‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 160 sur 300 · PROSES ET POÈME · texte numérisé non relu

PROSES ET POÈME

UNE LETTRE

A la Direction de V Association des Étudiants norvégienne , Kristiania

Munich, 23 octobre 1885.

La direction de l’Association des Étudiants a estimé convenable de m’adresser une lettre accompagnée d’une copie d’une conférence faite le samedi 10 octobre par le président de l’Association, le professeur Lorentz Dietrichson, au sujet de mon refus d’un cortège aux flambeaux que l’Association voulait organiser pour moi.

Une majorité des membres de l’Association, d’après la lettre de la direction, a estimé convenable de déclarer, dans l'ensemble, son adhésion à la conférence du président, comme expression de son sentiment à ce propos.

Je dois d’avance qualifier cette adhésion d’acte inconsidéré, et ce qui conviendrait le mieux de ma part serait peut-être de renvoyer les deux documents que j’ai reçus, sans aucune observation.

Mais par égard pour les membres de l’Association qui ont pour moi des dispositions bienveillantes, je vais tout de même indiquer le plus brièvement possible ma véritable et réelle attitude dans la question.

Lorsque, le lundi 28 septembre au matin, M. Lorentz Dietrichson s’est trouvé chez moi pour me proposer un cortège aux

flambeaux, ses paroles se sont tournées de telle sorte que je fus amené à croire que la proposition de cette marque d’honneur avait été présentée à la réunion de l’Association, le samedi précédent, par la direction elle-même.

Ceci me surprit, d’autant plus que, ni pendant mon premier séjour à Kristiania, cet été, après onze années d’absence, ni cet automne, je n’avais observé aucun signe de bienveillance de la part de la direction de l’Association.

Je n’ai pas douté un instant, bien entendu, que la prétendue initiative de la direction devait avoir été l’effet de quelque pression du dehors. Mais j’ai pourtant considéré comme une sorte de politesse de la part de la direction, qu’elle eût cédé à cette pression. Aussi ai- je formulé mon refus en un « Non, merci ! » poli, bien que bref et net. Je dis, de plus, au cours de la conversation, que, n’aj^ant perçu chez l’Association aucune joie particulière de mon arrivée, je ne souhaitais pas non plus qu'aucune allégresse fût occasionnée par mon départ. La dernière partie de mes paroles fut dite évidemment sur un ton de plaisanterie, mais renferme cependant une pensée sérieuse qui, je l’espère, sera comprise par beaucoup de membres. Je m’étonne seulement qu'une personne sérieuse, comme M. Lorentz Dietrichson, ne soit pas parvenu à s’en apercevoir.

L’argument tiré de mon refus à la direction de l’Association n’est venu que plus tard, et je m’en suis servi comme réponse à une tentative murmurée par le professeur, sûrement avec une intention très sincère, mais qui a produit sur moi un effet désagréable, pour me faire changer d’avis au sujet du cortège aux flambeaux.

Lorsqu’ils m’ont quitté, j’ai prié ces deux messieurs de transmettre mes remerciements et mon salut, non pas « aux étudiants )>, comme le dit le compte rendu du professeur, mais « à mes amis parmi les étudiants ». Par sa conférence, j’apprends qu’il a pris ces remerciements et ce salut à son propre compte et au compte de ses collègues de la direction et de l’ensemble

UNE LETTRE

des membres de l’Association. C'est là un malentendu. Même au moment où le cortège aux flambeaux m’a été proposé, je n’ai pas eu l’idée de me flatter que je n’avais que des amis dans l’Association des Étudiants de M. Lorentz Dietrichson.

Ce qui précède reproduit tout l’essentiel de ce qui s’est passé entre les délégués de l’Association des Étudiants et moi. Par la conférence du professeur, je vois que mes présomptions ont été très exactes, lorsque, dans ma réponse télégraphique envoyée de Copenhague, j’ai supposé que le compte rendu de mon refus avait dû être incomplet. Il a été incomplet, et par suite, probablement par inadvertance, fallacieux.

Plus tard dans la journée, après que la députation avait été chez moi, j’appris que la décision au sujet du cortège aux flambeaux, avait eu une genèse. Cette genèse, les deux messieurs délégués avaient oublié de la mentionner. Il me fut alors raconté, avec l’assurance d’une parfaite exactitude, que ce n’était pas du tout la direction que j’avais à remercier pour l’initiative dans cette affaire, mais que la proposition avait été présentée de façon inattendue, sans préparation, par une fraction de l’Association qui se trouve d’habitude en minorité, mais qui justement, le samedi 26 septembre, était venue si nombreuse qu’elle avait réussi à faire passer ce qu’elle voulait.

