II
BRAND
Il y a piège dans le rêve.
Ferme.
AGNÈS, suppliante.
Brand !
BRAND
Ferme, ferme bien !
AGNÈS
Oh, tu as tort, ne sois pas dur !
BRAND
Ferme, ferme !
AGNÈS, baisse les stores.
Vois, j'ai fermé.
Mais Dieu n'est pas blessé, je pense, si dans le court répit du rêve j'ai trouvé un baume.
BRAND
Non certes !
Il est juge commode et doux ; et tu n'as pas de brouille à craindre parce qu'un peu d’idolâtrie se mêle au culte à lui rendu.
AGNÈS, éclate en sanglots.
Alors, dis-moi jusqu'où va l'ordre !
Mes pieds sont las,... je n'ai plus d'ailes.
Je te l'ai dit : tout sacrifice est jeté à l’eau, s'il n'est tout .
ŒUVRES D’iTALIE
AGNÈS
Le mien est tout; je n'ai plus rien !
BRAND, hoche la tête .
Il faut que d'autres lui succèdent.
AGNÈS, sourit.
Dis ! J'ai le courage des pauvres !
BRAND
Donne !
AGNÈS
Prends ! Hélas, rien à prendre !
BRAND
Tu as ton deuil, tes souvenirs,...
le flot de tes regrets coupables...
AGNÈS, avec désespoir .
Oui, j'ai mon cœur agonisant !
Arrache ! Arrache !
BRAND
En vain tu jettes Dans l’abîme ton sacrifice Si tu sanglotes sur ta perte !
AGNÈS, frissonne.
Rude est le sentier de ton Dieu.
BRAND
Pour la volonté c'est le seul.
Et la grâce...?
AGNÈS
B R AND
BRAND, évitant de répondre.
En pierres de sacrifice.
AGNÈS, regarde fixement devant elle et dit , avec un tremblement .
Voici que s'ouvre, comme un gouffre, ce mot que jamais, dans la Bible, je n'avais bien saisi.
BRAND
Quel mot?
AGNÈS
Quiconque voit Jéhovah, meurt !
BRAND, la prend dans ses bras et la serre contre .lui.
Oh, cache-toi ! Ne le vois pas !
Ferme les yeux...
AGNÈS Le faut-il?
BRAND, la lâche.
Non.
AGNÈS
Tu souffres, Brand.
BRAND
C’est que je t’aime.
AGNÈS
Mais ton amour est dur.
BRAND
Trop dur?
AGNÈS
Question vaine ; où tu vas, je suis.
ŒUVRES D’iTALIE
BRAND
Crois-tu que sans raison je t'ai soustraite au jeu et à la danse,...
que pour peu je t’ai donné l’ordre de soumission au sacrifice?
Malheur à toi et moi ; trop cher fut en ce cas le sacrifice.
Tu es ma femme ; je t’exige entière pour vivre mon œuvre.
AGNÈS
Bien, mais ne me quitte pas.
BRAND
Si;
j’ai besoin de silence et calme.
On va bâtir la grande église...
AGNÈS
Ma petite s’est effondrée.
BRAND
Si elle abritait une idole, l’orage devait l’emporter.
(Il la tient embrassée comme avec angoisse.)
La paix sur toi, et que par toi, mon oeuvre, moi, tout marche droit !
(Il se dirige vers la porte latérale .) AGNÈS
Brand, puis-je écarter doucement l’affreux volet de la fenêtre?
Rien qu’un peu? L’entr 'ouvrir? Brand, puis-je?
BRAND
BRAND, à la porte.
Non.
(Il entre dans sa chambre.)
AGNÈS
Tout est clos, tout sous serrure !
L’oubli même est verrouillé !
Emmurés, soupirs et plaintes, ciel et tombe mis sous clef !
Hors d’ici ! je perds le souffle dans l’horrible solitude !
Ou sortir? Des yeux sévères sont, d’en haut, braqués sur moi !
Puis-je m’évader avec tout ce qui tient à mon cœur?
Puis-je fuir, si je voulais, ma terreur du morne vide?
(Elle écoute à la porte de la chambre de Brand.)
A voix haute, il lit ; ma voix jusqu’à lui ne peut atteindre.
Nul secours, conseil, soutien !
Dieu, ce soir, a trop à faire, il écoute chants, mercis, jeux et danses des heureux, riches de nombreux enfants.
C’est son jour, joyeux Noël.
Il ne daigne voir les gestes d’une mère solitaire.
(Elle s'approche de la fenêtre avec précaution .)
Ouvrirai -je les volets pour que la lumière vive
ŒUVRES D’ITALIE
chasse les effrois nocturnes de sa noire, étroite chambre?..*
Non, ce n'est pas là qu'il est !
Mais Noël est aux enfants ;...
Il a bien droit de venir ; là, dehors, il est peut-être, main tendue pour frapper la vitre close de sa mère.
Est-ce un bruit d'enfant qui pleure?
Alf, je ne sais pas que faire?
C'est fermé ; ton père a clos ;...
Alf, je n'oserai t'ouvrir !
Alf, tu es un enfant sage ; nous ne l'offensons jamais.
Oh, renvole-toi au ciel ; tu y trouves joie, lumière, jeux parmi le chœur d'enfants.
Mais que nul ne voie tes pleurs,...
Ne dis pas que père a clos quand ici tu as cogné.
Les enfants comprennent mal nos raisons, à nous les grands.
Dis qu’il souffre,... qu'il soupire ; dis qu'il a cueilli lui-même la couronne de feuillage.
