ACTE II
( Il se jette sur la chaise devant la table à écrire , appuie ses coudes sur la table , et se cache la figure dans les mains.)
REBEKKA, s'approche de lui par derrière avec circonspection.
Ecoute, Rosmer. S’il était en ton pouvoir de rappeler Beate... près de toi... à Rosmersholm... le ferais-tu?
ROSMER
Oh ! est-ce que je sais ce que je ferais ou ne ferais pas. Je n’ai de pensée que pour cela seulement,... qui est irrévocable.
REBEKKA
Tu devrais commencer à vivre, maintenant, Rosmer. Tu avais déjà commencé. Tu t’étais libéré entièrement,... de toutes parts. Tu te sentais joyeux et à l’aise...
ROSMER
Ah! oui,.., c’est bien vrai. Et voilà ce poids accablant.
REBEKKA, derrière lui , les bras sur le dos de sa chaise .
Comme c’était charmant lorsque nous étions assis au salon au crépuscule. Et nous collaborions pour établir les plans de vie nouveaux. Tu voulais intervenir dans la vie vivante,... dans la vie vivante d’aujourd’hui,... comme tu disais. Tu voulais aller en libérateur de maison en maison. Gagner les esprits et les volontés. Créer des êtres nobles partout à la ronde,... dans un cercle de plus en plus étendu. Des êtres nobles.
ROSMER
De joyeux êtres nobles.
Oui... joyeux.
REBEKKA
ROSMER
Car c’est la joie qui ennoblit les esprits, Rebekka.
Ne crois-tu pas... la douleur aussi? La grande douleur? ROSMER
Oui,... si l’on pouvait en sortir. La dominer. La surmonter.
REBEKKA
C’est là ce que tu dois faire.
ROSMER, secoue tristement la tête.
Je ne surmonterai jamais cela... entièrement. Toujours il restera un doute. Une question. Jamais plus je ne pourrai savourer le sentiment qui rend la vie si délicieuse à vivre.
REBEKKA, au-dessus du dossier de la chaise , parle plus bas.
Quel sentiment veux-tu dire, Rosmer?
ROSMER, lève la tête vers elle.
La paisible, la joyeuse pureté de conscience.
REBEKKA, recule d'un pas.
Oui. La pureté de conscience.
( Court silence.)
ROSMER, le coude sur la table, la tête appuyée sur la main , le regard fixe.
Et comme elle a su agencer les faits. Les grouper systématiquement. Elle commence par douter de mon orthodoxie... Comment, à ce moment, a-t-elle pu en avoir l’idée? Mais elle l’a eue. Et ce doute a grandi, est devenu certitude.
Et ensuite,... oui, alors il lui était facile de tenir le reste pour vraisemblable.
(Use dresse et se passe la main dans les cheveux.)
Oh ! toutes ces suppositions effarantes ! Je ne pourrai jamais en être quitte. Je le sens bien. Je le sais. Elles surgiront soudain et rappelleront la morte.
REBEKKA
Comme le cheval blanc de Rosmersholm.
ROSMER
Oui, c'est cela. Détalant dans l’ombre. Dans le silence.
REBEKKA
Et à cause de ce funeste fantôme, tu laisseras échapper la vie vivante sur laquelle tu avais commencé à prendre prise.
ROSMER
Tu as raison, c’est pénible. C’est pénible, Rebekka. Mais je n’ai pas le choix. Comment pourrais-je bien sortir de là!
REBEKKA, derrière la chaise.
En te créant de nouvelles relations.
ROSMER, avec un sursaut , lève la tête.
De nouvelles relations !
Oui, de nouvelles relations avec le monde du dehors. Vivre, agir. Ne pas rester là à te creuser l’esprit et à couver d’insolubles énigmes.
ROSMER, se lève.
De nouvelles relations?
( Il arpente la pièce , s'arrête à la porte , et revient.)
Une question me vient à l'esprit. Ne t'es-tu pas aussi posé la même question, Rebekka?
REBEKKA, a de la peine à respirer.
Dis-moi... quelle est... cette question.
ROSMER
Quelle tournure crois-tu que vont prendre nos relations désormais?
REBEKKA
Je pense bien que notre amitié subsistera,... quoi qu'il arrive.
ROSMER
Oui, ce n'est pas à cela précisément que je pensais. Mais ce qui, dès le début, nous a rapprochés tous les deux,... ce qui nous lie si intimement l'un à l'autre,... notre foi commune à une chaste union entre homme et femme...
REBEKKA
Oui, oui,... eh bien?
Je pense qu'une telle union,... telle que la nôtre,... convient surtout à une vie tranquille, menée dans une heureuse paix, n'est-ce pas?...
REBEKKA
Et alors !
ROSMER
Mais devant moi s'ouvre maintenant une vie agitée, pleine de luttes et de fortes émotions. Car je veux vivre