Il m’a d’ailleurs été affirmé de plusieurs côtés qu’une proposition tendant à me donner une telle marque d’honneur n’aurait pas pu passer, avec la composition actuelle de l’Association et de sa direction, si le parti dominant parmi le corps des étudiants en avait eu connaissance à temps.

C’est en considérant cet état d’esprit, et avec ces renseignements plus complets sur la prépondérance des tendances réactionnaires à l’Association des Étudiants que, dans un cercle de visiteurs, parmi lesquels se trouvait l’étudiant Rode, je parlai de l’Association et de l’esprit qui y régnait. Ce que j’en dis parut intéresser le jeune étudiant, et il lui échappa une exclamation où il exprimait son vif désir qu’il lui fût permis de T. xill. 25

le raconter à « ses amis », ou peut-être « aux jeunes étudiants ».

A cela je répondis qu’il pourrait le raconter à qui il voudrait, à l'Association des Étudiants ou en dehors.

Mais je n’avais pas la moindre idée qu'il eût en vue une communication officielle. Ceci résulte suffisamment du fait que, dans mon télégramme de Copenhague, j’ai prié le président de l'Association de faire part lui-même aux étudiants de mon opinion intime.

Au cours des nombreuses années de mon absence du pays, je n’y ai jamais choisi aucun représentant ou mandataire officiel. Si, en cette occasion, j'avais pensé, par exception, à m'en procurer un, j’aurais sûrement choisi parmi mes relations quelqu'un de plus âgé et plus expérimenté, et aussi je lui aurais déclaré sous une forme plus précise ce que je désirais faire connaître. Mais, comme je l'ai dit, je n’ai eu l'idée de rien de pareil.

En soi, il m’était assez indifférent que mes propos fussent rapportés au cours d’une délibération ou à la table de punch.

Mais ce qui ne fait pas du tout mon affaire, c’est que l’étudiant Rode n’a pas rendu mes paroles, et mon opinion non plus.

Si je peux me référer à l’exposé du professeur Dietrichson dans sa conférence, l’étudiant Rode s’est exprimé, en effet, à peu près ainsi : « Henrik Ibsen souhaite que le parti de droite, la majorité dans l’Association des Étudiants, lui fasse le plaisir de renvoyer le professeur Dietrichson et ses collègues, et de choisir une direction libérale. »

Mes propres termes, dans la conversation, étaient, au contraire, à peu près ceux-ci : a Je ne désire pas de cortège aux flambeaux ni rien de ce genre. Le plus grand plaisir que pourrait me procurer l’Association des Étudiants serait que le parti de gauche, la minorité, pût augmenter et devenir assez fort pour être majorité, et alors, bien entendu, renvoie Lorentz Dietrichson et les autres de la direction, et élise des libéraux à leur place. »

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Voilà, il me semble, qui a du sens. Ce que l’on dit avoir été rapporté par l'étudiant Rode est, il me semble, absurde.

Toutefois je ne reproche rien à ce jeune étudiant dans cette affaire. Il s'est comporté dans la séance de délibération comme s’il était mon représentant officiel, il s’est donc certainement cru autorisé à le faire. S’il a reproduit mes paroles d'une façon incorrecte, il a tout de même cru sans aucun doute qu'il rapportait exactement ce qu'il m’avait entendu dire. Il ne doit pas être encore suffisamment exercé aux distinctions logiques.

Mais le monsieur à qui j'adresse de très grands reproches, c’est le président de l’Association des Étudiants. Il signale luimême dans sa conférence qu'il me connaît depuis de nombreuses années ; et pourtant il se donne l'apparence de croire pour tout de bon que j'ai voulu m’adresser aux étudiants à peu près ainsi : « Écoutez, bons étudiants de droite de l’Association, ce que je vous demande, c'est, la prochaine fois qu’on élira une nouvelle direction, que vous votiez contre votre propre conviction. Je veux que vous renvoyiez le professeur Dietrichson et les autres membres de la direction, qui partagent vos opinions, et je veux, de plus, que vous élisiez une nouvelle direction, composée de vos adversaires. »

Le professeur Dietrichson peut-il prendre sur lui en toute conscience d'affirmer qu'il m’a vraiment attribué une telle façon de penser?