Tu la vois? Elle est de lui !
(Elle écoute , secoue ses pensées et branle la tête.)
Oh, je rêve ! Il y a plus qu'un volet qui nous sépare.
Seul le feu qui purifie
BRAND
tôt fera tomber cloisons, voûtes céder, barres rompre, gonds de la prison grincer, et le grand verrou sauter !
Beaucoup, beaucoup est à faire avant notre réunion...
J’agirai tout doucement pour répondre à l’ordre avide ; j’endurcirai mon vouloir ...
Mais ce soir c’est jour de fête,...
différent de l’an dernier !
Chut,... il faut la fête belle; mes trésors je vais sortir, les épaves du bonheur, dont une âme maternelle, seule sait le prix immense.
(Elle se met à genoux devant la commode , ouvre un tiroir , et sort divers objets. Au même instant , Brand ouvre la porte et va lui parler , mais voit ce qui V occupe, s'arrête et reste debout. Agnès ne le voit pas.)
BRAND, à voix basse.
Vers la tombe elle a pris vol, même jeu au parc de mort.
AGNÈS
C’est le voile. Et le manteau qu’il portait à son baptême...
J’ai plié la robe ici...
(Elle la tient en l'air , la regarde et rit.)
T. VII
ŒUVRES D’ITALIE
Dieu que c’est gentil, joli !
Mon petit était charmant à l’église, dans sa chaise...
C’est le manteau court, l’écharpe qu’il avait le premier jour où il est sorti à l’air.
Elle était trop longue alors, mais bientôt fut trop petite..., je vais la placer ici...
Moufles, bas,... oh, quelles jambes... capuchon de soie donné pour le protéger du froid... ; il est propre et beau, tout neuf...
et le châle du voyage où je l’ai serré bien chaud, pour nous en aller ensemble ; quand je l’ai remis en place, j’étais lasse à en mourir.
BRAND, se tordant les mains de douleur.
Dieu, épargne-moi ! Pourrais-je briser sa dernière idole ; il faut envoyer un autre !
AGNÈS
Une tache;... j’ai pleuré?...
Oh, trésor! Brodé de perles, ivre de douleur et larmes, tout fier de l’horreur du choix, saint ! C’est le manteau du sacre
BRAND
porté pour le sacrifice !
Oh, je suis encore riche !
(On frappe à la porte d entrée / A.gnès se tourne en criant et voit Br and au même instant. La porte est violemment ouverte , et une femme en haillons fait irruption , un enfant sur son bras.)
LA FEMME
Mère riche, partageons !
Tu es mille fois plus riche !
LA FEMME
Ha, tu es pareille aux autres ; des mots plein la bouche aussi.
BRAND, s’approche.
Dis, que cherches-tu ici?
LA FEMME
Pas toi, car tu es le prêtre !
Plutôt vent et froid, dehors, qu'un sermon sur le péché ; plutôt fuir jusqu'à la mort échouer, pourrir sur l'écueil, que d'entendre l'homme noir qui sait le chemin d'enfer ?
Moi, qu'y puis-je, par le diable, si je suis ce que je suis?
BRAND, à voix basse.
Cette voix et ce visage...
affreux soupçon qui me glace...
ŒUVRES D’iTALIE AGNÈS
Chauffe-toi, si tu as froid.
Si l’enfant a faim, je vais...
LA FEMME
Bohémien ne s’assied pas où il fait si bon et chaud.
Nos gens n’ont que la grand'route, fjeld, plateau, forêt, désert ; nous devons marcher, errer ; les maisons, c’est pour vous autres.
Vite, il faut que je ressorte ; comme des chiens, ils me traquent !
Bailli, prévôt, tous en chasse, me prendraient bien, s’ils pouvaient.
BRAND
Ici, nul danger.
LA FEMME
Ici?
Sous un toit, entre des murs?
Non, la nuit d’hiver nous offre à tous deux un air meilleur.
Mais un maillot pour l’enfant !
Son gredin de frère aîné m’a été raflé pour vol et m’a gardé ses chiffons.
Tu vois, il est presque nu, bleu, transi, et tout gelé par la bise du dehors.
BRAND
BRAND
Femme, épargne à ton enfant ta sauvage voie de mort qu’il aspire à vivre mieux ; on peut effacer la marque...
LA FEMME
Ah, tu t’y connais, vraiment !
Ce miracle est impossible,...
et puis, nul ne l’essaiera.
Guerre à vous, qui le chassez !
Sais-tu où je l’ai fait naître.
Sur la pente d’un fossé où l’on jouait, buvait, chantait, la boue servit au baptême, un charbon pour le signer, et on lui donna la goutte;...
au moment où il naquit, tout autour, juraient des gens...
Sais-tu qui? Dieu me pardonne ;...
le... non, les pères du môme !
Agnès?
Oui.
BRAND
AGNÈS
BRAND
Vois ton devoir.
AGNÈS
Brand ! A elle ! Non, jamais !
ŒUVRES D'ITALIE
LA FEMME
Donne ! Donne ! Donne tout !
De la soie et des chiffons !
Rien n'est trop mauvais, trop bon, si ça peut l'emmailloter.
Son souffle est déjà bien faible ; qu’il meure au moins dégelé !
BRAND, à Agnès.
C’est le choix qui retentit !
LA FEMME
Tu as assez pour ton gosse ; n’as-tu pas de quoi, dis-moi, vif ou mort, couvrir le mien?
BRAND
Cette voix crie-t-elle pas une haute sommation?
Donne !