ACTE IV
(Soirée de Noël au presbytère. Il fait sombre dans la salle. Au mur du fond, la porte d'entrée, une fenêtre d’un côté, une porte de l’autre.)
AGNÈS en deuil est debout à la fenêtre et regarde , les yeux fixes, V obscurité.
AGNÈS
Pas encore ! Pas encore !...
Oh, Tat tente est douloureuse, lancer cri sur cri d’appel,...
sans jamais avoir réponse!...
Molle, drue, la neige tombe, vêtant d’une cape blanche le toit de la vieille église...
(Elle écoute.)
Chut ! J’entends grincer la grille !
Des pas ; de fermes pas d’homme ;
(Elle se hâte vers la porte et ouvre.)
Est-ce toi? Arrive, arrive!
(Brand entre , couvert de neige , en costume de voyage qu'il ôte pendant ce qui suit.)
AGNÈS, le prend dans ses bras.
Oh, tu es resté longtemps !
Reste près ; ne t’en va pas ; seule, je ne peux chasser l'ombre noire de la nuit !
Quelle nuit, et quels longs jours, ces deux jours et cette nuit !
BRAND
Vois, je suis à toi, enfant.
( Il allume une seule lumière qui répand dans la pièce une faible lueur.)
Tu es pâle.
AGNÈS
Et lasse et faible.
Quelle attente, au guet, épiant,...
puis, j’ai lié de la verdure,...
peu! c’est tout ce que j’avais dès l’été dernier gardé pour orner l’arbre de fête.
Son buisson, je l’appelais ; il l’a... c’est une couronne !
(Elle éclate en sanglots .)
Vois, il a neigé dessus, là... oh, Dieu...
BRAND
...au cimetière.
Oh, ce mot !
BRAND
Essuie tes larmes.
BRAND
AGNÈS
Je le fais, mais sois patient ; râme est comme encor saignante ; fraîche et vive est la blessure, et ma force en a coulé oh, bientôt ça ira mieux ; ces jours encore à passer, je ne me plaindrai jamais.
BRAND
Est-ce fêter le Seigneur?
AGNÈS
Non, je sais... ; mais sois patient !
Souviens-toi : robuste et fort Tan dernier, il me fut pris, emporté...
(Un frisson la fait reculer devant le mot.) BRAND, fortement.
Au cimetière !
AGNÈS, criant .
Pas ce mot !
A pleins poumons, s’il t’effraie, il faut le dire, dire en sorte qu'il résonne comme, sur le roc, la vague !
AGNÈS
Le mot te fait mal aussi, plus que tu ne veux l’avouer ;
ŒUVRES D’iTALIE
sur ton front je vois la trace de la sueur qu’il t’a coûté.
BRAND
Sur mon front les gouttes d’eau sont l’écume de la mer.
AGNÈS
Et la goutte dans ton œil, est neige du fjeld fondue?
Non, oh non, elle est trop chaude ; et ton cœur en est la source.
BRAND
Chère épouse, Agnès, soyons forts tous deux, pour résister par nos forces réunies, avancer de pas en pas...
Oh, dehors, j’étais un homme !
La mer rinçait les écueils, les mouettes se taisaient, en plein fjord, dansait ma barque frêle, que cinglait la grêle, mât, gréement, craquaient, sifflaient, déchirée, flottait la voile sous le vent, trempée d’écume, les chevilles grinçaient toutes;...
sur la pente à pic ou douce, éboulis sur les deux rives ; rames au repos, huit hommes restaient là comme huit cadavres.
BRAND
Oh, je croissais à la barre, c'était moi qui commandais, sachant bien qui m'a élu pour mon œuvre, cher payée.
AGNÈS
Aisé d’être en plein orage, et vivre une vie de lutte ; songe à moi qui reste au nid désolé, moineau en deuil, qui ne peux, quoi que je fasse, amortir l’ennui du temps ; songe à moi, loin de la lutte, qu’aucun feu d’action n’échauffe ; songe à moi, de qui la part n’est que tâche étroite et mince ; songe à moi ; je suis là, n’ose penser, ne peux oublier !
BRAND
Ta tâche est mince, dis-tu?
Elle est plus que jamais grande.
Écoute : je te dirai dans mon deuil ce que j’éprouve.
J’ai souvent la vue troublée, la pensée humble, le cœur faible ; c’est, il me semble, une joie de pouvoir pleurer, pleurer.
Pense, Agnès,... alors je vois Dieu plus proche que jamais..., proche au point que je croirais aisément pouvoir l’atteindre.
