‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 191 sur 300 · EN ALLEMAGNE ET EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

EN ALLEMAGNE ET EN ANGLETERRE

« une nouvelle détissée à l’envers » il n’y a pas d’action, c’est <( une pièce complètement manquée et contraire aux règles du drame *» . Pour Karl Frenzel aussi, la pièce, avec ses subtilités morales, est le contraire même du vrai drame, et Ibsen est un maître pour provoquer une sorte de mal de mer moral1 2. Des jugements aussi dénigrants sont d’autant plus curieux à relever dans la presse allemande qu’on les rencontre en 1887, qui est l’année où s’est généralisé en Allemagne le grand engouement pour Ibsen, comme on le verra dans la prochaine notice.

Cependant on continue de s’intéresser à Rosmerskolm, et dans un cercle littéraire de Munich, en 1897, on joue un cinquième acte ajouté à la pièce par Max Halbe, et où Rebekka, qui savait nager, a survécu, et a fondé un pensionnat où elle loge tous les personnages détraqués d’Ibsen 3.

Rosmerskolm a été traduit en anglais par Louis N. Parker, en 1889, qui m’avait fait connaître Ibsen peu auparavant, et m’avait prêté La Dame de la Mer en traduction allemande, Die Frau vom Meere , qui venait de paraître. La pièce fut jouée à Londres en 1891 au Vaudeville Theater, devant une salle comble. Les deux premiers actes furent écoutés avec un recueillement presque pieux, et fortement applaudis. Mais à partir du moment où Kroll, au troisième acte, questionne Rebekka pour montrer que le Dr West était son père, le charme fut rompu, et le recueillement ne revint plus4. Les jugements de la presse anglaise ont été une condamnation péremptoire et presque unanime. La Saturday Review déclara qu’ Ibsen avait ici franchi les limites du bon sens et débarqué ses lecteurs dans un asile de fous. Et dans le reste de la presse on ne rencontre guère que des appréciations de ce genre : extravagances d'aliéné ; Ibsen est un dramaturge provincial ; niais

1 D’après Morgenbladet, 1887, n° 292.

2 D’après Aftenposien, 1887, n° 316.

3 Morgenbladet, 1897, n° 732.

4 Berlingske politiske og A vert., 5 mai 1891.

propos ; Ibsen n'a pas appelé Rosmersholm une farce, mais c’est par modestie. Les exceptions sont rares, mais leurs signataires sont de qualité, et entre eux et la presse courante, le contraste est grand. Sir Bertrand Russell dit n'avoir jamais trouvé une tragédie plus réellement tragique, et Bernard Shaw dit que c’est la plus captivante de toutes les pièces d’Ibsen.

En France, où la traduction de Prozor avait paru en , la première représentation fut donnée sur une simple estrade, au cercle Saint-Simon, après une conférence de Gabriel Monod, par Lugné Poe. Représentation « très convenable, mais sans plus, parfois un peu plus déclamatoire qu’il ne faudrait 1 * ». La pièce fut ensuite jouée au Vaudeville, avec une tendance à introduire une manière symboliste et stylisée, mais une interprétation réussie dans ce sens, et le correspondant norvégien estime que l’intérêt pour le Théâtre de l’Œuvre a été accru par cette soirée i. Par contre, un correspondant de L* Indépendance belge se moque longuement de la petite église d’ibsénisants qui ont écouté en extase la première de Rosmersholm , tandis que, pour le profanum vulgns , ce drame est incompréhensible et mortellement ennuyeux 3.

Après ces débuts, en général peu satisfaisants, Rosmersholm , comme tant d’autres pièces d’Ibsen, s’est fait une plus large place dans le répertoire, surtout en Norvège, et a trouvé des interprètes de premier ordre, surtout Johanne Dybvad, la grande actrice d'Oslo, et Eleonora Duse, qui est venue jouer Rebekka en 1906 à Kristiania. Le public était méfiant, mais fut conquis, et ce fut surtout au dernier acte qu'elle produisit grand effet. « On ne saurait décrire la puissante gravité, si calme, qu’elle imposa. C’était un calme comme au bord de la mer. On se rappelle l’image de Rebekka elle-même, on pense

1 C. B. Burchardt, Norwegian Life and Literature> pp. 134-136.

i H. A., dans Norsk Intelligents Sedler, 3 octobre 1894.

3 Aftenposten , 1894, n° 174.

GUNNAR HEIBERG 473

aux milliers d’ailes tombantes b » C’était, d’habitude, ce quatrième acte qui portait le moins sur le public.

