LE CANARD ET ROSMERSHOLM, PIÈCES JUMELLES
l’année 1885, pendant qu’il avait le projet de Rosmersholm en tête, Ibsen a eu l’occasion de se trouver personnellement en conflit, comme on le verra, avec le fanatisme de parti. Mais ce n’est pas là le vrai sujet du drame. La politique est seulement le ressort qui met l’action en mouvement. La pièce, si différente qu'elle soit du Canard sauvage par le style, le milieu décrit, l’atmosphère et la composition, est étroitement liée à l’œuvre précédente. Toutes les deux paraissent avoir été conçues en même temps, être sorties à la fois du même travail de critique opéré par Ibsen sur ses propres idées. On s'en rend compte en lisant la note encore très confuse qu’il écrivit probablement en décembre 1882 en vue du Canard sauvage (p. 267). La plupart des courts alinéas y sont naturellement consacrés à la pièce en projet, même ceux dont elle ne devait pas, finalement, porter trace, comme les passages relatifs au déclin de l'idée de patrie. Mais d’autres alinéas concernent des pièces anciennes, surtout Maison de Poupée (réflexions sur le caractère masculin de la société présente, telles qu'il les présentait à l'Association Scandinave de Rome lorsqu'il était hanté par le cas de Nora), Les Revenants (il répète même à peu près la phrase sur le monde qui s’est « fourvoyé », de la plus ancienne note sur ce drame), et Un Ennemi du Peuple (réflexions sur la minorité et la majorité). Et, d’autre part, plusieurs de ses alinéas sont relatifs $.u futur Rosmersholm , et n’auraient guère pu trouver d’application dans la pièce immédiatement projetée, autant qu’il semble, d’après la vague esquisse qu’en donne la note, non plus que dans la pièce définitive. C’est ainsi qu’Ibsen parle de la noblesse nouvelle qui devra se constituer, celle du caractère et de la volonté, et qu’il dit que le christianisme exerce une action démoralisante et paralysante. Et il y a aussi un alinéa qui s’applique aussi bien à la première idée du Canard sauvage qu’à Rosmersholm : « Désirer et vouloir. Nos pires fautes proviennent de ce que nous confondons les deux. » Deux autres alinéas précisent
même quelle forme prend ce défaut dans le personnage E. L., qui deviendra Hjalmar Ekdal. Mais le Hjalmar Ekdal définitif n'éprouvera aucun des hauts désirs de E. L., et cette phrase, qui exprime si bien un aspect essentiel du caractère de Rosmer, n'aurait pas été à sa place dans des notes prises en vue du Canard sauvage , si l'idée de cette pièce avait été tant soit peu précisée.
Cette analyse de la note me conduit à penser qu' Ibsen avait imaginé un E. L. qui était comme un composé du futur Hjalmar Ekdal et du futur Rosmer. C'est sans doute pourquoi, dans s£ note, il attribue à E. L. une « nature délicate » qui ne sera, chez Hjalmar Ekdal, qu'une prétention, mais qui caractérisera bien Rosmer. Le personnage s’est décomposé en deux, et a fourni deux pièces au lieu d'une. Dans la première, les indications d'une fable dramatique ont subsisté et se sont développées. Elles convenaient à E. L. -Hjalmar. Et il a fallu plus tard inventer une nouvelle fable, mieux appropriée à E. L.- Rosmer. Ibsen, après avoir écrit sa note, a dû, suivant sa méthode habituelle, se promener dans les rues de Rome et s'asseoir, solitaire, au Caffe nazionale , pour lier, par la pensée, plus intime connaissance avec E. L., et celui-ci s'est révélé inapte à réunir en lui à la fois toutes les idées et les dispositions que son créateur avait voulu lui donner. Il s'y est, en quelque sorte, refusé. Un tel processus, d'après les dires d'Ibsen lui-même, n'était pas rare. Il l'a décrit un jour ainsi :
je suis un chimiste qui connais les substances et attends les résultats. Souvent mes personnages m'étonnent par des actes et des paroles que je n’aurais pas attendus d'eux ; ils peuvent même parfois bouleverser complètement mon plan primitif, les drôles! Un écrivain, dans son travail, doit être à l'écoute ; c'est, en effet, une pure erreur de croire qu'il est le maître de la poésie, c'est elle, au contraire, qui est son maître h
1 Conversation de 1898, rapportée par Francis Bull, Hundteaarsutgave , X, p. 14.