‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 79 sur 135 · BRAND LE PAYSAN · texte numérisé non relu

BRAND LE PAYSAN

Oui, si tu restes là par un pareil temps du Seigneur, et si b on dit, ce n'est pas niable.

BRAND

que nous sommes partis ensemble, je serai un jour poursuivi,...

et si tu te noies dans un lac, je serai condamné aux fers...

BRAND

Tu souffrirais pour la cause de Dieu.

LE PAYSAN

Peu me chaut la sienne et la tienne ; jJen ai plus qu’assez de la mienne.

Allons, viens !

BRAND Adieu !

( Sourd grondement lointain.) LE FILS, criant.

L’avalanche !

BRAND, au paysan , qui Va saisi par le col.

Lâche prise !

LE PAYSAN Non !

BRAND

Lâche !

LE FILS

Viens !

LE PAYSAN, luttant avec Brand.

Non, le diable m’emporte... !

BRAND, se dégage et le jette dans la neige.

Oui, certes ;

il finira par là, bien sûr !

(Il sort.)

ŒUVRES D’ITALIE

LE PAYSAN, assis j se frottant le bras .

Voilà un rude et fort gaillard.

Il dit cela œuvre de Dieu !

(Il crie en se levant)

Hé, prêtre !

LE FILS

Il a monté la croupe.

LE PAYSAN

Oui, mais je l'aperçois encore.

(Il crie de nouveau.)

Écoute, dis... te souviens-tu où Ton a quitté le chemin?

BRAND, dans le brouillard.

Pas besoin de croix sur ta voie tu es déjà au grand chemin.

Dieu veuille que ce soit si bien, je serais bien au chaud ce soir.

(Lui et son fils retournent vers l'est.)

BRAND, devient visible plus haut , il regarde dans la direction des paysans.

A tâtons, ils rentrent. Serf lâche, si un vouloir exaltait ta poitrine, si seule te manquait la force, j’aurais abrégé ta voie rude; sur mon dos fourbu, pieds meurtris, avec joie je t’aurais porté ;...

mais il est vain d’aider un homme, qui ne veut rien que ce qu’il peut.

(Il s'éloigne.)

BRAND

Hum ; la vie, la vie ; c'est curieux comme à ces gens la vie est chère !

Pas un pauvre être qui n'y tienne comme si le salut du monde, et la rédemption de toute âme, tenaient sur ses frêles épaules.

Certe, ils feront des sacrifices !

Mais la vie,... doit être épargnée.

(Il sourit y comme se souvenant .)

A deux idées que j'eus, enfant, j’ai ri à me tenir les côtes, je leur ai dû la peau tannée quand la maîtresse était maussade.

Je voyais un hibou qu’effraie la nuit, un poisson hydrophobe. Je pouffais; je voulais chasser ces images, elles étaient bien accrochées...

D’où venaient ces éclats de rire?

Du conflit vaguement senti entre la chose telle quelle et la chose qui devrait être,...

entre : avoir à supporter, et trouver le fardeau trop lourd...

Presque tous, ici, forts ou faibles, sont de tels hiboux, ou poissons.

Créés pour œuvrer dans les fonds, ils devraient vivre la vie sombre,...

et c’est là ce qui leur fait peur.

Ils courent, inquiets, vers la grève,

ŒUVRES D’iTALIE

ils fuient leur propre firmament, ils crient : l'air et les feux du jour !

(Il s'arrête un instant , s'étonne et écoute.)

Qu’y a-t-il là? un chant résonne?

Oui, c’est un chant mêlé de rires.

Oho,... un hourra, un second,...

trois,... quatre,... cinq fois répété !

Le soleil luit. La brume lève.

Déjà je vois les vastes plaines.

Là-bas la gaie troupe est debout face au soleil, sur le coteau ; l’ombre s’étend à l'ouest sur le plateau ; ils échangent propos, poignées de mains.

Ils se quittent. Les uns retournent vers l’est, mais deux marchent vers l’ouest.

Ils agitent, dernier message de salut, chapeau, voile et mains.

