‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 269 sur 300 · CHEVAUX BLANCS · texte numérisé non relu

CHEVAUX BLANCS

pièce en cinq actes, par

Henrik Ibsen

Premier acte.

(Salon démodé, mais grand et agréable, chez les Rosmer. Au mur de droite, un poêle ; plus loin, une porte. Au mur du fond, double porte sur le vestibule. Au mur de gauche, deux fenêtres avec des pots de fleurs dans des jardinières. Près du poêle un canapé avec une table et des fauteuils. Aux murs sont accrochés de vieux portraits de famille représentant des officiers et des prêtres. Il est tard dans l’après-midi. Le soleil d’hiver brille sur le tapis.)

(Mme Rosmer, debout devant la première fenêtre, soigne les fleurs, Mme Helset entre par la droite avec un panier à couverts.) *

Mme Helset. — Je ferais aussi bien de commencer à mettre le couvert pour le thé, n'est-ce pas, madame?

Mme Rosmer. — Oui, faites donc. Il ne va sans doute pas tarder.

Mme Helset (étend la nappe). — Non, il ne va pas encore venir si tôt; car je l'ai vu de la cuisine...

Mme Rosmer. — Bien, bien...

Mme Helset. — ...de l'autre côté de l'étang du moulin. Il a d’abord voulu aller droit par la passerelle ; et puis il a reculé. . .

Mme Rosmer. — Vraiment?

Mme Helset. — Oui, et alors il a fait le tour. Ah! oui, c’est singulier, avec des endroits comme ça. Des endroits où il est arrivé des histoires pareilles,.. « des endroits... C'est tenace; on n'oublie pas vite.

Mme Rosmer. — Non, on n'oublie pas.

Mme Helset. — Non, certes, non.

(Elle sort à droite.)

Mme Rosmer (à la fenêtre, regarde dehors). — Oublier. Oublier, oui I

Mme Helset (à la porte). — Madame, j'ai aperçu le proviseur. Il vient ici.

Mme Rosmer. — Vous en êtes sûre?

Mme Helset. — Oui, il est passé au-dessus de l'étang du moulin.

Mme Rosmer. — Et dire que mon mari n'est pas à la maison.

Mme Helset. — Le thé sera prêt quand on voudra.

Mme Rosmer. — Mais attendez ; nous ne savons pas s’il va rester.

Mme Helset. — Bien, bien.

(Elle sort à droite.)

Mme Rosmer (va ouvrir la porte du vestibule). — Bonjour, vous êtes cordialement le bienvenu, cher proviseur.

Le proviseur Gylling (ôte son manteau). — Merci. Alors, je ne vous dérange pas?

Mme Rosmer. — Non, comment pouvez-vous le croire? Au contraire.

Gylling (entre). — Voilà qui va bien. Mais où est votre mari?

Mme Rosmer. — Il est seulement allé faire un petit tour. Je pense qu'il va revenir tout de suite. Veuillez vous asseoir en attendant.

Gylling (s'assied près du poêle). — Merci bien. Il y a un sujet dont je voudrais lui parler.

Mme Rosmer (s'assied près de la table). — C'est une chance ; grâce à cela nous vous voyons enfin une fois chez nous. Pourquoi n'êtes-vous pas venu nous voir plus tôt?

LES MANUSCRITS

Gylling. — Oh ! on ne doit pas importuner les jeunes mariés.

Mme Rosmer (sourit). — Hm!... nous ne sommes pas tellement jeunets, à vrai dire.

Gylling. — Bon, nouveaux mariés, en tout cas. Et de plus, comme vous savez, je me suis absenté une quinzaine de jours.

Mme Rosmer. — Oui, vous avez circulé dans les réunions publiques.

Gylling. — Je suis devenu un meneur politique, comme disent les journaux radicaux... quand c'est de nous qu'il s'agit. Ou peut-être ne lisez-vous pas ces journaux-là?

Mme Rosmer. — Oh î si, nous les lisons de temps en temps...