Peut-il, lui qui m'a connu pendant tant d'années, nier en toute conscience qu'une présomption a secrètement surgi en lui, qu’en réalité j'avais exprimé combien, de mon point de vue, il était désirable qu'un bon nombre d'étudiants de droite pussent acquérir une conception libérale de la vie, en sorte que cela leur deviendrait naturellement une nécessité de se séparer des gens de la stagnation, et de mettre à leur place une direction qui soit en contact avec les idées et les efforts de l'époque?

Le professeur Dietrichson ose-t-il affirmer qu’une telle présomption ou une présomption analogue ne lui est pas venue du tout à l’esprit?

Mais il est bien vrai que s’il avait clairement exprimé cette présomption, l’Association se serait sans doute aussi donné le temps d’obtenir de moi-même une explication authentique, et il aurait bien pu arriver ainsi à M. Lorentz Dietrichson de ne pas se manifester dans un ample factum devant l’étudiant de première année frais arrivé de la province.

Et une occasion s’offrait vraiment là, qu’il valait la peine de ne pas laisser échapper.

Il y avait là un moyen de faire affront à un poète. Et les poètes ne sont pas populaires en Norvège, pour le moment.

Les poètes ne sont pas populaires surtout dans les milieux au goût et aux conceptions desquels M. Lorentz Dietrichson a l’habitude d’adapter ses discours de fête.

C’est pourquoi je trouve très explicable que M. Lorentz Dietrichson se soit procuré juste à ce moment l’occasion de faire une conférence contre moi, d’autant plus que j’étais absent. Et je trouve tout à fait opportun et bien approprié de sa part, que cette conférence ait été bourrée de toutes sortes d’imputations et d’accusations grossières, qui, paraît-il, ont tellement plu à l’Association des Étudiants qu’elle les a reconnues « comme l’expression du sentiment de l’Association dans cette question ».

Mais j’ai maintenant montré que « cette question » est en réalité une toute autre que celle sur laquelle le professeur Dietrichson semble s’être fondé, et sur laquelle on voit que l’Association s’est fondée. Les données premières n’existent pas, n’ont jamais existé. La conférence de M. Lorentz Dietrichson est donc suspendue en l’air. Toute l’histoire n’est rien de plus qu’un cerf-volant oratoire que cet homme grave a lancé.

Mais ce qui demeure, comme si c’était épinglé, c’est que l’Association a approuvé la conférence.

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Aussi dois-je répéter ce que j’ai dit en commençant. L’Association des Étudiants a, dans cette circonstance, agi de façon inconsidérée.

L’Association ou son président ne réussiront pas à me causer un tort durable, à part un certain sentiment que cet épisode laissera subsister en moi tout le temps qu'il me reste à vivre. Je serai le même que j’étais avant l’attaque de Lorentz Dietrichson. Je n'ai eu, au cours de cette affaire de cortège aux flambeaux, aucune occasion de me montrer ni « petit » ni grand, de manifester ni une « courte vue », ni une vue large. La « tyrannie spirituelle » que l’on a voulu m’imputer a été une vaine fantaisie de l’esprit, et ma conduite, dans toute l’affaire, n’a été et n’a pu être sur aucun point en contradiction avec ma « doctrine » ou avec mon œuvre.

Mais je demanderai à la majorité de l’Association si, à en juger par ce qui s’est passé, je n’ai pas eu instinctivement raison, me fondant sur mes « sentiments intimes », de refuser une marque d’honneur qui avait été extorquée par surprise? On m’accorde sans doute maintenant que j’avais bon motif de douter de la sincérité du bon vouloir que me témoignait l’Association des Étudiants, — avec les dispositions et la représentation qu’on lui voit actuellement.

Je compte que cette lettre sera communiquée par la direction aux étudiants, et au public en général.

Je demande que lecture de cette lettre soit donnée en son entier, le premier samedi soir après sa réception, et après annonce préalable, de la même place, dans la salle de l’Association, d’où, sans y avoir donné sujet, j’ai été insulté par le président de l’Association, et aux applaudissements de la majorité de l’Association.

J’ai ainsi dit ce que j’ai à dire, pour le moment et pour l’avenir, à la direction de l’Association des Étudiants.

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