ÉBAUCHE
Salon du presbytère. Conversation entre S. et Mlle B. L'étudiant arrive de promenade. Le vieil ancien gérant de pharmacie vient pour affaires, il s’en va. La famille réunie. Le capitaine de cavalerie. Le préfet et sa fille en visite pour une invitation ; celle-ci est acceptée ; le changement sera révélé alors. La famille seule ; on vient à parler des chevaux blancs.
ÉBAUCHE Premier acte.
Le salon du manoir, tard dans T après-midi; le prêtre et la demoiselle.
Premier acte.
(Salon chez Boldt-Rômer. La pièce est démodée, mais agréable. Au mur de droite un grand poêle; plus loin, une porte. Au mur du fond, double porte sur le vestibule. Au mur de gauche, deux fenêtres avec des pots de fleurs sur les rebords. Près de la première fenêtre, une table avec une machine à coudre; dans le coin à droite un canapé avec une table et des fauteuils. Aux murs sont accrochés de vieux portraits de famille représentant des prêtres et des officiers. On est l'après-midi. Le soleil brille sur le tapis.)
(Boldt-Rômer, assis sur un fauteuil à bascule près du poêle, lit une revue. Mlle Radeck, assise près de la fenêtre, coud à la machine.)
Boldt-Rômer (abaissant son livre). — Hm ! c’est tout de même singulier.
Mlle Radeck (regarde de son côté). — Quoi donc?
Boldt-Romer. — C’est tout de même singulier pour moi d’être assis là... maintenant, dans la semaine de Pâques,... et de n’avoir à m'occuper de rien ; de ne porter aucune responsabilité.
Mlle Radeck, — Mais n’en éprouvez-vous pas un soulagement?
Boldt-Romer. — Si, vous le pensez bien. C’est aussi seulement au commencement... Où sont les fillettes aujourd’hui?
Mlle Radeck. — Elles doivent être à patiner sur l’étang du moulin.
LES MANUSCRITS
Boldt-Romer (se lève). — Je n'ai pas voulu le dire encore. Il faut bien qu’elles s’amusent un peu. Mais cela me déplaît fort qu’elles courent en bas sur l’étang.
Mlle Radeck. — Oh ! il n’y a pas de danger. L’étang n’est pas profond ; et d’ailleurs la glace est tout à fait sûre.
Boldt-Romer. — Je le sais bien ; et ce n’est pas à cela que je pense.
Mlle Radeck. — Ah! c’est à cause... à cause de l’autre affaire?
Boldt-Romer. — Oui. Je trouve un peu lugubre que les enfants s’ébattent et crient juste au-dessus de l’endroit qui a été le lit de mort de leur mère.
Mlle Radeck. — Mais les fillettes ne sont pas au courant du fait.
Boldt-Romer. — Non; mais nous sommes au courant... malheureusement ; et c’est pourquoi je ne peux m’empêcher... Oui, oui, je sais bien que c’est là une futilité; une sorte de préjugé, appelez-le comme vous voudrez ; mais tout de même...
Mlle Radeck. — Pas encore parvenu à surmonter cela, alors?
Boldt-Romer. — Je ne parviendrai certainement jamais à le surmonter complètement.
Mlle Radeck. — Alors vous devriez essayer de voir si vous pourriez retourner au point où vous étiez auparavant.
Boldt-Rômer. — Où? Jamais je n’en ferai rien ! Je ne le peux ni ne le veux.
Mlle Radeck. — Le mieux aurait été, en tout cas, que vous en fussiez toujours resté là.
Boldt-Romer. — Et vous pouvez me dire cela? A moi? A moi qui n’ai jamais eu un moment de bonheur avant d’avoir eu l’esprit affranchi.
Mlle Radeck. — Oh ! il y a encore beaucoup de chemin à faire avant que vous soyez complètement affranchi. Je crois qu’il aurait mieux valu que je ne fusse jamais entrée chez vous.
Boldt-Romer. — Qu’aurais-je été maintenant, alors?
Mlle Radeck. — Ce que vous étiez auparavant.
Boldt-Romer. — Oui, c’est vrai. Un homme sans horizon ; sans la moindre compréhension de la vie réelle qui lutte et travaille autour de nous.
Mlle Radeck. — Oui, mais tout de même ; sensible comme vous l’êtes ; et avec tout l’héritage du passé qui a mis sa marque sur vous. Oh ! non, ça ne s’efface pas facilement... (Elle regarde dehors.) Tiens; voilà le proviseur.
Boldt-Romer. — Qui est-ce qui vient?
Mlle Radeck. — Votre beau-frère.
