REPRÉSENTATIONS MÉDIOCRES
Didi Heiberg y fut superbe dans le rôle de Rebekka 1 mais c'était le « Théâtre de Khristiania » qui comptait. La première n'y eut lieu que le 12 avril, et la pièce fut accueillie assez froidement 2. C'était peut-être par la faute d'Ibsen, qui avait pensé d'abord à Laura Gundersen pour le rôle de Rebekka, comme il était naturel, car elle jouait superbement Hjôrdis, qui n'est pas sans analogie avec Rebekka, mais avait désigné une autre actrice qui tomba malade, et finalement le rôle fut joué par Mlle Reimers. Ce fut une amère déception pour Laura Gundersen, qui assista, désolée, à la représentation à côté de sa camarade Lucie Wolf, et lui prit la main, disant : « Oh, Lucie, je vois maintenant ce que j’aurais fait de Rebekka ! Oh, comme il a été injuste envers moi! Que lui ai-je donc fait, pour que je subisse un tel affront? » Et Lucie Wolf déplore l'erreur d’Ibsen, sans laquelle, pense-t-elle, le drame aurait obtenu un éclatant succès 3 4. Laura Gundersen voulait que Rebekka fût « comme la nuit noire avec des étoiles étincelantes \ » En fait, la pièce n'obtint que dix représentations, ce qui, à cette date, et pour Ibsen, était médiocre. Elle fut jouée encore six fois au cours des deux années suivantes, et ne fut reprise qu'au siècle suivant 5.
A Copenhague, il n'en alla pas mieux. Comme toujours, le directeur du théâtre royal désirait jouer la pièce avant qu'elle fût publiée. Cette fois, il en fit même une condition pour la donner. Ibsen tint bon 6. Finalement, Rosmersholm ne fut pas accepté par le censeur Erik Bôgh, et même La Comédie de V Amour, qui était acceptée, ne fut pas jouée. Le résultat fut que le drame passa à un théâtre secondaire qui donnait
1 Andréas Paulson, Komedielakken og Engen , p. 70.
3 Dagbladett 1887, n° 124.
3 Skuespïllerinden Fru Lucie Wolf s Livserindringer, p. 202.
4 Halvdan Koht, Henrik Ibsen , eit diktar-liv, II, p. 269.
5 Blanc, Ibsen og Christiania Theater.
6 V. les lettres d’Ibsen à ce sujet dans L. C. Nielsen, op, cit ., II, pp. 373, 375, 376, 379 et 380.
habituellement des farces, et la représentation fut médiocre. Seul le rôle de Rosmer fut bien tenu, mais par un acteur suédois, August Lindberg, le même qui, le premier, avait joué Osvald. Edvard Brandès se lamenta sur cet échec de la scène danoise en même temps que sur le mauvais goût du public bourgeois de Copenhague, qui est en majorité « de droite et bigot 1 2 ».
Ce fut un peu mieux à Stockholm, au « Théâtre dramatique », où C. D. af Wirsén trouva même que le développement du caractère de Rebekka devenait plus clair à la scène qu’à la lecture, mais, dit-il, « le drame est trop énigmatique et il comporte trop d’interprétations pour être jamais vraiment populaire ». Le public avait une impression déprimante, c'était trop triste, et surtout la scène finale « paraissait tout à fait contre nature, et ne donnait aucune illusion de vérité * ».
En Allemagne, la diversité des jugements aussi bien du public que de la presse est curieuse. A Augsburg, public et presse sont d’accord, la critique considère la pièce comme une dérision, et à la troisième représentation le théâtre ne fait que 60 marks de recette 3. Par contre, à Berlin, Rosmersholm atteint 23 représentations, qui ne sont interrompues que par suite de circonstances fortuites. Mais les journaux sont très partagés. On publie brochures, articles, caricatures. La presse hostile dit que l’on manque actuellement de production dramatique autochtone, en même temps que de méthode dans l’analyse métaphysique et psychologique, en sorte qu’on ne se rend pas compte de ce qu’il y a de malsain dans les œuvres les plus récentes d’Ibsen4. La note de blâme paraît tout à fait dominante. R. v. Gottshall, dans Unsere Zeit, est surtout choqué de la méthode des révélations progressives : pour lui c’est
1 Polüiken , Ier décembre 1887.
2 C. D. af Wirsén, Kritiker , pp. 82-86.
3 Morgenbladet , 1887, n° 219.
4 Aftenposten , 1887, n° 381.