ACTE II
rait devenir plutôt fâcheuse, si des adversaires malveillants 1! 'éventaient.
ROSMER
Voulez-vous avoir l'obligeance de me dire ce que ce serait?
MORTENSGAARD
Vous ne pouvez pas le deviner vous-même, monsieur le pasteur?
ROSMER
Non, pas du tout. En aucune façon.
MORTENSGAARD
Bien, bien, il me faut donc lâcher le paquet... Je suis en possession d'une lettre singulière, écrite ici à Rosmersholm.
La lettre de mademoiselle West, vous voulez dire? Estelle si singulière?
MORTENSGAARD
Non, cette lettre-là n'est pas singulière. Mais j'ai reçu un jour une autre lettre de cette maison.
ROSMER
Aussi de mademoiselle West?
MORTENSGAARD
Non, monsieur le pasteur.
ROSMER
Mais de qui, alors? De qui?
MORTENSGAARD
De feu madame Rosmer.
ROSMER
De ma femme ! Vous avez reçu une lettre de ma femme !
MORTENSGAARD
Oui, je l'ai reçue.
ROSMER
Quand?
MORTENSGAARD
C'était dans les derniers temps de sa vie. Il peut y avoir dix-huit mois de cela. Et c'est cette lettre qui est singulière.
ROSMER
Vous savez bien que ma femme avait l'esprit dérangé à cette époque.
MORTENSGAARD
Oui, je sais que beaucoup de gens le croyaient. Mais je ne trouve pas que l'on puisse s'apercevoir de rien de pareil dans la lettre. Quand je dis que la lettre est singulière, je l'entends d'une autre façon.
ROSMER
Et sur quel sujet ma pauvre femme s'est-elle avisée de vous écrire?
MORTENSGAARD
J'ai la lettre chez moi. Elle commence par dire à peu près qu'elle vit dans la terreur et l'épouvante. Car il y a tant de méchantes gens par ici, écrit-elle. Et ces gens-là ne pensent qu'à vous faire du tort.
ROSMER
A moi?
MORTENSGAARD
Oui, c’est ce qu'elle dit. Mais vient ensuite ce qu'il y a de plus singulier. Dois-je en parler, monsieur le pasteur?