(Le proviseur Hekmann entre par le vestibule.)
Hekmann. — Mais qu’est-ce qu’on voit dans les journaux?
Rosenhjelm. — « Les journaux sont arrivés?
Hekmann. — Oui, et on y voit que tu résignes ta fonction.
Rosenhjelm. — Il y a longtemps que j’y ai pensé. Je ne peux pas rester. C'est impossible.
Hekmann. — Il est bien naturel que tu ne puisses pas souscrire à ces tendances d’un sombre piétisme qui ont gagné tant de milieux. Mais n’est-ce pas ton devoir de combattre...
Rosenhjelm. — Pas comme prêtre. Je ne peux pas conserver ce poste.
H. — Je ne comprends pas cela.
R. — Je n’aurais jamais dû prendre des fonctions ecclésiastiques. Je ne l'ai d’ailleurs pas fait de bon gré. Mais c’était dans les traditions de la famille. Prêtres et militaires ont alterné... de père en fils. Et comme mon père était officier, il allait comme de soi que je prendrais la théologie. Moi-même, dans ce temps-là, je trouvais cela très bien.
H. — Et tu y avais si solidement attaché ta vie. Que vas-tu
LES MANUSCRITS 647
entreprendre maintenant... toi qui es dans la force de ton âge?
R. — J'ai toute la grande exploitation rurale...
H. — Cela n'absorbe pas ton temps ; tu as régisseur et métayers. Non, tu n’as plus d’excuses maintenant. Tu vas intervenir dans la vie publique.
R. — Ça, j’y ai pensé aussi,,., à ma façon.
H. — Pas d’une façon distincte. Il faut que tu entres dans les rangs du parti. Tu vois bien à quel point c’est nécessaire. Choisis-toi une spécialité. Élève-toi contre ce Mortensgaard qui soulève toute la foule ignorante. Et j’entends dire qu’il pense à lancer un journal.
R. — Vraiment. Oui, c’est un homme doué. Il écrit et il parle bien.
H. — Oh ! mon bon, c’est chose facile quand on ne se soucie guère de la vérité et des faits.
R. — Oui, je ne connais pas beaucoup les faits en ces matières.
H. — Mais moi, je les connais. Et j’ai eu l’occasion de contrôler ce Mortensgaard. C’est un des démagogues les plus dénués de scrupules que nous ayons par ici. Et ce n’est pas peu dire, crois-moi.
R. — Mais ne serait-il pas vrai que ces radicaux ont fait assez de bien ces dernières années?
H. — Jamais de la vie je n’en conviendrai. Eux? Quel bien pourraient-ils faire? Rien de bien peut-il sortir de sources aussi impures?
R. — Mais avons-nous le droit de condamner si formellement les sources?
H. — Ne pousse pas la douceur si loin, mon cher Rosenhjelm. Et qu’est-ce que ce bien que tu as découvert? Fais-tu peut-être allusion au coup d’État des chefs de la masse?
R. — Ce sont là des questions où je ne m’entends pas. Mais
il me semble qu’il est venu comme un peu plus d’indépendance dans la façon de penser de chacun.
H. — Et tu comptes cela pour un bien chez ces gens médiocres et mal affermis? Je crois que tu te trompes grandement. Et je dois dire que je m’étonne fort d’entendre de telles paroles dans ta bouche. Toi qui as pourtant hérité tout le respect de ta famille pour l’autorité et pour le bon ordre légal.
R. — Qui sait,... peut-être ne peut-on éviter complètement la contagion du temps où l’on vit.
H. — J’espère du moins que ce ne sera jamais Je cas pour aucun de nous deux. Nous resterons purs. N’est-ce pas, Rosenhjelm?
R. — Rester pur, autant que possible, est incontestablement la tâche de tous.
H. — Oui, et fonder la pureté autour de soi, ou, du moins, proscrire l’indécence.
R. — Certes, j’en suis d’accord.
H. — Eh bien ! tu dois aussi être d’accord pour intervenir, prendre part à la vie publique, combattre toutes ces tendances funestes...
R. — Mais, mon cher, quand on n’est pas du tout fait pour cela?
H. — Dans une société cultivée, tout le monde est fait pour être citoyen.
R. — Tout le monde?
H. — Je veux dire, bien entendu, quiconque remplit les conditions nécessaires, quiconque possède un certain degré d’éducation et de notions, je n’exige pas un savoir proprement dit. Mais vraiment on devrait tout de même pouvoir demander une éducation et des connaissances générales. C’est cela, vois-tu, qu’il serait extrêmement salutaire de mettre en évidence pour les masses.
LES MANUSCRITS