ŒUVRES D ITALIE
Et j'ai soif de me jeter sur son cœur, enfant perdu dans la chaude, forte étreinte, paternelle de ses bras.
AGNÈS
Brand,... oh, tel vois-le toujours,...
comme un Dieu que tu atteins, plutôt père, moins un maître !
BRAND
Je ne veux, Agnès, barrer la voie à son œuvre même ; grand et fort je dois le voir, grand, immense,... le temps même, parce que petit, l'exige.
Oh, mais toi, tu peux le voir
proche, tel qu'un père aimé,
la tête sur ses genoux,
reposer, si tu es lasse,
te lever légère et forte,
l'œil brillant de son éclat,
et abaisser l'auréole
jusqu'à moi qui souffre et lutte.
Vois, Agnès, un tel partage
est l'essence du mariage ;
lutte, orage, action pour l'un ;
soin des coups mortels pour l'autre
seulement alors on peut
dire que les deux font un.
Dès que tu tournas le dos au monde, et devins ma femme,
BRAND
hardi coup de dés jeté,
un tel rôle te revint ;
luttant pour tomber ou vaincre,
j'ai guerre au soleil brûlant,
veillée dans la nuit glacée,...
toi, tends-moi la coupe pleine
de tendresse délicieuse,
sous l’acier de ma cuirasse
glisse un chaud manteau bien doux;...
ce n’est pas besogne mince !
AGNÈS
Toute tâche que je cherche est trop lourde pour mes forces ; mes pensées se croisent toutes, ramenant à cette seule.
C’est encore comme un rêve.
Laisse-moi gémir, pleurer, aide-moi à voir en moi, à comprendre mon devoir...
Cette nuit, en ton absence, dans ma chambre il est entré, plein de santé, les joues roses; dans sa petite chemise, son pas d’enfant trottina jusqu’au lit où je couchais, il tendit ses bras vers moi ; il sourit, et dit : maman,...
mais il semblait avoir froid !
Oui, j’ai vu! Oh, j’ai frémi...!
ŒUVRES D’ITALIE
Agnès !
BRAND
AGNÈS
Il était transi !
Oh, il doit le sentir, là, sur son oreiller de bois !
Le cadavre est sous la neige ; mais V enfant est avec Dieu.
AGNÈS, reculant devant lui.
Pourquoi aviver la plaie Sans pitié, au plein de l'affre !
Tu dis durement cadavre; c'est V enfant, pour moi, encore.
Ame et corps sont confondus ; je ne peux pas, comme toi, distinguer entre les deux; l'un et l'autre sont un tout ;
Alf, qui dort là sous la neige, est mon Alf là-haut, au ciel !
BRAND
Mainte plaie doit être ouverte pour que ton mal se guérisse.
AGNÈS
Oui, mais sois patient, au moins guide-moi sans me brusquer.
Soutiens-moi, affermis-moi ; parle-moi bien doucement.
BRAND
Toi de qui la voix puissante tonne dans les moments graves où une âme unit ses forces pour atteindre son salut,...
n'as-tu pas le chant amène qui apaise la douleur?
N'as-tu pas des mots calmants, qui indiquent une aurore?
Dieu, que tu m'as fait connaître, est un roi en son château puis-je m'adresser à lui dans mon pauvre deuil de mère?
BRAND
Crois-tu mieux de t'adresser au Dieu que tu connaissais?
AGNÈS
Non, jamais, jamais à lui !
Et parfois, pourtant, j'éprouve
un désir de m’en aller
vers des lieux où luit une aube.
On s'attelle, et c’est trop lourd; c'est bien la formule ancienne?
Ton domaine est par trop vaste, tout y est trop grand pour moi, toi, ton œuvre, ton action, ton vouloir et ton allure, et le fjeld qui nous domine, et le fjord qui nous enserre, deuil et souvenir, nuit,... seule est trop petite l'église !
ŒUVRES D’ITALIE
BRAND
L'église? Encore ! Est-ce donc une idée qui est dans l'air?
Pourquoi petite?
AGNÈS, branle tristement la tête.
Comment
énoncer des arguments?
C'est un sentiment qui vient, parfum que le vent apporte.
D'où vient-il? Et où va-t-il?
l'avoir senti me suffit ; sans comprendre, je le sais :
petite est pour moi l'église.
BRAND
Le peuple voit en ses rêves.
J’ai trouvé quantité d'âmes où est née la même idée ; jusqu'à la fille hagarde qui criait sur les hauteurs :
« Là, c'est laid, car c'est petit » ; elle non plus ne pouvait s'expliquer par des raisons.
