,

vers les vignobles chauds et la vie estivale,

vers les raisins aux grappes pleines et luisantes. —

Elle écoutait sans voir ce tableau qu’il peignait ;

ses yeux se promenaient vaguement sur le fjord;

elle ne répondit que par ces simples mots :

« As-tu vu comme il grandissait tout en parlant ! »

LES CHEMINS DE L’ÉGLISE

On raconte d’un troll qu’il s’en allait à pied et voulut traverser un fjord, je ne sais où — mais il n’enjamba pas assez loin, et resta dans cent pieds d’eau. Il en avait jusqu'aux genoux. Pour de pareils gaillards semble fait le sentier qui, depuis les sommets, descend jusqu’au rivage ; il est coupé en trois tronçons par deux vallées, — trois marches d’escalier des cimes à la mer.

Marche des heures, puis, lève les yeux en l’air, tu crois être arrivé au pied de la montagne ; mais en bas, où le cours de la vallée s’incurve, c'est le second degré que tu as devant toi.

ŒUVRES D’ITALIE

La vallée haute est noire, étroite, mais sans neige, — là coulent des ruisseaux rapides d’eau glacée ; — la vallée basse est grise, étroite et sans un arbre, — des hommes, tels que nous, y naissent et y meurent.

Mais ne crois pas que tu es parvenu au fjord ; là, des hommes épars vivent, à la limite entre la vie aux champs et la mort sur le fjell, — là, le soleil est froid, la misère réside.

Il faut descendre encore l’étage inférieur ;

et tu verras alors des régions d’autre sorte ;

en des champs étendus se dorent les épis ;

les fruits sont mûrs ; c’est là que demeurent les riches.

Ils s'étaient rencontrés dans la vallée d’en haut, tels des nuées d’éclairs voguant, prêtes au heurt ; le choc avait eu lieu; l’abordage orageux avait produit lueur, fracas, — puis répulsion.

Le couple poursuivit le chemin de descente ; mais Brand longe l’abîme ; il avait l’habitude ; serrant un peu plus haut sur son cou son bissac, il s’avance à pas lents, le regard en dedans.

Son front brillait de la joie du porteur de croix, il se plongeait dans les délices douloureuses qu’une âme peut sucer dans le mot : « repens-toi » — prêt à bondir pour embrasser ou pour maudire.

Il avait rencontré l’artiste épris d’été, il avait étouffé le chant par ses paroles, ramené du soleil au sol les yeux du peintre, — voyant son œuvre, il se tordait dans le remords.

LES CHEMINS DE L'ÉGLISE

Il écarta ses bras au vent, d'un geste large ; puis ainsi, bras ouverts, il bondit en avant ; une larme chaude et salée brûlait sa joue ; il appela le nom d'Ejnar avec angoisse.

On ne l'entendit pas. Il ralentit sa marche, et la douleur cuisante en son sang refroidit ; — montant toujours, il arriva jusqu'à la crête d'où le sentier descend au pied de la montagne.

Loin devant et très bas dessous marchait le couple ; guide et cheval étaient dès longtemps hors de vue. Elle essayait les planches qui servaient de pont ; lui semblait avoir peur qu'elles puissent manquer. Ils passèrent, pourtant, et, les têtes baissées, avancèrent le long du bord du gouffre humide ; — elle portait, ainsi que la mère des hommes, le gain de son savoir : perte du paradis.

Bientôt, entre éboulis et bois, ils disparurent ; mais Brand restait, l'œil fixe, à chercher et fouiller, de la hauteur où il était, dans la vallée ; — c'est son pays natal qu'il aperçoit en bas.

Il connaît ce fjord noir, étroit et sinueux, et le coteau de l'avalanche, aux bouleaux maigres, le cimetière rond, sa porte au toit de tuiles, l’église goudronnée et le pont vermoulu.

Il reconnaît les demeures disséminées ; il se rappelle chaque coude du chemin ; il voit que le pavillon rouge est toujours là ; tout lui semble, pourtant, comme rapetissé.

ŒUVRES D’iTALIE

Il voit la large fente, embouchure du fjord ; il voit un caboteur qui rentre sous le vent ; il voit un quai, la maison peinte en blanc ; — c’est celle de la veuve du boutiquier de l’embouchure.