Gylling. — Eh bien ! vous avez sans doute vu comment j'ai été invectivé et malmené? Quelles grossièretés j'ai dû subir?

Mme Rosmer. — Oui, mais il me semble que vous avez donné de bons coups de dent.

Gylling. — C'est vrai ; j'ose le dire moi-même. Du moment que je me livre à l'action publique, je ne suis certes pas d’humeur à tendre tout bonnement le dos... Mais ne parlons pas de ces tristes et lamentables querelles. Dites-moi plutôt... que vous semble aujourd’hui d'être devenue la dame de la maison?

Mme Rosmer (à mi-voix). — Je me sens à tous égards indiciblement heureuse.

Gylling. — Eh bien! cela me réjouit le cœur. Il ne peut d’ailleurs en être autrement. Un homme comme Ejlert Rosmer ! Et puis le fait que vous n'êtes pas entrée ici dans un état de choses inconnu et inaccoutumé, où il faut vous acclimater. La maison et tout, ici, est devenu depuis longtemps comme votre foyer. Il y a seulement cette différence que tout cela est maintenant votre propre foyer.

Mme Rosmer (se rapproche un peu de lui). — Cher proviseur, vous me dites cela si ingénument que je suis sûre que cela ne cache aucun ressentiment.

Gylling. — Ressentiment? Que voulez- vous dire par là?

Mme Rosmer. — Il n’y aurait rien d'étonnant si vous vous

sentiez péniblement affecté de voir une autre à la tête de la maison où vous étiez habitué à voir votre sœur être la maîtresse jusqu'il y a deux ans. Mais vous ne l'êtes pas? (Elle lui tend la main.) Merci, cher proviseur ! Merci, merci de cela !

Gylling. — Mais, dites-moi, d’où diantre vous est venue pareille idée! Il me déplairait... maintenant que ma pauvre sœur a disparu... il me déplairait maintenant que vous occupiez la place qu’elle a laissée vide,... que vous fassiez de Rosmer un homme heureux... après tous ces terribles événements,... et que vous-même enfin soyez heureuse après les soins que vous lui avez prodigués... la pauvre créature déséquilibrée qui a choisi de... qui a fini par... tout quitter.

Mme Rosmer. — Oh ! ne parlons pas de ces choses pénibles. N'y pensons pas.

Gylling. — Non, n'y pensons pas. Tenons-nous- en à ce qui est agréable. Dites-moi, madame Rosmer... Mais ceci, d'abord... ; permettez-moi de vous appeler Agate, comme elle le faisait.

Mme Rosmer (joyeuse). — Oui, c'est cela ! (Elle lui serre les mains.) Merci, merci !

(Ejlert Rosmer entre par la droite.)

Mme Rosmer. — Rosmer, vois-tu qui est là?

Rosmer. — Madame Helset me l’a dit. (Il serre la main du proviseur.) Sois le bienvenu à ton retour dans cette maison, cher vieil ami. Je savais bien que tout finirait par être comme par le passé entre nous.

Gylling. — Mais, voyons, t’es-tu aussi follement imaginé que j'aurais avec vous des rapports tendus.

Mme Rosmer. — Oui, dis donc, comme il est heureux que ce n'ait été qu’une imagination.

Rosmer. — Ce n’était vraiment que cela, Gylling? Mais pourquoi es-tu resté si complètement à l’écart de nous?

Gylling. — Parce que je ne voulais pas être ici comme un

LES MANUSCRITS 653

vivant souvenir de tes années malheureuses... et de celle qui a fini dans l'étang du moulin.

Rosmer. — Oui, c'était une belle et délicate pensée de ta part, cher Gylling. Mais je dirai que c'était tout à fait inutile. Ni Agnete ni le petit Alfred ne sont des souvenirs que nous redoutons d'évoquer. Au contraire. Nous en parlons souvent. Ils font encore comme partie de la maison, il nous semble.

Gylling. — Vraiment? Vous pouvez en parler?