Depuis, cent femmes ont dit :
trop petite est notre église !
On comprend ces cris de femmes elles veulent un palais...
Oh, Agnès,... je le vois bien, tu es l’ange élu par Dieu qu'il a mis sur mon chemin
BRAND
d’un pas sûr, bien qu’à l’aveugle, tu connais la route à suivre, quand le croisement m’égare.
Nul feu follet ne te trompe ; tout d’abord, tu m’as fixé au vrai siège de mon œuvre,...
m’arrêtant quand vers les voûtes du ciel je lançais mon vol, guidant ma vue vers moi-même et mes sentiments intimes...
Oui, tu viens de dire encore des paroles lumineuses ;...
j’hésitais, tu m’as conduit, et mon œuvre est éclaircie.
Dieu n’a qu’une maigre église;...
soit ! on la bâtira grande !
Maintenant je vois bien mieux ce qu’en toi Dieu m’a donné ; à mon tour je te supplie :
reste près, ne t’en va pas !
AGNÈS
Ma douleur je secouerai, et mes larmes sécherai, fermerai comme une tombe mon réduit de souvenir, entre lui et moi ferai couler une mer d’oubli, toute joie effacerai du monde étroit de mes rêves, seulement serai ta femme.
ŒUVRES D’ITALIE
BRAND
Aux sommets la route monte.
AGNÈS
Oh, mais oublie ta rigueur.
Un plus grand par moi commande.
AGNÈS
Un de qui toi-même as dit qu’un vouloir, même impuissant, trouve grâce devant lui.
( Elle va pour sortir.)
BRAND
Où vas-tu?
AGNÈS, sourit.
Je dois songer, surtout ce soir, au ménage.
Tu sais qu’au dernier Noël, disais-tu, j’étais prodigue.
Les flambeaux tous allumés,...
jolies choses et verdure,...
l’arbre tout chargé de jouets,...
on a ri, on a chanté.
Cette année encore, Brand, tout va s’allumer ici, tout s’orner le mieux possible pour la grande, calme fête.
Dans la salle, s'il regarde,
Dieu verra fille punie,
et fils châtié au cœur humble,
BRAND
enfants qui, soumis, comprennent qu'en réponse à son courroux ils ne doivent pas, revêches, se refuser à la joie.
Vois-tu trace encor de larmes?
BRAND, la serre contre lui , puis s'en sépare.
Illumine ; c'est ton rôle !
AGNÈS, sourit tristement .
Et construis ta grande église mais fais-la prête au printemps !
( Elle sort.)
BRAND, la suit des yeux.
Ferme, ferme en sa détresse, ferme en plein feu du martyre ; si sa force plie, son souffle manque, ce sera malgré son vouloir de sacrifice.
Prête-lui, Seigneur, ta force;...
ôte-moi l'amer calice du devoir, s'il faut sur elle lâcher les cruels vautours de la loi, pour aller boire tout le sang chaud de son cœur.
Je suis fort, j'ai du courage; charge-moi d'un double faix,...
mais pitié, pitié pour elle !
( On frappe à la porte d'entrée. Le bailli entre.) LE BAILLI
C'est un vaincu qui vient vous voir.
T. VII
ŒUVRES D’ITALIE
BRAND
Vous, vaincu?
LE BAILLI
Je viens à ce titre.
Vous vous rappelez : cet été, je voulais vous chasser du pays, je n’augurais pas bonne issue pour vous de la guerre entre nous...
BRAND
Eh bien?
LE BAILLI
Pourtant, malgré mon droit, je ne me bats plus avec vous.
BRAND
Pourquoi?
LE BAILLI
Car vous avez le nombre.
Ah?
LE BAILLI
Oui, vous le savez, je pense ; les gens viennent à vous de loin ; surtout ces derniers temps, il s’est ici répandu un esprit qui, Dieu le sait, n’est pas le mien, et j’ose alors de là conclure que c’est par vous qu’il se propage.
Voici ma main ; finie la lutte !
BRAND
BRAND
Un tel combat ne prend pas fin parce que l'un met bas les armes.
LE BAILLI
Que faut-il de plus pour finir, sinon la paix, accord amiable?
Je ne suis homme à m'enferrer, mais tel que la plupart des gens ; sitôt qu'on sent sur soi la pointe de l'arme ennemie, on se rend ; n'a-t-on que bâton contre lance, il faut que l'on se sauve à temps, et si l'on est seul combattant, le mieux est de battre en retraite.