Sa mère habite là ; il y vécut, enfant, et a grandi parmi les rochers de la rive.

Alors, c'est un fourmillement de souvenirs jusqu’alors disparus dans la nuit de l’un d’eux.

Il veut les repousser, les chasser loin de lui, grimaçants et moqueurs, ils reviennent quand même;

« Brand, dis, te souviens-tu? » — demandent ces bourreaux; son cœur se serre, il sent l’effroi de sa maison.

Il éprouve l’angoisse d’être apparenté à ce qui est sans lien avec son œuvre propre ; la moitié de sa force a comme succombé sous le fardeau trop lourd de cette compagnie.

Ce qu’il voulait de grand lui devient étranger ; sa vigueur s’amollit, son esprit devient veule ; il se sent, à l’approche du foyer natal, tel qu’un Samson tondu aux bras de sa catin.

Il se laisse tomber sur une pierre plate, et dit, moitié en rêve et moitié se parlant :

On croirait voir pleurer des spectres près du fjord, on croirait que des trolls, de tous les fjells, appellent. Hé oui, hé oui, — vous pouvez bien me reconnaître, quoique devenu grand depuis qu’on ne s’est vus ; — dans la cuisse de vos parents je fus taillé ; nous sommes alliés, et vous me saluerez.

LES CHEMINS DE L’ÉGLISE

Mais voyez comme est sombre et froide la rencontre ; le ciel couvert menace d'orage ; c'est bien !

Au large la pluie tombe, rapide et serrée ; le yacht, sa misaine arrachée, cargue les voiles.

Éclate, orage, rafraîchis mon front, mes joues ; nettoie l'air de toutes buées du souvenir ; elles renferment une peste, et nul remède ne pourra la guérir, sinon le vent du large.

La maison de ma mère... ; oh, elle est peinte à neuf, a des chambranles verts avec un toit de tuiles, mais elle est exposée aux vents, sans abri d'arbres, peu de soleil, jamais la chaleur de midi.

Ma mère y va, au cours des ans, toujours pareille, enchaînée dans les fers de son travail sans trêve, veille à ses affaires, calcule, et devient riche, riche, si riche qu’il est affreux d'y penser.

Soudain, il rit, d'un rire amer, comme en pleurant, il avait abaissé les yeux sur le versant ; — sa voix prit un son bref, sourd, tranchant et moqueur, et, à moitié rêvant, à mi-voix il pensa :

« Hé, voici la coudraie. Quels souvenirs elle a !

C'est là que j'ai d'abord vu le cœur norvégien, c’est là que j'ai d’abord vu le sang norvégien, et de quelle manière, à notre époque, il coule.

« C’était un jour d'automne clair ; je me rappelle comme les coudriers bruissaient, bruns et jaunes ; sur les sorbiers pendaient les baies rouges par grappes, — et quel fourmillement, quelles chansons d'oiseaux ! t. vu. 15

ŒUVRES D’iTALIE

Nous allions rentrer, et j'étais le dernier; haut, difficile à prendre, était une noisette ; — puis, dans des branches sèches j'entendis craquer, j'entendis qu’on marchait, et j'aperçus un homme.

« Il allait, et portait sous sa veste une hache ; à chaque pas, il épiait derrière lui ; il s'affaissa, comme épuisé par le travail ; puis il se releva, et sembla sûr de lui.

Sur un tronc abattu, il déposa sa hache, et tira de sa poche un chiffon, un cordon, — regarda tout autour de lui de nouveau, et... tout à coup se trancha un doigt de la main droite.

« Je vis le sang jaillir ; c'est tout ce que j'en sais ; je me mis à courir, et n'en soufflai pas mot.

Mais le matin suivant s'ouvrait la session du recrutement, où je fus avec les autres.

Le capitaine était assis à une table avec docteur, bailli, greffier et commis.

Les hommes du canton, attroupés, bavardaient ; la guerre était probable, à ce qu'ils chuchotaient,

« Et un à un les jeunes gens sont appelés, on les mesure, on les regarde, on les inscrit ; quand tout est terminé, chacun, la mine longue, va rejoindre le groupe, où les cœurs sont serrés. Enfin, il en vint un, la main enveloppée.

Avec quelle pâleur mortelle il s'avança !