Gunnar Heiberg, excellent metteur en scène qui avait donné à Bergen la première représentation de Rosmersholm , insiste sur l’importance de la grande scène des aveux de Rebekka au troisième acte et de la seconde intervention d’Ulrik Brendel au quatrième. Pour lui, la pièce est « la singulière tragédie d’un homme et d’une femme qui s’aiment d’un si grand amour qu’ils échangent leurs âmes. » Mais, sous une forme réaliste, et composée avec des êtres réels, l’œuvre a pour objet d’être une image de la vie entière, « un grand symbole de la conduite humaine ». C’est pourquoi il faut jouer réaliste, mais savoir qu’on est « les confidents secrets de l’auteur ». Il admire le jeu de Mme Dybvad dans la grande scène du troisième acte, et pourtant fait des réserves, car ce récit est un acte. « C’est l’adieu et c’est le sacrifice. C’est à ce moment qu’elle prend la nouvelle âme et brûle l’ancienne. » Aussi faudrait-il « une grande simplicité grise qui envelopperait tous les détails psychologiques, de façon que nous les sentions sans les voir. [...] C’est ici que la grande actrice devrait être la secrète confidente d’Ibsen 2 ». Lorsque j’ai vu Mme Dybvad à Oslo jouer Rebekka aux fêtes du centenaire d’Ibsen, elle avait tenu compte des indications de Gunnar Heiberg.

Mais Rosmersholm est demeuré, parmi les grands drames d’Ibsen, celui dont le succès est le plus incertain, et dépend le plus de la façon dont sont joués, surtout, les rôles d’Ulrik Brendel et de Rebekka.

Les jugements portés sur l’œuvre, et les interprétations, ont continué, par la suite, à être d’une singulière diversité. Rares sont les auteurs qui l’ont trouvée médiocre. Il y en a eu pourtant. Pour Sven Lange, elle est « terne et sans harmonie »,

1 G[ina] K[rog] dans Nylcende, 1906, p. 6c.

3 Gunnar Heiberg, Ibsen og Bjôrnson paa scenen , pp. 28-40.

et l'auteur « se guindé à des divagations de plus en plus subtiles et incontrôlables, finalement monstrueuses 1 2. A. Schack n'y voit que la preuve de l'incompréhension d’Ibsen, lorsqu’il s'agit du christianisme1 2. Mais les admirateurs du drame le comprennent de façons bien différentes. Gabriel Finne écrit à son ami Hjalmar Christ ensen : « Plus je pense à Rosmersholm, plus je le trouve grand et sublime. Ibsen a sûrement voulu montrer qu’une libération incomplète à la Rosmer doit absolument conduire à la cascade du moulin 3 4 5. » Ellis Roberts estime que c’est dans ce drame qu'Ibsen a donné la plus claire vue de ses idées politiques : Rosmer est un platonicien qui veut le gouvernement des philosophes h Un écrivain américain fait dériver tous les drames modernes d 'Empereur et Galiléen et de l'idée du « troisième empire » : ils peignent les faiblesses qui en retardent la venue \ et il est clair que les êtres nobles annoncés par Rosmer se rattachent à cette idée. Pour le professeur français Ehrhard, l'idéal de Rosmer est la joie, c'està-dire la satisfaction des désirs et le triomphe de la nature. Mais « l'esprit des Rosmer », qui est le renoncement, le paralyse.

Rosmersholm est, par conséquent, une sorte d'adieu triste à ce culte de la nature que le poète avait exalté dans Les Revenants. Pas plus que dans Le Canard sauvage , Ibsen ne renie son ancienne doctrine ; il constate seulement que son application est impossible. Jamais le retour à la nature, jamais l'affranchissement de la règle ne sera complet. Le soleil païen ne brillera plus jamais dans sa splendeur d’autrefois. Une morale sombre a envahi le monde. [...] Le monde est ou a été chrétien ; dès lors il est condamné, quoi qu'il fasse, à la tristesse et à la servitude 6.

On pourrait augmenter la liste de ces interprétations, qui, la plupart, renferment quelques éléments de vérité. Leur

1 Sven Lange, Meninger om ieater, igio, pp. 78-80.

2 A. Schack, Omudviklingsgangen i Henrik Ibsens digtning, pp. 149-160.

:J K a are Foss, Gabriel Finne , p. 13.

4 R. Ellis Roberts, Henrik Ibsen , a critical study , p. 4c.

5 Montrose J. Moses, Henrik Ibsen , the man and his plays , p. 284.

6 Ehrhard, Henrik Ibsen et le Théâtre contemporain, pp. 410-41 1.

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