BRAND
J'ai deux observations, je crois ; d'abord, j'ai, dites-vous, la force; j'aurais le nombre...
Sans nul doute !
BRAND
Peut-être encore ; mais à la fin, au jour grave du sacrifice,...
quelle cause va l'emporter?
LE BAILLI
Du sacrifice? Mais, bon Dieu, c'est là ce qui n’aura pas lieu !
ŒUVRES D'ITALIE
Au pis, le sacrifice peut détrousser la poche des gens ; ce temps humain ne sacrifie aucun élément plus précieux.
Le plus vexant, en cette affaire, est que je suis aussi de ceux qui ont promu l’humain, et donc remis le jour du sacrifice, si bien qu'on peut le dire presque, je me suis sacrifié moi-même,...
du moins moi-même ai lié les verges qui frappent l'œuvre de ma vie.
BRAND
Peut-être vous avez raison.
Seconde remarque : j’ai peine à voir pourquoi vous renoncez.
Qu'il soit ou non fouetté de verges, un homme est fait pour son action ; son but est paradis pour lui ;
Si un océan l’en sépare, si Satan offre un pays proche, il peut crier : assez d'efforts,...
la route d'enfer est plus courte !
LE BAILLI
Je répondrai et oui et non ; il faut aboutir quelque part,...
et si l’on voit sa peine vaine, qui voudra entrer dans l’impasse?
Tel est le monde, on veut un prix pour tout travail petit ou grand ;
BRAND
si la lutte ne fait pas vaincre, il faut avancer prudemment.
BRAND
Mais noir jamais ne devient blanc!
LE BAILLI
Mon cher ami, à rien ne sert de dire : blanc comme glacier, si les gens crient : la neige est noire !
BRAND
Et peut-être vous crieriez?
LE BAILLI
Peuh,...
je crierais non pas noir , mais gris .
Le temps est humain, veut douceur envers les gens, non choc brutal.
Vous savez, ce pays est libre ; les opinions de tous ont cours;...
comment, seul contre tous, dicter son jugement sur blanc et noir?...
Bref, vous avez le plus grand nombre, à vous revient l'autorité ; à vous je me soumets, ainsi que tous les autres, de mon mieux ; nul ne me blâmera, j'espère, de ne pas lutter jusqu'au bout.
Les gens estiment aujourd’hui mon travail épars et mesquin :
ils ont objet plus important qu'accroître chaque an la récolte ;
ŒUVRES D'ITALIE
on ne veut plus, comme autrefois, faire les dépenses qu’il faut,,., si la volonté n’y est pas, une œuvre est vouée à l’insuccès...
C’est bien pénible, croyez-moi, d’abandonner les routes, ports, drainages de marais et grèves, et tous les plans déjà formés.
Mais quoi ; mon Dieu, rien à y faire ; faute de vaincre, on doit céder, espérer tout du temps, avec patience, et sagement attendre...
J’ai donc perdu l’appui du peuple, perdu, comme il était venu ; bien, soit ; il faut, par d’autres voies, que je l’acquière de nouveau.
BRAND
Mais est-ce donc à l’obtenir que votre esprit, votre art s’appliquent?
LE BAILLI
Dieu sait que tel n’est pas le cas.
Le bien commun est mon désir, au simple profit du canton.
Oh, je ne nie pas qu’entre en ligne l’espoir de quelque récompense pour une vie de bon travail.
Oui, c’est ainsi : un homme actif qui a bon sens, intelligence, veut voir le fruit de son action,
BRAND
et non peiner, gémir, s'user au simple gain d'une idée pure.
Je ne peux, avec tout mon zèle, négliger mes propres affaires, et me vouer tout entier aux autres.
J'ai à ma charge une famille ; j'ai une femme, plusieurs filles, qu’avant tout il faudra pourvoir;...
l’idée n'étanche pas la soif, l'idée n'apaise pas la faim, chez qui a maison aussi pleine ; et si quelqu’un va s'étonner, je répondrai tout simplement :
c'est un mauvais chef de famille,
Et alors, vous voulez...?
LE BAILLI
Bâtir.
BRAND
Vous dites, bâtir?
LE BAILLI
Justement,...
pour moi, et le canton aussi.
D’abord, rebâtir le renom que j'avais récemment encore;...
le temps des élections approche ; il faut que j’aie un grand projet, que j’aie en cours une entreprise, grâce à laquelle, bon premier, j’empêcherai le choix d'un autre.