Ses yeux étaient baissés ; je le vis tout en nage.

Je l’avais reconnu dès le premier coup d'œil.

LES CHEMINS DE L’ÉGLISE

« Hésitant, il montra sa main emmitouflée à ces gens qui siégeaient tout le long de la table ; il raconta en bégayant qu’une faucille lui avait pris le doigt, tranché jusqu’à la peau ; c’était arrivé, disait-il, par accident ; il était là, comme un symbole de détresse, il était là, mentant, et aussi s’excusant, — tel le désespoir qui aurait demandé grâce.

« La foule entière s’empressa autour de lui, « — se haussant sur le bout des pieds, ou sur les bancs ; les yeux écarquillés, oubliant la parole, le gars sentait sur lui les flèches des regards.

Ceux de la table, à voix basse, tiennent conseil. Bientôt le capitaine, un vieux, gris, est debout ; — il veut parler, les mots lui restent dans la gorge ; — il crache alors, montre la porte, et dit : « Va-t’en ! »

« Le gars partit. Les gens s’écartèrent, faisant un chemin par où il put s’enfuir sans encombre ; — rouge comme le sang qui coulait de son doigt fut alors la lueur de sang sur son visage.

Quittant la salle, il s’en fut loin, haut dans le fjell ; de la cour on le vit s’éloigner ; on causait ; il montait, il montait, tant qu’on ne le vit plus ; — il appartenait bien à la région des fjells.

« Ce gars-là m’est souvent revenu en mémoire ; — surtout ce dix-sept mai, où le peuple assemblé sur le marché, alla, avec chants et drapeaux, au monument de l’homme de la liberté.

ŒUVRES D’ITALIE

Pour la première fois, nouvel étudiant, j’en étais ; j'allais avec plaisir parmi les jeunes gens ; c’était pour moi excitant au plus haut degré, cette foule de peuple en cortège chantant.

« La large rue était trop étroite pour lui.

Les seuils étaient bondés, et les fenêtres pleines ; de jolies femmes gentilment nous souriaient ; des fleurs jetées chatoyaient, des rubans brillaient.

Des canons tonnaient ; des drapeaux claquants flottaient ; la poussière semblait voile d’une bataille, l’air national montait, gamins battant la caisse, et les cœurs témoignaient : « charmant est notre Nord ! »

« Ceux sur qui le pays compte, boutons d’espoir, étaient par milliers autour du monument.

Mais on se tait. Quelqu’un semblait être attendu.

Un homme, alors, monta au pied de la colonne.

On crie, on bat des mains, c’est un grand bruit de houle, les hourras sont stridents comme éclats de trompettes ;

« le voilà ! » disait-on partout dans cette foule ; — c’était là le salut d’un peuple à son poète.

« Car, cet homme, il était le grand skalde du peuple. Blond, vigoureux, large d’épaules, tête nue, debout près du lion, et saisissant la pierre, il satura la vue des gens, comme grandeur le doit.

Ayant ensuite récolté l’assentiment de nouveaux cris et applaudissements nourris, il éleva la voix et gonfla sa poitrine, et il parla, d’abord en prose, puis en vers.

LES CHEMINS DE L'ÉGLISE

« Il célébra d'abord l'aube qui a lui sur les bois d'Èjdsvold, après la nuit de servitude ; ensuite, le trésor conquis, la liberté, et la grande portée de la fête du jour.

Ses yeux étaient brillants dans un brouillard humide, — et les yeux de la foule avaient le même éclat ; — c'est celui que l'on gagne à veiller une nuit de danse échevelée autour du bol de punch.

« Il dit l'enchaînement des générations de jadis à ce jour ; puissant était son verbe ; il maudit ces athées qui ne croient pas au peuple ; il fit vibrer ces mots au-dessus de la foule :

« le sang qui coule dans les veines norvégiennes est le sang même qui coulait du Jarl Haakon ; et la flamme qui brûle aux joues d'un Norvégien, sur les joues du Dieu du tonnerre elle a brûlé ! »

« Je me souvins du sang répandu dans les bois, de la joue enflammée devant la longue table; — je sentis un glaçon me courir dans les membres, je vivais dans un rêve, un éclair m'éveilla.

Je regardai les gens. Les rires vont fuser?

