‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 76 sur 135 · DEVANT L’ÉGLISE · texte numérisé non relu

DEVANT L’ÉGLISE

Ce cimetière est assez mal entretenu ;

mais le portail indique un constructeur qui pense,

car il est élevé, voûté, très spacieux,

comme si c’était là que passait la grand’route.

C’était là le séjour de l’accouclieur du temps;

Brand écoute ; silence, ainsi que chez les morts ; à ses oreilles, chant ni messe ne bourdonnent ; il saisit le loquet ; la serrure résiste.

La petite église est fermée ; nul sacristain ne lit dans le chœur ; pas d’explication du texte ; il monte par-dessus la haie du cimetière ; là aussi, c’est désert ; — les gens, où sont-ils donc?

Il écoute; l’air est vibrant, lourd, étouffant; le silence est pourtant rompu par intervalles ; c’est tantôt un appel, tantôt une réponse ; c’est un nom qu’on prononce, puis un numéro.

C’est derrière l'église, il semble. Brand s’y rend.

C’est tout près, maintenant ; il gravit le talus ; de là, libre, debout, dominant le versant, son regard est frappé par un spectacle étrange.

Le pavillon rouge est à l’endroit où le fleuve fait un coude en longeant le pied d’un promontoire.

La population tout entière, hommes, femmes et enfants, était là, massée en un seul groupe.

Tous ces gens semblaient moins des vivants que des morts ; les tempes creuses, le cercle gris-bleu des yeux, et les voix enrouées lui criaient tout d’emblée qu’ici c’était la faim qui tenait ses assises.

ŒUVRES D’ITALIE

Vieille chanson connue qui ne finit jamais ; une mauvaise année, puis un hiver sans pain ; mains vides, ventres creux pendant tout le printemps, puis un été d'épidémies et de décès.

Sans succès un appel avait été lancé, l'aide n'est donc donnée que contrainte, à regret, on est prudent à mettre la main à la poche, denier des mi-repus pour ceux à qui tout manque.

Sur les marches du pavillon était assis, pipe d'écume aux lèvres, un homme en bourgeois dont la vieille blague brodée d'or s’agitait au bouton de sa veste quand il se tournait.

Il paraissait avoir la haute main sur tout, il lisait, écrivait sur son genou, hélait tantôt l'un, tantôt l’autre du blême troupeau, et distribuait pain et blé selon leurs parts.

Il trouvait, malgré tout son zèle, l'occasion de blagues, moqueries, saillies insignifiantes, il regardait autour de lui, l'air satisfait, riait de ses clairs yeux ternes d'un bleu d’étain ; ses joues rondes luisaient pleines de bienveillance, il parlait à chacun comme à un camarade, serrait des mains, adressait des signes de tête ; donnait aux enfants des bonbons, parlant toujours.

« Voilà, Nils, de l'argent, du blé ; rentre chez toi, ne laisse pas rentrer la faim et tous les diables, mais ne va pas gaspiller, mon bonhomme, — oublie qu'on peut avoir de l'eau-de-vie à la boutique.

devant l'église

Tiens, voilà pour ta part, Aslak ; — file, vaurien, va donner à manger chez toi, bien du plaisir, mais, ma chère Kari, — brûle-moi son psautier — tu sais bien, celui qui a cinquante-deux feuilles ! »

Cela n'arrêtait pas. Le pain et la morale, le blé, les bons conseils, tous donnés pêle-mêle ; un homme à chaîne d'or en riait comme un fou, et se tenait le ventre, prêt à éclater.

Mais parmi le troupeau blême on restait tranquille, un sourire contraint passait seul sur la foule ; chacun prenait sa part, le grand et le petit, et sans remercier se glissait dans le groupe.

La misère semblait avoir vidé les âmes ; les volontés semblaient n'avoir plus de refuge; on eût dit que le poids de plomb du désespoir s'était accroché, lourd et compact, aux talons.

La vie paraissait être une condamnation dont la sévère idée ordonnait de la vivre ; il semblait inutile de se révolter, frivole de se plaindre, et vain de faire effort.

Brand, debout, regardait ; il voyait son ami, le guide et le cheval, et puis la jeune fille ; on rechargea le ballot vide sur la bête ; ce qui restait de provisions fut partagé.

Puis, sou par sou, la bourse fut distribuée, et, tout autour, les gens regardaient, impassibles, prenaient ce qu'on leur tendait, s'écartaient confus, et l'homme assis en oubliait presque sa tâche.