ŒUVRES D’ITALIE
Alors je me suis dit,... aller contre un courant n'est pas prudent.
On veut, aujourd'hui, « s'élever » ; je suis impropre à cette action ; mon aide n'est que matérielle ; or, cette action veut qu'on s'accorde, et tout le monde est contre moi.
Aussi, j'ai pensé, si possible, après avoir bien réfléchi, chercher remède à la misère.
Vous voulez l'abolir?
LE BAILLI
Non, certes;...
elle est un mal inévitable partout ; il faut la supporter ; mais avec quelque adresse on peut lui donner formes et limites, pour peu que l'on s'y prenne à temps.
La pauvreté est, c'est connu, l'engrais où germent tous les crimes;... je veux endiguer cette boue.
BRAND
Comment cela?
LE BAILLI
Devinez-vous?
Il s'agit d'une institution
qui manque au district ; je construis
un lazaret pour la misère ;
BRAND
je dis un lazaret, car il sauve de l’infection du vice.
A ce bâtiment, je joindrai une bonne maison d’arrêt, afin qu’ effet et cause soient enfermés sous mêmes verrous,., un simple mur entre les piaules.
Et pendant que je suis en train, mon intention est d’ajouter une aile sous le même toit, qui serve aux votes, assemblées d’action sérieuse ou bien de fête, avec tribune et grand salon, bref, un joli club politique.
BRAND
C’est très urgent, surtout votre aile ; mais je sais un besoin plus grand.
LE BAILLI
Une maison de fous, je pense?
C’est très urgent, certainement.
J’en eus aussi d’abord l’idée ; mais ayant pris plusieurs avis, j ’y ai tout à fait renoncé ; car où prendrons-nous les moyens d’une entreprise formidable?
Et croyez-moi, un tel asile exigerait de grosses sommes, si l’on devait y trouver place pour tous ceux qui en ont besoin.
ŒUVRES D’ITALIE
Il faut penser au cours du temps, et non construire pour soi-même la marche est à pas de géant ; bon aujourd’hui, demain trop peu voyez à quelles dimensions atteignent les besoins du peuple ; les forces et les facultés s’accroissent de façon magique en tous genres imaginables.
Ce serait donc plaisir ruineux de bâtir pour nos descendants, leurs femmes et leurs fils un nid.
Il vaudra mieux y renoncer.
BRAND
Et pour ceux qui seraient trop fous, il vous reste la grande salle.
LE BAILLI, enchanté.
Oui, elle est libre, d’habitude !
C’est une très bonne idée, Brand !
Si le projet ne tombe pas, la maison de fous est pour rien, tous les éléments essentiels qui sont la marque du canton, réunis sous un même toit, seront couverts d’un seul drapeau ;.
voilà nos misérables, tous, le flot criminel des canailles, les fous, qui jusqu’ici allaient partout sans soins ni surveillance,...
et puis, le fruit de nos franchises,
BRAND
élections, élans oratoires ; la salle où l’on discutera sur les intérêts du canton,...
salle des fêtes, pour promettre de garder le legs du passé.
Si seulement l’affaire marche, le fils des fjelds obtiendra tout ce qu’il peut exiger, en somme, pour vivre bien sa propre vie.
Dieu sait que nous sommes peu riches ; mais, bâtie la maison commune, le canton pourra être dit un district bien organisé.
BRAND
Et les moyens?
LE BAILLI Oui, c’est le hic,
en cette affaire comme en toutes ; on ne donne pas volontiers, et si je n’obtiens pas votre aide, je n’ai qu’à plier mon drapeau.
Mais si votre forte parole m’appuie, l’idée gagnera vite,...
et si je la mène à bon port, on vous sera reconnaissant.
BRAND
Alors, vous voulez m’acheter?
LE BAILLI
Je veux autrement baptiser mon plan,... c’est combler au profit
ŒUVRES D’ITALIE
commun le fossé de discorde qui jusqu'ici nous séparait, par quoi tous deux avons perdu.
Vous avez mal pris votre temps...
LE BAILLI
C'est vrai ; je sais le grand chagrin dont vous souffrez, et votre femme ; je comptais sur votre courage, et les intérêts du district...
BRAND
En temps de deuil comme de joie, je suis toujours prêt, s’il le faut ; c'est une autre raison valable qui rend votre démarche vaine.
LE BAILLI
Quelle?
BRAND
Je veux bâtir moi-même.
LE BAILLI
Quoi ! Bâtir? Prendre mon idée?
BRAND
Pas tout à fait.
( Il montre du doigt par la fenêtre,)
Bailli, voyez... !