Non, pas du tout ; les gens retenaient leur haleine ; on entendait comme un ronron de chats jouisseurs dont on gratte les cous et caresse les dos.

« Il chatouillait la foule, qui se laissait faire ; — moi seul sentais combien pèse la vérité ; je savais, moi , comment se répand, d'habitude, le sang, et s'enflamment les joues, dans notre race.

ŒUVRES D'ITALIE

Je m'enfuis, comme si, au fond de mille gouffres, j'avais aperçu des diables fêter ce jour ; derrière moi criait un mugisseur aux mille voix ; — c’était mon peuple, heureux du mensonge du skalde !

Trompettes sonnant comme un serment au mensonge, le skalde descendit, son discours terminé ; mais les germes qu’il y a mis seront semés dans toutes les vallées du pays par la presse.

C’est là qu’ils lèveront, et ils prendront racine ; quelle moisson faut-il attendre dans cent ans? Lorsque le prince du mensonge par la voix du prêtre parle, à quoi en sont réduits les autres?

Il sauta de sa pierre ; il regarda en bas, où les maisons gisaient dans l’ombre humide et noire sa figure semblait un orage en sommeil ; l’aspect était plus que sévère, sombre et dur.

A voir ce jeune prêtre, on pensait à Moïse ; — avec tout le courroux de l’Ancien Testament, il paraissait l’aigle de Dieu, qui contemplait le désert où son peuple fêtait le veau d’or.

Un rayon de soleil, de nouveau, caressa son front, qui s’éclaira et devint plus serein.

Il vit se détacher du rivage une barque, — et derrière le cap, il en aperçut deux.

Bientôt il en vit dix glissant vers l’estuaire, et au long des chemins une vie s’animait ; partout des groupes s’avançaient, tous dirigés vers un seul but, la vieille église du pays.

LES CHEMINS DE L'ÉGLISE

C’est l’heure de l’office. Il baisse le regard vers tout ce mouvement étrangement paisible, et ces mots doucement sortent de sa poitrine :

Quelle est, pour le Seigneur, la valeur de ces âmes? C’est maintenant, partout, sur terre, l’heure sainte ; partout, mille clochers montent vers les nuages ; les ondes des orgues grondent ; les cloches tintent ; appel au chant de messe, au refuge de paix.

Oui, là, le soleil luit, et là, les cieux sont hauts ; là-bas, à se frotter, les esprits se polissent ; là, le métal de la pensée prend forme d’anse qui soulève un chacun au-dessus de la foule.

Là des anges, grands, forts, tranquillement descendent,

et s’offrent à porter le message du peuple ; • —

là, du moins, les chemins vers Dieu sont praticables.

Il s’agit seulement de veiller et vouloir.

Mais ici !... Cette église et son toit de bardeaux,... ni tour, ni croix, ni flèche pour montrer le ciel ; aucun orgue n’y joue, nulle cloche n’appelle, et entre un fjell et l’autre elle est comme écrasée. L’amas de neige y rétrécit la raie du ciel !

Comme la brume pèse sur la sombre croupe !

Et voyez, cependant, la paroisse qui rampe, grouille et fourmille sur les chemins de l’église.

Ces gens s’expriment peu, mais ils veulent aussi que leurs voix prennent part dans le concert du monde. Que leur a donné Dieu pour élever leurs âmes?

Par quel message leur a-t-il transmis son verbe?

ŒUVRES D’ITALIE

Qu'ont -ils eu, en dehors de la vie toute nue? Qu'est-ce qui les incite aux actions de grâce?

Il fut le maître qui ordonne son dur : « Sois ! » et le peuple a été — enfants de la détresse.

Je voudrais bien savoir... Si la race des hommes avait sombré juste avant l'heure du salut, ceux-ci étant seuls épargnés, le poids des fautes eût-il été levé par le sang, comme il l’est?

A ceux-ci, Dieu aurait-il envoyé son fils?

Le combat de la Croix fût-il livré pour eux, — levée de peine immense octroyée pour si peu?

Je crois, je crois qu'il l'aurait fait, assurément !

Il voulut se hâter pour arriver en bas ;

mais un caillou jeté bondit à ce moment

sur le sentier ; il rebondit tant et si bien

qu'il roula sans arrêt jusqu’au bas de la côte.