(Le soleil brille de plus en plus à travers les nuages. Br and reste longtemps à regarder les arrivants.)

Une lueur entoure ces deux.

La brume, on dirait, leur fait place, la bruyère revêt les pentes et le ciel rit autour du couple.

Frère et sœur, je crois. Mains unies, sautant sur le sol de bruyères.

La fille touche à peine terre, et lui est souple comme osier.

Elle le quitte et lui échappe, alerte, il a voulu la prendre....

BRAND

Et la course devient un jeu... !

Et puis, leur rire devient chant !

(Ejnar et Agnès , en léger costume de voyage , tous deux rouges et animés , arrivent en jouant sur le plateau. Le brouillard est dissipé / un clair matin d’été brille sur le fjeld.)

EJNAR

Agnès, mon charmant papillon,

Je veux te prendre en jouant !

Je tisse un filet aux mailles serrées, et les mailles sont mes chansons !

AGNÈS, danse devant lui en reculant et se dérobe à tout instant ,

Si je suis un petit papillon blanc laisse-moi boire à la cime des bruyères ; et si tu es un garçon qui veut jouer cours après moi, mais ne me prends pas !

EJNAR

Agnès, mon charmant papillon, maintenant j'ai tissé les mailles ; à rien ne te sert ton vol capricieux,... tu vas être prise dans le filet !

AGNÈS

Si je suis un jeune et pur papillon, avec joie je m’élance au jeu ; mais si tu me prends dans ton filet, garde-toi de toucher mes ailes i

EJNAR

Non, je t’enlèverai d’une main prudente, et t’enfermerai dans mon cœur;

T. VII

là tu pourras jouer toute ta vie le plus délicieux des jeux !

(Sans le voir , ils se sont rapprochés d’une pente escarp b: ils sont tout près du bord.)

BRAND, leur crie.

Halte ! Un précipice derrière !

EJNAR

Qui appelle?

AGNÈS, montrant du doigt .

Vois!

BRAND

Garez-vous !

Là, c’est un mince toit de neige;...

il déborde l’escarpement !

EJNAR, entoure A gnès de son bras et lève la tête en riant.

Pas de danger pour elle et moi !

AGNÈS

Une vie de jeu nous attend !

EJNAR

Le soleil luit sur notre route, qui n’aura fin que dans cent ans,

BRAND

Alors seulement la chute? Ah !

AGNÈS, fait voltiger son voile.

Non, le jeu monte vers le bleu.

EJNAR

D’abord cent ans de joie bruyante,

BRAND

flambeaux de noce chaque nuit,...

toute la vie jouer au chat...

BRAND

Et puis...?

EJNAR

Retour chez nous... au ciel.

BRAND

Ah ! c'est du ciel que vous venez?

EJNAR

Certes ; d’où pourrions-nous venir?

AGNÈS

Heu, à vrai dire, en dernier lieu, on vient du val à l’est du fjeld.

BRAND

Il m’a semblé apercevoir votre silhouette, là-bas, sur le col.

EJNAR

Oui, c’est bien là que nous venons de quitter amis et amies ;... poignées de mains, baisers, étreintes, pour sceller tous chers souvenirs.

Descendez! Et je vous dirai combien Dieu s’est montré splendide,...

et vous comprendrez nos transports...

Ne restez pas comme un glaçon !

Dégelez-vous ! A la bonne heure !

D’abord, sachez que je suis peintre,

ŒUVRES D'iTALIE

Dieu était déjà bien gentil de donner vol à mes pensées ; la vie éclôt de mes couleurs comme les papillons des larves.

Mais il fut surtout magnifique, en me donnant ma fiancée !

J'arrivais d'un voyage au sud, ma boîte à couleurs sur mon dos...

AGNÈS, avec animation.

Si joyeux, confiant et entrain...

et si plein de mille chansons !

EJNAR

Comme en ce canton je passais, elle était par là en visite.

Elle, elle devait boire l'air des fjelds, soleil, rosée, arôme des sapins.

Moi , Dieu m'attirait vers les cimes ; une voix chantait : la beauté est aux bords du torrent sylvestre, dans le vol du nuage au ciel !...