Mme Rosmer. — Oui, pourquoi pas?

Rosmer. — C’est tout naturel. Agate et moi nous aimions tant les disparus. Oh I c’est un grand bonheur de n'avoir rien à se reprocher...

Gylling. — Désormais, je viendrai vous voir tous les jours.

Mme Rosmer. — Oh ! oui, si vous le vouliez 1

Rosmer. — J'aurais vivement souhaité que les relations entre nous n'eussent jamais été interrompues. Il y a bien des sujets dont je désirerais parler avec toi sans détours,... le cœur sur la main.

Mme Rosmer. — Oui, n'est-ce pas, Rosmer ! C'est le moment.

Gylling. — .Oh ! tu peux croire que je n’ai certes pas moins à causer avec toi. Car je suis devenu agitateur politique, comme tu dois le savoir.

Rosmer. — Oui, je sais.

Gylling. — Ah ! il ne convient vraiment plus aujourd’hui à un homme honnête qui réfléchit de rester spectateur passif. Maintenant que les radicaux sont arrivés au pouvoir dans le pays, il est temps que tous les citoyens à l'esprit droit se lèvent et s'unissent... il en est grand temps, je vous dis...

Mme Rosmer (réprimant un sourire). — Oui, n’est-il pas un peu tard maintenant?

Gylling. — Évidemment, ç'eût été le mieux, si nous avions arrêté le courant plus tôt. Mais aussi qui pouvait prévoir ce qui allait arriver I Pas moi, en tout cas. Ah ! mes yeux sont

ouverts, maintenant, certes ; car l'esprit de révolte a maintenant pénétré jusque dans l’école.

Rosmer. — Dans l’école? Dans ton école?

Gylling. — Oui, parfaitement. Dans ma propre école. Qu’en dis-tu. J'ai eu vent du fait que les garçons de la plus haute classe... c’est-à-dire une partie des garçons... ont fondé une association et y sont abonnés au journal de Mortensgaard.

Rosmer. — Hm... !

Mme Rosmer. — J'ai plutôt observé que les jeunes gens ne sont pas précisément radicaux, d'habitude.

Gylling. — La plupart ne le sont généralement pas. C’est bien vrai. La plupart, Dieu merci, à cet âge-là, ont encore assez le respect de l’autorité, à la maison et à l'école, pour ne pas exprimer une critique précoce au sujet de ce qui est admis et reconnu. Mais il y a malheureusement des exceptions. Et c’est pour nous autres, membres de l’enseignement, un triste fait, bien triste, que ce sont justement les garçons les miçux doués sous le rapport intellectuel qui constituent les exceptions.

Mme Rosmer. — Oui, cela aussi, je l'ai observé.

Gylling. — Mais ces brebis galeuses sont d'autant plus dangereuses. Elles sont capables de m’infecter tout le troupeau. Toute la classe. Toute l'école. Oui, c’est pour cela que je n’ai pas hésité à prendre une part active à ces réunions publiques et à mettre les gens en garde contre le néfaste esprit de l’époque, qui s’est répandu chez nous pour l’instant.

Rosmer. — Mais as-tu quelque espoir que l’on puisse obtenir un résultat par ce moyen?

Gylling. — Je veux en tout cas accomplir mon service de citoyen. Et j’estime que c’est le devoir de tout homme qui aime sa patrie et a le souci de la bonne cause d’en faire autant. Et c'est surtout pour cela que je suis venu te voir aujourd’hui...

Rosmer. — Comment? Veux-tu dire que je devrais...?

Mme Rosmer. — Mais, cher proviseur, vous savez bien sa répugnance...

LES MANUSCRITS

Gylling. — Il faut qu’il la surmonte. (A Rosmer.) Tu n’es pas au courant. Tu ne te rends pas compte de la situation partout dans le pays. Toutes les notions sont bouleversées. Ce sera un travail colossal d’extirper toutes ces erreurs.