Levant les yeux, Brand vit un chien, poil hérissé,

les oreilles dressées, en arrêt devant lui, —

et derrière le chien se tenait une fille

qui riait et tenait un chiffon sur sa bouche.

Elle semblait à peu près faite, encore enfant, gaillarde et de sang chaud, ardente et potelée, de tenue négligée, et pas trop ingénue, pleine d’impétueux désirs, bien qu'ignorante.

Elle avait l’air prête à pleurer en se moquant, d’elle émanaient comme à la fois heur et malheur ; sa peau était d'un jaune brun ; il était clair que du sang bohémien lui coulait dans les veines.

LES CHEMINS DE L’ÉGLISE

Elle avait les cheveux coupés comme un garçon. Profondément enfoncés sous le front, ses yeux, noirs, fixes, regardaient le prêtre sans relâche, yeux étourdis, mais d'une étrange séduction.

Sa jupe courte lui claquait contre les jambes, ses pieds étaient serrés dans une peau lacée ; sa main droite portait une corne de bouc ; et elle s'accrochait aux branches d'un arbuste.

Elle, étonnée comme l’enfant qui vient de naître, fixait le prêtre, en bas, qui regardait en Pair ; et ainsi s’échangeaient, du sentier au sommet, deux questions muettes, qui se croisaient en route. Brand put bientôt parler. Il fit un signe, et dit avec douceur : « Dieu vous garde ; où va ce chemin ? » Elle, cria, comme piquée par une mouche; lâchant sa branche, elle grimpa sur le plateau.

Sans donner de réponse, elle grimpa, rampa; les cailloux s’éboulaient, les bruyères craquaient. Haut au-dessus, elle s’arrêta. Froide et morne, elle le regarda, lui criant : « A l’église ! »

Elle reprit son ascension, — plus haut encore, et toujours plus haut, puis — s’arrêta de nouveau, mettant sa main en porte-voix, — « à l’église, oui ! » cria-t-elle en bas, mais cette fois en riant.

Elle monta, puis disparut derrière un pan du glacier, froid, grenu, qui sortait en surplomb.

« A l’église ! » et ce fut comme un cri déchirant, mais, cette fois, poussé dans la corne de bouc.

ŒUVRES D’ITALIE

« A l’église ! » criait-elle, d’ici, de là,

mais toujours de plus haut et toujours de plus loin,

tantôt sur le glacier, ou derrière les pics

couverts de noir gravier, communs à ces hauteurs.

« A l’église ! » criait-elle, forçant la voix, tantôt avec la corne, ou la main, ou les deux ; le son se répandait au loin dans la vallée, du Nord, les murs du fjell en renvoyaient l’écho.

« A l’église ! » cela grondait ou comme un chant, ou un éclat de rire, ou des cloches lointaines ; tantôt c'était un cri, tantôt cela sonnait comme un air allécheur sur le désert du mont.

Le prêtre crut sentir que son sang se gelait.

Il restait sans bouger, regardant, écoutant cette voix qui grondait, changeait, se déplaçait, parfois derrière lui, de côté, ou devant.

Elle allait à l’église, mais l’église était à ses pieds, tout en bas, et la fille montait.

Loin? Jusqu’où? Vers les pics et les plus hauts sommets, jusqu’aux colonnes de la salle du haut fjell.

A l’église, pourtant ! L’église? Dans la nuit de ses souvenirs, passe un nom, éclair rapide ; entrevu, ce nom vient, passe, siffle et fait signe, lui glisse sur la langue, enfin, il le saisit.

Il le trouve d’abord étrange et singulier ; mais peu à peu les traits connus réapparaissent ; enfin, tous les brouillards du temps sont dissipés ; tout devient net à la lumière du foyer.

LES CHEMINS DE L'ÉGLISE

Il se rappelle une vallée très loin, là-bas, où le fjell est caché sous la neige glacée ; c'est une gorge entre un plateau et de hauts pics, avec un demi-toit tendu de glace et neige.

L'hiver, par gel, dégel et tourbillons de neige, a construit cette voûte inclinée sur l'abîme ; dans la vallée coule une rivière glaiseuse ; un lac de fjell, aux ombres noir-bleu, s'y étend.