Alors je peignis mon chef-d'œuvre :

l'éclat des roses sur sa joue, deux yeux qui brillaient de bonheur, un sourire, qui ravit l'âme...

AGNÈS

Tu voyais bien peu la peinture...

buvant la vie à larges coupes, et te retrouvas un beau jour bâton en main, sac attaché...

BRAND

2ÔI

EJNAR

Alors me vint soudain Vidée :

Tu as oublié ta demande !

Hurra ! Houp, demande, réponse, tout fut parfaitement en règle.

Notre vieux docteur fut content à ne pas se tenir de joie.

Il a donné trois jours de fête, de danse et chants pour elle et moi ; chez bailli, prévôt, juge et prêtre, la jeunesse fut invitée.

Nous sommes partis cette nuit ; cela n'a pas fini la fête drapeau levé, chapeaux fleuris, sur les collines et plateaux, la troupe nous a mis en route.

AGNÈS

Notre montée fut une danse soit par couples, tantôt en groupe.

EJNAR

Le vin dans des coupes d’argent...

AGNÈS

Le chant clair dans la nuit d’été...

EJNAR

Le lourd brouillard, tombé du nord, se leva devant nous, docile.

BRAND

Et maintenant, le chemin...?

ŒUVRES D’iTALIE

à la ville.

EJNAR

Droit

AGNÈS

C'est où j'habite.

EJNAR

Mais d’abord les derniers sommets ; descente au port, à l'ouest du fjord, le vapeur nous mène à la noce et puis, ensemble vers le sud, tels à leur premier vol des cygnes... !

BRAND

Et là...?

EJNAR

Vie d’époux dans la joie, un grand rêve, beau comme un conte ; sachez que, ce dimanche à l’aube, bien qu’en plein désert et sans prêtre, notre vie fut sacrée exempte de soucis, vouée au bonheur.

Par qui?

BRAND

EJNAR

Par tout le joyeux groupe.

Ils ont proscrit, au choc des verres, tout ciel d’orage menaçant notre abri léger de verdure, banni de la langue tout mot qui présage foudre et tempête ;

BRAND

couronnés de fleurs, ils nous ont sacrés vrais enfants de la joie.

BRAND

Adieu, vous deux !

EJNAR, hésite, et le regarde de plus près .

Non, attendez !

Je crois reconnaître, il me semble, vos traits...

BRAND, froidement.

Je vous suis étranger.

EJNAR

Pourtant, à l'école ou chez nous, je crois pouvoir me rappeler...

BRAND

A l'école; oui, nous y étions amis; j'étais enfant ; aujourd'hui je suis homme.

EJNAR

Tout de même, ce n’est pas...

(S* écrie soudain.)

Brand ! -

Je te reconnais maintenant !

BRAND

Je t’ai reconnu tout de suite.

EJNAR

Ah, quel bonheur de te revoir !

Regarde-moi ! Oui, tu es bien le même, qui te suffisais à toi-même.

que le jeu n’attirait jamais vers le clan fou des camarades.

BRAND

J’étais étranger parmi vous.

Je crois pourtant que je t’aimais, bien que vous tous étiez du sud, et d’un autre métal que moi, né sur un cap, au bord de l’eau, à l’ombre d’une crête nue.

EJNAR

Ton pays natal,... c’est ici?

BRAND

Ma route y passe aujourd’hui même.

EJNAR

Y passe? Et puis? Tu vas plus loin?

BRAND

Oui, loin ; et vite... hors de chez moi. EJNAR

Tu es prêtre?

BRAND, sourit.

Pasteur adjoint.

Comme le lièvre dans les pins, ma demeure est ici ou là.

EJNAR

Et où te rends-tu cette fois?

BRAND, vite et durement.

Ne demande pas.

BRAND

EJNAR

Pourquoi?

BRAND, change de ton .

Soit !

C'est le bateau qui vous attend, qui va m'emmener hors d'ici.

EJNAR

Ma voiture de noce? Hurra!

Hein, Agnès, sa route est la nôtre !