Rosmer. — Je le crois aussi. Mais ce genre de travail n’est pas du tout pour moi.

Mme Rosmer. — Rosmer, il me semble que tu devrais parler carrément maintenant.

Gylling. — Tu es trop timide, Rosmer. Tu te tiens trop à l’écart de la vie. Tu as déposé ta fonction pastorale...

Rosmer. — Oui, je vais parler. Pourquoi crois-tu que j’ai déposé ma fonction pastorale?

Gylling. — Oh ! je le sais bien. Je trouve très naturel que tu te sois senti désagréablement affecté par les sombres tendances piétistes qui avaient pénétré tant de milieux, ici, et auxquelles tu ne pouvais te rallier.

Rosmer. — Je n’aurais jamais dû accepter une fonction ecclésiastique ; ni jamais me livrer à des études de ce genre ; c’est là le principal.

Gylling. — Mais, mon cher, tu aurais alors rompu avec une des plus belles et des plus inébranlables traditions de ta famille. Eilert Hanibal Rosmer était militaire. Par suite, son fils Eilert Alfred Rosmer devait être prêtre. On a ainsi alterné pendant plus de deux cents ans. Ce sont des faits que je connais bien, moi qui établis la généalogie de la famille.

Rosmer. — Oui, c’est bien cela, en effet, qui a été décisif pour moi dans le temps. Ou plutôt, il n’a pas été du tout question d’une décision de ma part. Mon père... hm 1 tu sais qu’il était chef d’escadron jusque dans le cercle de famille... il voulait que ce fût ainsi, et la question fut par là tranchée.

Gylling, avec un soupir. — Oui, c’était le temps des rapports sociaux bien ordonnés I

Rosmer. — Et moi, malheureusement, je faisais sans doute partie de cette catégorie de jeunes gens dont tu parlais tout

à l'heure,... ceux qui ont de médiocres capacités intellectuelles.

Gylling. — Toi! Comment peux-tu avoir cette idée!

Rosmer. — Si, car il n’y avait pas en moi la moindre étincelle d'esprit de révolte, dans ce temps-là.

Gylling. — Non, grâce à Dieu, cet esprit-là ne s'agitera jamais en toi.

Rosmer. — J'en suis pourtant venu à considérer la vie avec des yeux plus ouverts qu’autrefois.

Gylling. — Écoute, Rosmer,... tu ne pourrais tout de même pas avoir eu la faiblesse de te laisser séduire parle fait que les chefs des masses ont remporté une victoire provisoire !

Rosmer. — Ces questions ne sont pas ce qui m'importe le plus ; il me semble pourtant qu'en ces dernières années il est venu comme un peu plus d'indépendance dans la façon de penser de chacun.

Gylling. — Et s'il en était ainsi? Compterais-tu cela pour un bien chez des gens aussi médiocres et mal affermis? D'ailleurs, tu te trompes grandement. Quelles sont donc les idées et opinions dominantes parmi les agités de la campagne, ici, chez toi? Ne sont-ce pas les mêmes idées et opinions qui échauffent les excités de la ville? Si, précisément. Et crois-tu que la foule tire ces idées et opinions de sa propre poitrine? Non, tout simplement,... ces gens les lisent dans le journal de Peter Mortensgaard. Ah ! c'est une source appétissante I

Mme Rosmer. — Mortensgaard écrit bien, pourtant, c’est incontestable.

Gylling. — Oui, mais, bon Dieu,... un homme avec un si sale passé ! Enfin, les radicaux ne sont pas dégoûtés, en ce qui concerne les bases morales. C'est pourquoi il est dangereux, ce Mortensgaard. Il est un des plus dangereux que nous ayons ici. Et il se peut qu'il devienne encore plus fâcheux à l'avenir. Car il pense maintenant à agrandir son journal, je sais de source sûre qu’il se cherche un habile collaborateur.

Rosmer. — Mais pourquoi, toi et les autres, ne pensez-vous

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pas à fonder un journal contre lui? Tes amis en ville possèdent le capital. Il ne serait certainement pas difficile...