T. VII

IÔ

ŒUVRES D’iTALIE

Mais il se ressaisit bientôt, se rengorgeant comme s’il avait eu part à cette merveille ; il s’adressa aux deux : « Prenez tout votre temps ! faites le bien, et qu’il profite ; à la bonne heure ! Distribuez par seaux, distribuez par miettes ; nous recevons tous dons, les gros et les petits, » — et ses yeux scintillaient d’un sourire malin, — il regarda autour de lui, et il vit Brand.

Le montrant de sa pipe, il rit et fit un signe de tête, et s’écria : « Tournez-vous, bonnes gens ; encor d’autres. Voyez, j’ai bien choisi mon heure; je jurerais qu’il en viendra bientôt encore.

Salut, là-bas ! Venez ! Nous souffrons la misère ! Vous savez bien, l’inondation, puis le temps sec?

Je suis ici dans le désert avec mon peuple,

mes cinq petits poissons ne pourront pas suffire ! »

Mais Brand restait debout, pâle, froid et sévère ; la figure du prêtre, en cet instant, fut belle ; et cependant son cœur semblait inaccessible aux plaintes et muets gémissements des gens.

Il branla la tête, puis se tut un moment, et il répondit : « Oui, j’ai du pain à donner, mais avant d’en donner à vous la moindre miette, je voudrais le jeter tout plutôt à un chien.

Où est chez vous l’esprit qui sait librement prendre? Où est pour distribuer la puissance qui ose?

Où est parmi vous tous l’âme qui, sans se plaindre, s’incline sous le châtiment venu de Dieu?

devant l’église

Suivez-moi; j’ai un meilleur cadeau à offrir qu’une compensation pour vos travaux perdus ; jetez-moi vos paquets, et je vais déchiffrer les mots que Dieu pour vous a tracés sur le mur. »

On eût dit qu’ils avaient un roi au milieu d’eux, tant ils se montrèrent soumis à sa parole, et lorsqu’il s'avança, on eût dit qu'un lien les attachait aux pas de cet homme inconnu.

Ils posèrent sans bruit ce qu’ils avaient reçu, sans se demander si c’était peu ou beaucoup, ils le suivirent à la porte de l’église, muets, et enchaînés par une attente étrange.

La porte fut ouverte et Brand monta en chaire : les gens se chuchotaient entre eux : « Voilà un prêtre ! » Mais l’homme à la figure illuminée naguère, grognon, garda l’entrée, tel l’hôte non prié.

Silence de tombeau dans l’intérieur lugubre, et tous les bancs s’étaient remplis, rang après rang ; on entendait le prêtre en chaire murmurer, mais nul ne distinguait les mots de sa prière.

Elle fut courte, ensuite il s’exprima ainsi :

« Homme, tu ne vis pas que de pain, souviens-t’en ; et s’il n’est remédié qu’au besoin de ton corps, autant vaut ne t’offrir que pierres pour du pain.

Et si toute ta faim ne peut être apaisée par les dons qui te sont tendus avec la main, alors tu n’as aucun rapport avec ton Dieu — et il n’est pas de pont entre toi et l’esprit.

ŒUVRES D'ITALIE

« J'étais en haut de la montagne, ce matin, je vous ai vus vous presser sur tous les sentiers, j’ai cru alors que vous pensiez à celui qui élève et dans la vallée de larmes rend libre.

Je croyais que la vie suivait son cours ancien parmi vous, sans aucun réveil de la pensée, je me réjouis alors de voir votre désir s'attacher à lui comme planche de salut.

« On se croit vite oublié par son créateur, on se croit aisément abandonné de Dieu, quand ne se lèvent ni étoiles ni soleil, quand il n'y a ni nuit, ni aube de jour clair, quand tout est gris sur gris, toutes choses pareilles, la misère la même, aujourd'hui comme hier, toujours le vieux tableau dans son cadre ancien, si loin que voient les yeux au long du cours des temps.

« Lorsque rien ne s'élève et que rien ne s'abaisse, que la vie pèse comme une tente de brume, que personne ne s'indigne et nul ne gémit, que la sentence est acceptée telle qu'elle est, qu'aucune épouvante, non plus qu'aucune joie ne jette ombre ou clarté sur la marche du jour, alors l'âme est tentée de se laisser aller, et se croire effacée du livre du Seigneur.

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