‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 164 sur 300 · LA PREMIÈRE ORIGINE DE « ROSMERSHOLM · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE ORIGINE DE « ROSMERSHOLM

John Paulsen raconte qu’il se trouvait chez Ibsen, à Rome, le 13 mars 1881, lorsqu’on apprit que le tsar Alexandre II venait d’être tué par un attentat nihiliste. Il y eut explosion de joie à la nouvelle de ce succès des terroristes, et Ibsen ne fut pas celui qui s’en réjouit le moins, et il ne fit aucune réflexion qui indiquât chez lui une façon particulière d’envisager cet acte h C’est, je crois, la seule anecdote où on le voit en plein accord avec les sentiments de l’extrême gauche. En d’autres temps, il se serait peut-être souvenu qu’ Alexandre II était le tsar de la libération des serfs, ou plutôt, il aurait sans doute lancé quelque phrase sarcastique par laquelle il aurait soit dépassé la pensée des révolutionnaires, soit marqué son peu d’estime pour leur étroit fanatisme. Mais en 1881, en plein travail pour écrire Les Revenants , il était encore dans cette période de sa vie qui a été marquée par son intimité avec Brandès, et où celui-ci avait cherché à l'entraîner à une action commune et une sorte de collaboration. L’intimité s’était

John Paulsen, Samliv med Ibsen , 1906, p. 144.

singulièrement relâchée, puisque leur correspondance, si active en 1871, était suspendue depuis trois ans, mais l'influence de Brandès continuait à se faire sentir, et Ibsen l'indépendant, l'isolé, commençait à devenir quelque peu homme de parti, comme le montre l'anecdote rapportée par Paulsen. Cette position était trop contraire à sa nature pour être durable.

Elle cessa brusquement, en effet, peu de mois plus tard, lorsqu'il vit l'accueil fait par la presse de gauche et par le public à ses Revenants. Il pouvait compter les exceptions, parmi lesquelles étaient Bjornson et Brandès, et ce fut l'occasion de la reprise d'une correspondance un peu plus active avec celui-ci, en même temps que les relations furent enfin rétablies entre les deux camarades Ibsen et Bjërnson. Décidément, les partis ne valent rien, et il n’y a que l'individu qui compte. Et Ibsen en revint à sa vieille idée, qu’il avait déjà exprimée dans Brand : « Sois ce que tu voudras, mais sois-le fortement, » et il félicita Bjornson d'avoir suivi ce précepte car « se réaliser soi-même dans la conduite de sa vie, je trouve que c'est ce qu'un homme peut atteindre de plus haut » h

Et sa réponse au public et à la presse de gauche fut Un Ennemi du Peuple , œuvre polémique où il s'agissait de honnir les partis et d’exalter l'homme isolé.

Puis vint Le Canard sauvage , d'où la politique est exclue, et qui traite de plus hauts problèmes. Ibsen semble y soumettre à sa propre critique ses thèmes favoris. Est-il si bon que cela de tant exiger de l'homme? Il a comme une hésitation et crée un personnage où beaucoup de lecteurs ont cru voir une caricature de lui-même.

Dans le drame qu’il écrivit ensuite, la nocivité des partis, aussi bien de gauche que de droite, tient de nouveau une très grande place, et pourrait presque sembler, dans quelques scènes, le sujet même de la pièce. Cela tient à ce que, au cours de

1 Lettre d’août 1882, Breve, II, p. no.

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