LE BAILLI
Là?
BRAND
Oui.
LE BAILLI
La grande maison laide?
C’est l’étable du presbytère !
BRAND
Non, pas ça la petite laide.
LE BAILLI
L’église !
BRAND, avec un signe affirmatif.
Je la bâtis grande.
LE BAILLI
Non, ça ne se fera pas, diable !
Qu’on ne touche pas à l’église,...
ce serait ruiner mon idée !
Mon plan est prêt, il est urgent, et le vôtre me désarçonne.
Deux projets à la fois, c’est trop,...
cédez...
BRAND
Je n'ai jamais cédé.
LE BAILLI
Il le faut ! Faites ma prison, le lazaret, salle des fêtes, tout enfin,... la maison de fous,...
on ne dira rien de l’église.
Et pourquoi la jeter par terre?
Elle était bonne, jusqu’ici.
ŒUVRES D'iTALIE
BRAND
Possible ; aujourd'hui trop petite.
LE BAILLI
Moi, je ne l'ai jamais vue pleine !
BRAND
L'âme n'a pas là, même seule, pour s'élever assez d'espace.
LE BAILLI, stupéfait , branlant la tête.
Par là cette âme seule prouve que mon asile est nécessaire.
(Changeant de ton.)
Laissons l'église, à mon avis ; on peut en quelque sorte dire qu’elle est un noble legs précieux, un reste d'un noble héritage, qu'on ne détruit pas par caprice !
Oui, si mon plan va à vau-l'eau, comme un Phénix je vais renaître dans la faveur du bon public !
Je me présente en chevalier du monument de notre côte !
Jadis, au temps du roi Bélé, les dieux avaient un temple ici ; l'église fut plus tard bâtie grâce au butin de pieux héros.
Très digne en sa simple parure, auguste en son costume antique, elle a dominé jusqu'ici...
BRAND
BRAND
Ces signes d’une gloire ancienne depuis longtemps ont disparu;...
on n’en voit plus la moindre trace.
LE BAILLI
Précisément ! Elle est si vieille qu’à vrai dire elle existe à peine ; mais au beau temps de mon grand-père il en restait un trou du mur !
BRAND
Un trou?
LE BAILLI
Grand comme un sac de grains !
BRAND
Mais le mur?
Était démoli...
Je suis donc obligé de dire qu’on ne peut abattre l’église ;...
ce serait une honte, un acte d’une barbarie sans pareille !
Et les moyens,... où les trouver?
Croyez-vous les gens si prodigues que de souscrire à des dépenses pour faire vivre un plan mort-né, alors qu’avec un peu de soin on peut bien étayer l’église pour qu’elle tienne un certain temps?
Vous n’avez qu’à vous renseigner,...
je finirai par l’emporter.
ŒUVRES D’ITALIE BRAND
Je compte ne rien demander pour donner un gîte à mon Dieu.
Je bâtirai par mes moyens mon héritage, au dernier sou, est destiné à cette tâche.
Hein, bailli, croyez- vous encore pouvoir modifier mon idée?
LE BAILLI, les mains jointes.
Je suis comme tombé des nues !
On ne voit pas ça, même en ville et dans ce canton,... là, chez nous, où fermer sa bourse est de règle, si pressants que soient les besoins,...
vous ouvrez une vraie cascade qui chatoie et jaillit, écume...
Non, Brand, je suis abasourdi !
BRAND
En pensée, j’ai, depuis longtemps, renoncé à mes biens...
LE BAILLI
Des bruits
répétés l’ont dit à peu près, mais j’ai cru que c’étaient des contes. Qui donc s’en va tout sacrifier s’il n’a quelque avantage en vue?
Mais ça, c’est votre propre affaire ;... marchez en avant ; je vous suis.
Le vent vous pousse ; agissez donc.
BRAND
je ne peux qu’aller pas à pas...
Brand, bâtissons l’église ensemble!
BRAND
Quoi? Renoncer à votre idée?
LE BAILLI
Si j’y renonce, bon Dieu? Certes !
Ne pas le faire serait fou.
Qui croyez-vous que suit la foule, quand l’un donne engrais, malt, pâture, et l’autre tond, écorche et trait?
Oui, parbleu, je suis avec vous !
Le projet m’a tout enfiévré, saisi, enflammé, presque ému ; une heureuse fortune m’a conduit ce soir au presbytère ; car je crois bien que sans mon plan vous n’auriez pas pensé au vôtre,...
ou qu’il n’aurait pas abouti.
