ACTE II
ROSMER
Bien, alors je vous dirai que je me suis libéré entièrement. De tous les côtés. Je suis maintenant sans le moindre rapport avec les doctrines de l'Église. Ces questions ne me touchent pas le moins du monde désormais.
MORTENSGAARD, le regarde, abasourdi .
Non,... si la lune tombait du ciel, je ne pourrais pas être plus... ! Vous-même, monsieur le pasteur, vous vous déliez !...
ROSMER
Oui, j'en suis où vous avez été vous-même depuis longtemps. Vous pouvez donc annoncer cela dans le Phare demain.
MORTENSGAARD
Cela aussi? Non, cher monsieur le pasteur... Excusezmoi, mais il vaut mieux ne pas toucher à ce côté de la question.
ROSMER
Ne pas indiquer cela?
MORTENSGAARD
Pas pour commencer, je veux dire.
ROSMER
Mais je ne comprends pas...
MORTENSGAARD
Si, car voyez-vous, monsieur le pasteur... Sans doute n'êtes-vous pas au courant de la situation en détail, comme moi, je présume. Mais puisque vous êtes passé à l'opinion libérale,... et puisque, ainsi que l'a dit made-
moiselle West,... vous voulez prendre part au mouvement,... vous le faites, naturellement, avec le désir d'être aussi utile que vous le pourrez à la cause et au mouvement.
ROSMER
Oui, je le voudrais de tout mon cœur.
MORTENSGAARD
Bien ; mais alors je vous ferai simplement savoir, monsieur le pasteur, que si vous vous présentez ouvertement avec cette histoire... votre reniement de l'Église, vous vous liez les mains tout aussitôt.
ROSMER
Vous croyez?
MORTENSGAARD
Oui, vous pouvez être sûr qu'il ne restera pas grand'chose à faire pour vous dans la région. Et d'ailleurs,... des libres penseurs, nous en avons déjà bien assez, monsieur le pasteur. J'allais dire,... nous avons trop de ces gens-là. Ce dont le parti a besoin, ce sont des éléments chrétiens,... que tout le monde est obligé de respecter. C'est là ce qui nous manque terriblement. Aussi le plus sage est-il que vous ne disiez mot de tout cela, qui ne regarde pas le public. Voilà, c'est mon opinion.
ROSMER
Ah ! oui. Vous n'osez donc pas vous commettre avec moi si je proclame ouvertement mon reniement?
MORTENSGAARD, branle la tête.
Je n'ose pas, monsieur le pasteur. En ces derniers temps je me suis fait une règle de ne jamais rien soutenir ni personne qui nuise à ce qui est de l'Église.
ROSMER
Êtes-vous donc revenu ces derniers temps dans le giron de l'Église?
MORTENSGAARD
C'est une autre question.
ROSMER
Ah ! c'est ainsi. Oui, alors, je vous comprends.
MORTENSGAARD
Monsieur le pasteur,... vous devriez vous rappeler que je n'ai pas... moi particulièrement... une entière liberté d'action.
ROSMER
Qu'est-ce donc qui vous retient?
MORTENSGAARD
Ce qui me retient, c'est que je suis un homme flétri.
ROSMER
Ah!... vraiment.
MORTENSGAARD
Un homme flétri, monsieur le pasteur. Vous devriez vous en souvenir mieux que personne. Car c'est vous principalement qui m'avez imprimé la flétrissure.
Si j'en avais été alors au même point où je suis aujourd'hui, j'aurais traité votre faute avec plus de ménagements.
MORTENSGAARD
C'est aussi ce que je pense. Mais maintenant il est trop tard. Vous m'avez flétri une fois pour toutes. Flétri pour
toute la vie. Enfin, vous ne vous rendez sans doute pas pleinement compte de ce que cela comporte. Mais vous ne tarderez peut-être pas à sentir vous-même comme il en cuit, monsieur le pasteur.
ROSMER
Moi?
MORTENSGAARD
Oui. Car vous n'allez pas croire que le proviseur Kroll et son cercle donnent l'absolution à une rupture comme la vôtre? Et l'on dit que la Gazette du département va être très féroce. Il peut bien arriver que vous soyez flétri, vous aussi.
ROSMER
Je me sens invulnérable en tout ce qui me concerne personnellement, monsieur Mortensgaard. Ma conduite est inattaquable.
MORTENSGAARD, avec un sourire malin .
Voilà un bien grand mot, monsieur le pasteur.
C'est possible. Mais j'ai le droit d'employer un si grand mot.
MORTENSGAARD
Même si vous scrutiez votre conduite aussi à fond que vous avez autrefois scruté la mienne?
ROSMER
Vous avez un air singulier en disant cela. A quoi faitesvous allusion? Est-ce à quelque chose de précis?
MORTENSGAARD
Oui, c'est une affaire précise. Une seule. Mais qui pour-