Gylling. — Ah! voilà que tu m'amènes à l'objet de ma visite. C'est précisément à quoi nous avons pensé. En ce qui concerne la question d'argent, l'entreprise est assurée. Mais la direction,... la direction du journal, Rosmer. Dis-moi,... ne te sentirais-tu pas, pour la bonne cause, incité à t'en charger?

Rosmer. — Moi !

Mme Rosmer. — Non, mais comment pouvez- vous vouloir... !

Gylling. — Je m'essayerais bien volontiers moi-même dans ce genre aussi. Mais c’est tout à fait impossible. Je suis déjà surchargé de besogne... Mais toi, qui n'es plus pris par aucune fonction...

Rosmer. — J'ai toujours l'exploitation rurale.

Gylling. — Fadaises ; l'exploitation rurale ne te prend pas beaucoup de temps.

Rosmer. — Mais quand même ; c'est impossible. Je me sens tout à fait inapte... ; je ne vaux rien pour...

Gylling. — Tu ne peux pas le savoir avant d'avoir essayé. Nous t'aiderions, d'ailleurs, de notre mieux. Et de plus, tu as tout de suite un énorme avantage par le respect sans réserve dont tu jouis dans le département. Il n’y a pas un homme qui puisse être comparé à toi sous ce rapport. Le nom de Rosmer,... Dieu merci,... la famille Rosmer a compté depuis des temps immémoriaux comme un symbole de tout ce qui est ancien et bien, et droit. Grâce à cela, vois-tu, ta position, précisément la tienne, aurait un poids décuplé... Eh bien ! qu'en dites-vous madame Rosmer?

Mme Rosmer, rit. — Cher proviseur, pour moi c'est d'un prodigieux comique d'entendre cela.

Gylling. — Comment ! Comique?

Mme Rosmer. — Oui, car maintenant je vais vous dire franchement...

Rosmer. — Non, laisse-moi le dire moi-même...

(Mme Helset ouvre la porte à droite.)

Mme Helset. — Il y a là un homme à la porte de la cuisine. Il dit qu'il veut dire bonjour à monsieur le pasteur.

Rosmer. — Oui? Eh ! bien, priez-le d'entrer.

Mme Helset. — Ici, dans le salon?

Rosmer. — Mais oui.

Mme Helset. — C'est qu'il n’a pas la mine d’un homme qu'on peut introduire au salon.

Mme Rosmer. — Quelle mine a-t-il donc, madame Helset? Mme Helset. — Oh ! elle est plutôt fâcheuse, madame. Rosmer. — N'a-t-il pas dit son nom?

Mme Helset. — Si, il a dit qu'il s'appelle Uldrik.

Rosmer. — Ulrik?

Mme Helset. — Oui, et il a dit encore un autre nom. Il me semble que c’était Rosen... holm, ou à peu près.

Rosmer. — Ulrik Rosen...? Ce ne serait pas Ulrik Rosenhjelm?

Mme Helset. — Si, c'est ça qu'il a dit.

Mme Rosmer. — Le malheureux Ulrik Rosenhjelm. Gylling. — Le lamentable Rosenhjelm. Il est donc dans ces parages.

Rosmer. — Priez-le d'entrer, madame Helset.

Mme Helset. — Bien, bien.

(Elle sort.)

Gylling. — Veux-tu vraiment avoir cet individu dans ton salon?

Rosmer. — Je l'ai un peu connu au temps de sa prospérité. Mme Rosmer. — Ne l' avez-vous pas connu aussi?

Gylling. — Jamais personnellement. Hm !...

(Mme Helset ouvre la porte de droite à Ulrik Rosenhjelm, sort et ferme la porte derrière lui. Il a les cheveux et la barbe en désordre, et il est vêtu comme un simple vagabond. Pas de manteau,

LES MANUSCRITS

mauvais souliers, on ne lui voit pas de chemise. Vieux gants noirs ; chapeau mou serré sous le bras et un bâton à la main.)