Parfois la voûte couvre à moitié la vallée ; elle se tend à l'extrême, elle est prête à rompre ; la rivière glacée ronge et creuse, glissant ; mais l'amas des neiges croît d’année en année. Qu’alors survienne un bel été au soleil chaud, et l'œuvre des hauteurs se brise avec fracas, la rivière est en crue et le ruisseau déborde, l'amas de neiges sur la crête aiguë se rompt.

La base où il s'appuie fond en gouttes glacées ; sa chute est annoncée par des bruits et gerçures ; un vol de neige, un choc, — et ça mugit, éclate, puis la glissade a lieu, et remplit la vallée.

Coup de tonnerre ou de fusil, cela suffit, quand surplombe le bord fragile du glacier, — et le ruisseau pendant de nombreuses années devra couler au fond sous couvercle fermé.

Il se souvint, c'était au temps de son enfance, qu'on avait mis au jour une étrange trouvaille. Un homme du vieux temps était parti chasser, dont personne, depuis, n'avait eu de nouvelles.

ŒUVRES D’ITALIE

Il était à chasser le renne en ces parages ; un coup tiré avait déclenché l’avalanche ; — on disait même encore et l’époque et l’endroit, bien que nul ne pût avoir souvenir du fait.

Près de cent ans plus tard le chasseur fut trouvé. Troupeau de rennes écrasé, bête tirée, sac à balles, fusil, et la hutte de chasse, — tout reparut au jour dans le marais gelé.

Grands et petits purent ainsi voir la trouvaille ; même, il se souvenait qu’il y était allé.

Alors, malgré le temps écoulé, lui revint le nom que l’on donnait à ce terrible endroit.

L’église de glace, — où un sentier conduisait, haut au-dessus de lui, le long du mur de roc, — et qui veut y aller doit passer par ici ; — or, par ici la fille est justement passée.

A l’église de glace elle montait. Près d’elle il avait bien senti le souffle du glacier, temps de verglas, bouffées de neige en tourbillon. Elle allait à la neige, d’où elle venait.

Tout lui apparaissait à la lueur de ce froid, vie, léthargie, et luttes de son coin natal, comme voilé derrière une vapeur de givre ; et c’était ce froid-là qu’il devait traverser.

Il eût voulu courir à cheval devant toutes ces demeures, surtout la maison de sa mère, — n’entendre d’autres bruits que les crépitements des fers de son cheval, — et vite, droit au fjord.

LES CHEMINS DE L’ÉGLISE

A bord, à bord ! Qui donc voudrait s'enfermer là, quand devant lui le monde est ouvert, libre et plat? Qui fait sauter le roc dans le désert stérile, quand on trouve en alleu des terres de labour?

Qui plante des pépins pour récolter des fruits, s'il est assez de jeunes plants bientôt en âge?

Qui s'égosille au verbiage quotidien,

s'il a l'éclat des visions, l'essor de la pensée?

Qui vend à si bas prix son action dans la vie?

La parole d'Ejnar lui revint : un vicaire n'est pas très bien placé comme réformateur ; la voix ne porte pas, lorsque le fjell la mure !

Donc, hors des murs du fjell et allons en plein jour ! Il se dressa, torse bombé, plein de courage ;

Notre Seigneur attendait qu’il se mît à l'œuvre. — Ce qu’il fallait, c'était rendre la race entière.

Il ne vit pas les gens s'agiter à ses pieds.

Ses yeux fixés sur de plus hauts parcours voyaient célébrer un grand œuvre avec chants et bannières, et victoire après sacrifice, chute et sang.

De toute la vigueur d'une âme solitaire, il aspirait à fuir son coin étroit ; dehors, il voyait ses chemins d'église, lueur vague comme un rais de soleil dans la porte entr'ouverte.

Que lui importaient cette ouaille dans la neige, — ces deux qui choisissaient l'église de la joie, — ce troupeau qui rampait au fond de la vallée?

Ce qu'il veut guérir, lui, c'est le malheur du monde !

ŒUVRES D’ITALIE

Car sa voix, c’est pour tous qu’elle retentira.

Il marchait, aussi fier que de l’œuvre accomplie, — grand comme s’il portait la couronne d’épines.

Il lève alors les yeux. Il est devant l'église.

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