BRAND

Mais je vais à un convoi, moi.

AGNÈS

Un convoi?

EJNAR

Qui enterre-t-on?

BRAND

Le Dieu que tu disais le tien.

AGNÈS, recule .

Viens, Ejnar !

EJNAR Brand !

BRAND

Le Dieu du serf,

courbé tous les jours sur la glèbe, sera enterré au grand jour.

Il faut en finir avec ça.

Il en est temps, vous comprenez.

Voilà mille ans qu'il est caduc.

ŒUVRES D’ITALIE

EJNAR

Brand, tu es malade !

BRAND

Non, fort

comme pin et genièvre au fjell ; c’est les gens falots de ce temps qui ont besoin d’être soignés.

Vous ne voulez que flirt, jeu, rire, vous voulez croire un peu, non voir,... tout le fardeau, vous en chargez celui qu’on vous a dit venu pour subir le grand châtiment.

Son front pour vous fut ceint d’épines, cela vous permet de danser;... dansez donc,... où la danse mène, c’est une autre affaire, mon cher!

EJNAR

Ah, je comprends! Chanson nouvelle goûtée aux vallées et en ville.

Tu es de cette jeune école qui dit la vie pourrie et vaine, et jette, par peur de l’enfer, tout le monde en un sac de cendres.

BRAND

Non, je ne suis pas prêcheur de sornettes. Je ne parle pas comme prêtre ; suis-je chrétien, je ne sais trop ; mais je sais que je suis un homme,

BRAND

et je sais que je vois la tare qui paralyse ce pays.

EJNAR, sourit.

Je n’ai jamais entendu dire que ce bon pays eût renom d'exagérer la joie de vivre.

BRAND

Non, nul ne se pâme de joie ;...

si ça était, ce serait bien.

Sois, si tu veux, serf du plaisir,...

mais sois-le donc, soir après soir.

Ne sois pas aujourd’hui ceci, autre chose l’année prochaine.

Ce que tu es, sois-le à fond, non par fragments et à moitié.

La bacchante est une idée claire, le sac à vin la gâte, hélas,...

Silène est un type fort beau, un buveur, sa caricature.

Tu n’as qu’à courir ce pays, te rendre compte auprès de tous, tu verras que chacun s’exerce à être un peu tout à la fois.

Un peu grave chaque dimanche, un peu fidèle, mode antique, un peu friand de communion,...

car les aïeux l’étaient aussi, le cœur un peu chaud quand on chante et boit au peuple des rochers,

ŒUVRES D'ITALIE

petit, mais aussi ferme qu'eux, jamais soumis à fouet ni joug,...

un peu léger quant aux promesses,...

un peu subtil à scruter, sobre, le serment fait dans un banquet pour résoudre une affaire grave.

Mais tout cela, toujours très peu ; défauts, vertus, ne vont pas loin ; chacun, en tout, n'a que fractions, fraction de mal, fraction de bien ;...

et le pis est,... chaque fraction en met à néant tout le reste.

Rien de plus aisé que le blâme ; il serait plus beau d'épargner...

BRAND

Peut-être,... non si salutaire.

EJNAR

Soit ; ce bloc des péchés du peuple, j'y acquiesce, entièrement, mais je vois mal le lien avec ta volonté d’ensevelir ce Dieu que j'appelle encor mien.

BRAND

Mon joyeux ami, tu es peintre,...

montre-moi ce Dieu dont tu parles.

Tu l'as peint, ai- je entendu dire, son image a ému les gens.

Il doit être vieux, n'est-ce pas?

BRAND

EJNAR

Après...?

BRAND

Bien entendu. Et gris?

Peu de cheveux, comme un vieillard, barbe de glace ou fils d’argent,...

bienveillant, mais assez sévère pour effrayer enfants au lit?

Si tu lui as mis des pantoufles, non, je ne le chercherai pas ; mais je crois que ça ferait bien s’il avait calotte et lunettes.

EJNAR, en colère .

Que signifie...?

BRAND

Je ne ris pas.

C’est justement à quoi ressemble le Dieu lare de notre peuple.