Rosenhjelm, d’abord indécis, s’avance vivement vers le proviseur et tend la main. — Bonjour, Rosmer.

Gylling. — Pardon ; (Indique de la main.) là...

Rosenhjelm se retourne. — C’est juste, oui; le voilà. Bonjour, Rosmer. Je ne voulais pas passer devant la maison sans faire une visite.

Rosmer. — Les passants sont toujours les bienvenus ici.

Rosenhjelm. — Je n’avais pas de carte sur moi ; mais j’espère que cette dame âgée que j’ai rencontrée dehors m’a bien annoncé? Allons ; voilà qui est bien. (Il s’incline.) Ah ! madame la doyenne, naturellement. Et là? Un collègue, je vois.

Rosmer. — Le proviseur de la ville. Le proviseur Gylling.

Rosenhjelm. — Gylling? Gylling? Attendez un peu. N’avezvous pas étudié la philologie?

Gylling. — Oui, bien entendu.

Rosenhjelm. — Bon, mais alors, je t’ai connu...

Gylling. — Pardon...

Rosenhjelm. — N’as-tu pas été...

Gylling. — Pardon...

Rosenhjelm. — ... un de ceux qui m’ont fait exclure de l'Association des Étudiants?

Gylling. — Certainement; mais je proteste contre tout rapprochement.

Rosenhjelm. — Bien, bien; nach Belieben h monsieur le proviseur. Cela m’est bien égal. Je reste quand même celui que je suis.

Mme Rosmer. — Vous vous rendez sans doute en ville monsieur Rosenhjelm?

Rosenhjelm. — Oui, madame la doyenne. Je trouve que

1 Comme vous voudrez, en allemand, dans le manuscrit.

c’est presque une honte pour moi de ne pas connaître encore cette partie du pays. Quel est l’état d’esprit ici dans la ville? Car je pense à organiser une réunion du soir.

Mme Rosmer. — En quoi consisterait-elle?

Rosenhjelm. — En ce qui sera le mieux au goût des gens. Monsieur le proviseur ne pourrait-il pas me donner un bon conseil? Je me permettrai d’aller vous faire une visite.

Gylling. — Merci ; mais vous ferez sûrement mieux de vous adresser directement à Peder Mortensgaard.

Rosenhjelm. — Mortensgaard? Je ne connais pas de Mortensgaard. Qu’est-ce que c’est que cet imbécile?

Gylling. — Pourquoi appelez-vous l’homme un imbécile, quand vous ne le connaissez pas?

Rosenhjelm. — Est-ce que je n'entends pas à son nom qu’il est un plébéien?

Gylling. — Vraiment? Je ne me serais pas attendu à cette réponse.

Rosenhjelm. — Croyez-vous peut-être que Ulrik Rosenhjelm se fait bon camarade avec n’importe qui?

Gylling. — Autant que je sache, vous avez pourtant manifesté un intérêt particulier pour les basses classes de la société.

Rosenhjelm. — Oui, c’est exact; et j’en ai pâti. Persécutions de la part des gouvernants ; rires, mépris et moqueries chez les milliers d’indifférents qui ne veulent rien comprendre,... et ingratitude de la part des opprimés que je voulais aider. Vous voyez ici Ulrik Rosenhjelm, qui appartenait à la bonne société, à la meilleure société,... et qui était le premier dans la bonne société. On m’a chassé parce que j’avais du talent et le courage de dire et d’écrire ce que les gens chics préfèrent dissimuler. Maintenant je ne suis plus jamais en bonne société,... sauf quand je suis seul avec moi-même.

Gylling. — Ce n’est pas uniquement le talent ou les obstacles qui déterminent le sort de chacun. Il y a bien aussi la façon de vivre...