Et c’est donc moi qui bâtirai la nouvelle église au canton !
BRAND
Songez-y, nous abattons cette ruine imposante du passé.
LE BAILLI, regarde au dehors.
Vue d’ici, au double éclairage de neige et de lune nouvelles, elle prend aspect de bicoque.
ŒUVRES D'iTALIE
BRAND
Quoi, bailli?
LE BAILLI
Brand, elle est trop vieille !
Je ne peux m'expliquer comment je ne l'avais pas vu plus tôt, la poutre transversale penche ; c’est imprudent de s'en servir.
Où trouver style, architecture, à bien regarder murs et toit?
Comment qualifier ces arcades?
un connaisseur les dirait laides, et je suis bien de son avis !
Et ces bosses moussues du toit,...
ce n'est pas du temps de Bélé.
Le respect peut aller trop loin !
Chacun peut voir et se rend compte :
cette masure vermoulue
n'est qu'une saleté, en somme !
BRAND
Mais si la voix des gens s'élève, pour refuser qu'on la détruise...?
LE BAILLI
A défaut d'autre, moi, je veux.
Ce Noël même, sans tarder, je vais régler tout dans les formes et je mettrai l'affaire en train.
Je vais agir avec vigueur ; vous savez quel homme je suis !
BRAND
Et si parmi ces gens stupides je n'en trouve pas pour le faire, j’arracherai les poutres, une à une, de mes propres mains.
Quand je devrais prendre ma femme, et mes filles même avec elle, il n’en restera rien, morbleu !
Voilà qui rend un autre son que ce que vous disiez d’abord.
LE BAILLI L’esprit d’humanité défend toute espèce d’exclusivisme ; et si le poète a raison il est fort beau, précisément, que la pensée ait de l’essor,...
autrement dit,... qu’elle s’envole...
Adieu.
(Il prend son chapeau.)
Je vais trouver la bande.
BRAND
Quoi?
LE BAILLI
Oui, moi second, aujourd’hui, j’ai pincé au bout du canton de vilains diables de nomades ; dûment ficelés, garrottés, ils sont gardés chez vos voisins, au nord ; mais le diable m’emporte si deux ou trois ne sont en fuite...
ŒUVRES D'ITALIE
BRAND
Et les cloches sonnent la paix.
Que fait ici cette racaille?
Pourtant, c'est vrai, en quelque sorte, ils sont liés à la paroisse,...
( Riant,)
et à vous ! Voici une énigme ; devinez-la, si vous pouvez :
il est des gens dont l'existence provient de qui vous êtes né, pourtant ils existent, sans plus, car ils sont d’une autre famille !
BRAND, branlant la tête.
Oh, Dieu, il y a tant d'énigmes où l'on s'acharne sans comprendre.
LE BAILLI
Mais celle-ci est bien facile.
Sans doute avez-vous entendu souvent parler dans le canton du pauvre gars, là-bas, à l'ouest, qui était plus savant qu’un prêtre ; il prétendit à votre mère...
BRAND
Après?
LE BAILLI
Pensez,... fille si riche!
Elle l'envoya promener, bien sûr, il devait s'y attendre.
Alors, savez- vous ce qu'il fit?
Affolé presque de chagrin, il finit par se marier chez les bohémiens;... et il n'est mort qu’après avoir accru la bande de vauriens errants et minables.
C'est vrai, la paroisse a gardé même un de ces trolds de bâtard, souvenir de sa belle vie...
BRAND
C'est?
LE BAILLI
Gerd, la jeune bohémienne.
BRAND, à demi-voix .
Ah, oui !
LE BAILLI
Hein? L’énigme est bien bonne!
Sa descendance doit la vie à qui vous a donné naissance ; car la nichée doit l'existence à son amour pour votre mère.
BRAND
Savez-vous un moyen, bailli, de porter secours à ces âmes?
LE BAILLI
Peuh, c'est la prison qu'il leur faut.
Elles sont tout à fait perdues;
ŒUVRES D’ITALIE
les sauver, ce serait voler le diable, qui ferait faillite s'il n’a pas ce qui lui revient.
BRAND
Mais vous pensiez bâtir un grand abri contre misère et crime?
LE BAILLI
Ce projet,... sitôt déposé,...
fut retiré par son auteur.
BRAND
Mais si pourtant... ; il serait beau...
LE BAILLI, souriant .
Voilà qui rend un autre son que ce que vous disiez d’abord.
(Il lui tape sur V épaule.)
Ce qui est mort, oublions-le ; il faut agir résolument.