Du Rédempteur, les catholiques font un bambin, ici vous faites du Seigneur un vieillard caduc, près de retomber en enfance.

Si le pape n’a sur son trône, bientôt plus que la double clef, vous réduisez, d’un pôle à l’autre, le divin royaume à l’Église, vous séparez la vie, la foi ; pour personne il ne s’agit d'être; vous voulez élever votre esprit, Mais non pas vivre pleinement.

ŒUVRES D’ITALIE

Il vous faut, pour vaciller ainsi, un Dieu aux yeux souvent fermés;, à race usée, Dieu qui grisonne, qu'on peint en calotte et tonsure...

mais ce Dieu-là n'est pas le mien !

Le mien est trombe, et le tien vent inflexible, et le tien est sourd, tout bonté, quand le tien est mou; et il est jeune comme Hercule,... non un papa de soixante ans !

Sa voix tonna dans les éclairs lorsqu'au buisson du mont Horeb Moïse épouvanté le vit, tel un géant devant un nain.

Il arrêta le soleil à Gabaon et fit des miracles sans nombre ; il les ferait aujourd'hui même, si tous, et toi, n'étiez si veules !

EJNAR, avec un sourire indécis.

La race sera recréée?

BRAND

Oui, elle va l'être, aussi sûr que je me sais venu au monde pour guérir son mal et sa tare !

EJNAR, hochant la tête.

N'éteins pas le brandon qui fume si tu n'as feux qui mieux éclairent n'efface pas les vieux mots d'ordre avant d'avoir les mots nouveaux !

BRAND

BRAND

Je n'aspire à rien de nouveau ; je défends le droit étemel.

Ce n'est ni dogme ni Église

que mon action veut soutenir ;

tous deux ont vu leur premier jour,

et par suite il se peut fort bien

qu’ils voient tous deux leur dernier soir.

Tout ce qui est créé a fin,

subit l'usure et la vermine,

doit, selon la règle et la loi,

faire place à forme inconnue.

Mais il est ceci qui demeure;...

l'esprit, qui ne fut pas créé, affranchi, lorsqu’il fut damné au premier clair printemps du monde, qui, d'une foi hardie, jeta un pont entre chair et pensée.

Esprit que notre temps détaille,...

grâce à l'idée qu'il a de Dieu,...

mais de tous ces fragments de l'âme, de ces tronçons d'esprit, ces torses, morceaux de têtes et de mains, un tout surgira, où Dieu puisse trouver son homme , son grand œuvre, son vrai fils, Adam, jeune et fort !

EJNAR, V interrompant.

Adieu, je pense qu’il vaut mieux nous séparer.

ŒUVRES D’iïALIE

BRAND

Si vous allez par l’ouest, je prends le nord. Deux chemins mènent au fjord, également rapides.

Adieu !

EJNAR

Adieu.

BRAND, se retourne à la descente.

Ne confonds pas lumière et buée, Rappelle-toi... vivre est un art.

EJNAR, avec un geste comme pour V écarter.

Tu as beau retourner le monde ; je suis fidèle à mon vieux Dieu !

BRAND

Soit ; peins-le avec des béquilles je vais l’enterrer dans sa tombe !

( Il descend le sentier.) (Ejnar marche en silence et regarde Br and descendre.)

AGNÈS, reste un instant comme V esprit absent , puis s'éveille, regarde autour d'elle , agitée , et demande :

Le soleil s’est éteint?

EJNAR

Non, un nuage passe; le soleil brille encore.

AGNÈS

La bise est froide.

BRAND

Un coup de vent s'est engouffré dans cette gorge.

Nous descendons ici.

AGNÈS Ce roc

barrait le sud d'un mur moins noir.

EJNAR

Chant et jeu t’empêchaient de voir, lorsque son cri t'a effrayée.

Mais qu'il suive sa pente raide ; reprenons notre jeu tel quel.

AGNÈS

Non, pas maintenant;... je suis lasse.

EJNAR

Oui, c'est vrai, je le suis aussi,.,, la descente n'est pas facile comme le chemin du plateau.