LES MANUSCRITS

Rosenhjelm. — Je comprends. Nous avons une morale d’état, et je n’y ai pas conformé ma vie. Au surplus, j’en ai assez, de ça aussi. Je voudrais revêtir l’homme nouveau, comme il est écrit quelque part. N’y a-t-il pas une société de tempérance dans la ville? D’abstinence totale? Il y en a une, naturellement.

Gylling. — Oui; j’en suis le président.

Rosenhjelm. — A vous voir, j’aurais pu m’en douter! Eh bien ! il n’est pas impossible que j'aille vous trouver et que je m’inscrive.

Gylling. — Oui ; je dois vous dire que nous n’admettons pas tout le monde de but en blanc.

Rosenhjelm. — A la bonheur 1 ! Ulrik Rosenhjelm n’a jamais couru après ces sortes de sociétés. Mais je n’ose prolonger ma visite. Il faut que j’aille en ville et trouve de quoi me loger. Il y a bien un hôtel convenable, j’espère.

Mme Rosmer. — Ne voulez- vous pas boire quelque chose de chaud avant de partir?

Rosenhjelm. — Quelle boisson chaude?

Mme Rosmer. — Une tasse de thé, ou bien...

Rosenhjelm. — Non, non, merci. Je ne mets pas volontiers à contribution l’hospitalité privée. Adieu. Ah ! c’est vrai, Rosmer; veux-tu me rendre un service au nom d’une vieille amitié.

Rosmer. — Volontiers. Qu’est-ce que c’est?

Rosenhjelm. — Vois-tu, je voyage à pied. Mon bagage ne viendra que plus tard. Veux-tu me prêter une chemise pour quelques jours.

Rosmer. — Très volontiers. Il n’y a pas autre chose?

Rosenhjelm. — Aurais-tu un manteau dont tu puisses te passer?

Rosmer. — Oh ! oui, j’ai cela sûrement.

1 Sic , en français dans le manuscrit.

Rosenhjelm. — Et puis peut-être une paire de souliers d’hiver... Je n'ai sur moi que des souliers de printemps.

Rosmer. — On pourra trouver ça. Aussitôt que je saurai l’adresse, j’enverrai les objets.

Rosenhjelm. — Pas du tout. Un pareil dérangement. J’emporterai le petit paquet.

Rosmer. — Bien, bien ; alors venez avec moi.

Mme Rosmer. — Non, moi, plutôt. Moi et Mme Helset nous nous en chargerons.

(Elle sort à droite.)

Rosmer. — N'y a-t-il rien d’autre en quoi je puisse vous servir?

Rosenhjelm. — Non, merci. Ah ! sacrebleu, c’est vrai, as-tu par hasard dix couronnes sur toi?

Rosmer. — Je pense bien. (Il ouvre son porte-monnaie.) J’en ai quinze.

Rosenhjelm. — Bien, bien, merci ; ça revient au même. Merci, en attendant. Rappelle-toi que j’ai reçu quinze. Adieu, messieurs.

(Il sort à droite, où Rosmer prend congé et ferme la porte derrière lui.)

Gylling. — Que t’en semble! Voilà jusqu’où en est venu le brillant Ulrik Rosenhjelm!

Rosmer. — Malheureusement; je le savais depuis longtemps.

Gylling. — Oui, c’était plutôt notoire. Mais le voir de ses yeux ! Des dons pareils mis hors d’usage par souillure morale...

Rosmer. — Ne serait-il pas encore possible de le sauver? Ne pourrait-on pas le relever?

Gylling. — Oh ! mon cher, comment s’y prendrait-on?

Rosmer. — Je pense qu’il faudrait procéder avec précaution,... avec affection, lui témoigner confiance, se fonder sur ses bonnes intentions... [Noté plus tard : une sorte de confession...]

LES MANUSCRITS

Gylling. — Te fondes-tu donc sur ses intentions?

Rosmer. — Je le voudrais bien.

Gylling. — En ce cas il pourrait peut-être nous être utile. Le style brillant qu'il avait autrefois...; sa plume mordante, impitoyable... ; et il n'avait pas précisément l'air d'être bien disposé pour les radicaux...