Adieu ! Je ne m’attarde plus ; il faut que j’essaie maintenant de voir où les fuyards se cachent.
A bientôt. Un joyeux Noël !
Adieu; saluez votre femme!
( Il s'en va.)
BRAND, après un silence plein de pensées .
Oh, quelles expiations sans fin...
En un tel désordre d’embrouillent les fils qui tissent le destin,...
BRAND
péché, fruit du péché, sont si mêlés, l’un contaminant l’autre, qu’on voit le bien, et l’injustice la plus sanglante, s’y confondre.
(Il va à la fenêtre et regarde longuement.)
Mon petit Alf, agneau sans tache, perdu pour l'acte de ma mère ;...
une âme brisée porta Tordre de Celui qui dans le ciel trône, me fit jeter le dé du choix;...
âme brisée, née de Terreur qui perdit Tâ me de ma mère.
Dieu, par la moisson de péché, maintient équilibre et justice ; ainsi de sa hauteur il frappe la troisième génération.
(Il recule de la fenêtre , effrayé .)
Oui, Dieu est avant tout le juge.
Le premier but est l'équilibre.
L’acceptation du sacrifice rend possible la rédemption ; mais ce temps, menteur, nie le verbe ; car du savoir s’effraie la foule.
(Il arpente longtemps la salle.)
Prier? Prier? Peuh,... quelques mots qui aisément glissent sur la langue,...
que gens de tous états prodiguent.
Prier, pour eux, c'est crier grâce dans l’orage à la grande énigme,
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c'est mendier place au char du Christ, lever les deux mains vers le ciel,...
à genoux dans la boue du doute.
Haha, s'il n'en fallait pas plus, j'oserais, comme tout le monde, heurter la porte du Seigneur qu'il est « effrayant de louer ».
Pourtant,... aux pires jours d'angoisse, au grand instant du deuil affreux, quand Alf s’endormit à jamais, quand aucun baiser de sa mère ne l’amena plus à sourire ;...
alors, quoi?... N’ai-je pas prié?
D'où donc me vint ce doux vertige, ces flots de chant, et mélodies, épars en l’air, qui me prenaient,...
me portaient haut, me libéraient?
La prière m’apaisait-elle?
Ai- je ici parlé avec Dieu?
M’a-t-il entendu? A-t-il vu
mes pleurs, dans la maison de deuil?...
Que sais-je? Aujourd'hui tout est clos, la nuit de nouveau m’enveloppe,...
nulle lumière devant moi...
Si, Agnès,... qui voit dans la nuit... !
(Il crie avec angoisse ,)
Lumière, Agnès,... si tu le peux !
(Agnès ouvre la porte et entre avec les flambeaux de fête allumés ; une vive lumière éclaire la salle.)
Lumière !
BRAND
BRAND
AGNÈS
Lumières de Noël, Brand !
BRAND, à voix basse.
Ah, lumières de Noël !
AGNÈS, pose les flambeaux sur la table.
J'ai été longue?
BRAND
Non, non !
AGNÈS
Oh, qu'il fait froid ici ; tu dois geler...
BRAND, fortement.
Non!
AGNÈS, souriant .
Oh, si fier !
Chaleur, clarté, non, pas besoin !
(Elle charge le poêle.) BRAND, arpentant la salle.
Hm, pas besoin !
AGNÈS, à part , en ornant la salle , avec calme.
Ici les flambeaux.
L'an dernier, tendant ses petits doigts vers les flambeaux de Noël, il était gai, et frais et vif ; dressé sur sa petite chaise, il croyait y voir un soleil.
(Elle déplace légèrement le flambeau.)
4io
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Maintenant, la lumière tombe toute sur... sur l’endroit, là-bas.
A travers la vitre il pourra, du lit où il repose, voir, muet et à la dérobée, l’éclat du salon de Noël...
Mais la vitre est voilée de larmes ;... attends, attends ; qu’elle sourie...
( Elle essuie la vitre.)
BR AND, Va suivie des yeux et dit à voix basse . Quand se calmera l’océan de douleur, aux eaux agitées !
Il doit se calmer.
AGNÈS, à part.
Quel éclat !
On dirait la paroi tombée, et la salle est comme élargie, cette vilaine terre froide s’est transformée en chaude alcôve où Alf peut gentiment dormir.
BRAND
Que fais-tu, Agnès?
AGNÈS
Chut, silence !
BRAND, plus près .
Pourquoi as-tu- tiré le store?
AGNÈS
C’était un rêve ; je m’éveille.
BRAND