Mais aussitôt le fjell passé, nous danserons par pur défi,...

une danse bien plus fougueuse que nous ne l’aurions fait avant...

Regarde, Agnès, la bande bleue où brille le feu du soleil ; elle se ride, ou elle rit.

elle est d’argent, puis jaune d’ambre ; c’est la vaste mer radieuse que tu aperçois tout là-bas !

t. vu.

ŒUVRES D’ITALIE

Et peux-tu voir la fumée sombre qui s'est allongée sur la côte?

Peux-tu voir le petit point noir qui passait le cap à l'instant?

Vois, c’est le vapeur... pour nous deux!

Il entre en ce moment au fjord !

Ce soir il sortira du fjord vers la mer, avec toi et moi!...

Là s'épaissit le brouillard gris...

Dis, Agnès, as-tu vu les belles couleurs du ciel et de la mer?

AGNÈS, regarde distraitement droit devant elle} et dit : Ah, oui. Mais dis, as-tu vu...?

EJNAR

Quoi?

AGNÈS, sans le regarder et à voix basse comme dans une église.

Comme il grandissait en parlant !

(Elle descend le sentier. Ejnar la suit.)

(Chemin longeant une paroi de roc avec un prèci * pice à droite . Au-dessus du rocher et derrière , on t aperçoit des hauteurs plus grandes et des cimes

neigeuses.)

BRAND, arrive en haut du sentier , descendy s'arrête à mi-chemin sur un rocher qui fait saillie et regarde le précipice.

Oui, je m'y retrouve, ici ! '

Chaque coin, hangar à barques, l'éboulis, et les bouleaux, et la vieille église brune,

BRAND

le torrent, les bouquets d’aunes, tous les souvenirs d’enfance.

Mais je crois que c’est plus gris * maintenant, et plus petit ; et l’amas de neige avance plus qu’alors au bord du roc ; sur le ciel étroit du val, un peu plus il a rogné, il penche, masque, fait ombre, vole encor plus de soleil.

(Il s’assied et regarde an lom.)

C’est le fjord. Était-il donc Aussi laid et resserré?

Temps d’averses. Une barque entre au fjord, voile carrée.

Au sud, à l’ombre du fjeld, j'aperçois le quai, l’échoppe, derrière, une maison rouge...

maison de la veuve au cap !

Maison où je fus enfant.

Que de souvenirs m’assaillent.

Parmi les pierres du bord, vécut l’âme d’enfant, seule..

Sur moi pèse une oppression, une angoisse d’être fils d’un esprit si loin du mien, toujours tendu vers la terre.

Les grands buts voulus jadis sont comme estompés, sous voile.

Fougue et force me trahissent, âme, ardeur, sont mous et veules ;

ŒUVRES D’ITALIE

à rapproche de chez moi, je m'éveille en étranger,...

soudain lié, tondu, dompté, tel Samson chez sa catin.

(Il regarde de nouveau le précipice .)

Qu’est-ce qui là-bas se passe?

De tous les côtés je vois surgir femmes, enfants, hommes.

Sur le roc et dans les fentes se perdent leurs longues files, qui reparaissent bientôt,...

allant vers la vieille église.

( Il se lève.)

Oh, je vous connais à fond, âmes molles, esprits lourds !

Toutes vos prières n'ont pas assez de force ailée, pas assez de cris d’angoisse pour qu’il en parvienne au ciel...

vibrant comme appel doit être...

plus que le vœu pour du pain !

Car, ici, c’est le mot d’ordre, cri de ralliement du peuple, mis à part de tout le reste, inscrit dans le cœur de tous, comme une épave échouée, seul débris de votre foi !...

Hors d’un gouffre où l’on étouffe, et respire un air de cave ;...

B R AND

Un drapeau ne peut ici flotter libre au vent du large !

(Il va pour sortir ; une pierre jetée d'en haut roule sur la pente , et tombe tout près de lui.)

Hé ! Qui jette des pierres?

( Gerd , jeune fille de quinze ans, court en haut , au bord du roc , avec des pierres dans son tablier.)

Touché !

GERD

Il crie !

(Elle jette encore une pierre.)

BRAND

Enfant, cesse ce jeu !

Il est perché sans nulle atteinte, sur une branche il se balance !

(Elle jette une pierre et crie.)

Il revient aussi furieux !

Au secours ! Aïe ! Je sens ses serres !

BRAND

Au nom de Dieu... !

GERD

Chut ! Qui es-tu?

Ne bouge pas ; tiens, il s’envole.

BRAND

Qui donc?

GERD

Tu n’as pas vu l’autour?

Là? Non.

BRAND

Le grand vilain oiseau à crête plate et au cou nu, à l’œil bordé de rouge et jaune !

BRAND

Où vas-tu?

GERD

A l’église.

BRAND

Aha?

Alors, nous irons donc ensemble.

GERD

Nous deux? Non, moi, je vais là-haut.

BRAND, avec un geste vers le bas .

C’est là, l’église !

GERD, le regarde avec un sourire de mépris et montre du doigt vers le bas.

Celle-là?

BRAND

Bien sûr ; viens donc !

GERD

Non, là, c'est laid !

Oui, car c'est petit.

Laid? Pourquoi?

BRAND

BRAND

Où en sais-tu une plus grande?

GERD

Une plus grande? Oh, je sais où.

Adieu !

(EUe remonte.)

BRAND

C’est par là ton église?

Tu t’en vas au désert du fjeld.

GERD

Viens avec moi, et tu verras une église de glace et neige !

BRAND

De glace et neige ! Ah oui, j’y suis ! Là-haut, parmi pics et sommets, je me rappelle, en mon enfance, qu’on parlait d’un ravin profond ; l’église de glace, on disait; on en contait bien des histoires ; un lac gelé en est la base, la neige accumulée, durcie, s’étend à faux et forme toit sur le vide, au sud du rocher.

GERD

Oui, on dirait glace et rocher, mais c’est tout de même une église.

BRAND

N’y va jamais ; un coup de vent

ŒUVRES D ITALIE

parfois a rompu le névé; cri, ou coup de fusil suffisent...

GERD, sans V écouter.

Viens y voir un troupeau de rennes pris par T avalanche, et trouvé à la débâcle du printemps.

BRAND

Ne va pas là ; c'est dangereux !

GERD, indique le bas.

Ne va pas là ; car c'est trop laid ! BRAND

Dieu soit avec toi.

GERD

Viens, plutôt !

Là-haut, éboulis et cascades font l'office, et le vent y prêche à vous donner frisson et fièvre.

L'autour n'y pénètre jamais ;...

il se pose sur le Pic Noir, il se tient là, l’horrible monstre, sur mon église, en coq de flèche.

BRAND

Sauvage est ta voie, et ton âme,...

c'est un sistre à boîte brisée.

L'atonie demeure, sans plus,...

mais le mal peut tourner en bien.

GERD

Voilà qu’il vient battant des ailes !

Il faut que je rentre à l’abri!

BRAND

Adieu ; je suis sûre à l’église,...

fi, le méchant, qu’il est vilain !

(EUe crie.)

N’approche pas ! J'ai là des pierres !

Pas de griffes, je prends des branches !

(Elle s'enfuit vers le haut.) BRAND, après un silence.

Elle aussi fréquente l’église.

En bas,... en haut, qui fait le mieux?

Où sont les pires égarés, qui se perd plus loin de la paix,... l'esprit léger, couronné de feuillage, qui joue au bord du précipice,...

l’esprit veule, qui suit la route morne parce que l’usage est ainsi,...

l'esprit sauvage, à l’élan tel qu’il embellit presque le mal?

Allons, et luttons sans merci contre cette triple alliance!

Je vois ma mission briller jour qui perce à travers la fente !

Voilà ma tâche ; par leur chute ces trois trolds paient le mal du monde ;... qu’ils soient tous les trois enterrés, et la peste sera dissipée !

Debout, mon âme ! L’épée nue !

Luttons pour qui a droit au ciel !

(Il descend vers la vallée.)

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