Rosmer. — Veux-tu dire qu’on pourrait le mettre à la tête du journal?

Gylling. — A la tête ! Dieu nous en garde, comment peux-tu le penser? Non, il faudrait au contraire le tenir à l'arrière-plan jusqu'à ce qu'il se soit réhabilité. Il devrait tâcher de mener une vie convenable,... tout au moins être prudent et ne pas donner publiquement prise à l'indignation. Et s’il pouvait se dominer suffisamment, et s'il pouvait, pendant quelque temps, être amené à rendre des services à la bonne cause... ; sous le couvert de l’anonymat le plus rigoureux, naturellement...

(Mme Rosmer est rentrée.)

Rosmer. — Il est parti?

Mme Rosmer. — Oui.

Gylling. — Bon, il faut maintenant que je pense aussi à m'en aller. Déjà il commence à faire sombre.

Mme Rosmer. — Vous ne voulez pas prendre le thé avec nous?

Gylling. — Non, non, merci; c'est impossible... Voilà, cher ami, je ne veux pas t'importuner davantage aujourd'hui. Maintenant tu vas réfléchir...

Rosmer. — Seras-tu chez toi demain matin?

Gylling. — Demain? Je ne peux malheureusement pas l'assurer... car...

Rosmer. — Bien, bien, j’irai voir, en tout cas. Je veux causer avec toi ; je veux avoir avec toi une longue conversation, mon cher Gylling...

Gylling. — Tu veux dire, au sujet du « Journal du Département »?

Rosmer. — Là-dessus et sur d'autres questions.

Gylling, lui serre la main. — Tu seras le bienvenu, mon cher ami. Et je pense bien que nous serons vite d’accord sur ce qu’est le devoir d’un bon citoyen, par ces temps de détresse. Adieu, madame. Adieu, chers amis.

(Rosmer et sa femme l’accompagnent dans le vestibule. On parle haut mais indistinctement pendant qu’il met son pardessus. Finalement : « Adieu, adieu, adieu », quand le proviseur s’en va. Rosmer et sa femme rentrent au salon.)

Mme Rosmer, — Qu’est-ce qu’il a dit quand je suis entrée? J’ai cru comprendre qu’il voulait mettre Rosenhjelm à l’essai dans le nouveau journal.

Rosmer. — C’est une idée qu’il a lancée comme une possibilité. Mais ça n’ira sûrement pas.

Mme Rosmer. — Non, je l’espère. En tout cas j’ai agi de façon que ça n’aille pas.

Rosmer. — Toi, ma chère. Qu’as-tu donc fait?

Mme Rosmer. — Il ne faut pas te fâcher si j’ai agi un peu à ma tête. Hein? Nous deux bons amis?

Rosmer. — Certainement ; tu peux faire tout ce que tu voudras. Mais qu’est-ce que c’est?

Mme Rosmer. — J’ai donné à Rosenhjelm une carte pour Mortensgaard.

Rosmer. — Tu as fait cela? Pour Mortensgaard?

Mme Rosmer. — J’ai griffonné rapidement quelques mots...

Rosmer. — Mais tu as entendu qu’il appelait Mortensgaard un imbécile et un plébéien.

Mme Rosmer. — Il ne faut pas faire attention à ça. Quand un homme est descendu aussi bas que Rosenhjelm, il fait le grand seigneur. D’ailleurs il a remercié et a promis de remettre la carte.

Rosmer. — Il l’a promis? Et demain, Gylling va peut-être venir le prendre.

LES MANUSCRITS

Mme Rosmer. — S'il s'est d'abord compromis avec le journal de Mortensgaard, le « Journal du Département » ne pourra pas se servir de lui.

Rosmer. — Et il s'ébruitera que c’est nous qui l'avons recommandé.

Mme Rosmer. — Qu'est-ce que cela peut faire. N'es-tu pas fermement résolu à livrer demain la bataille?

Rosmer, — Oui, c’est décidé. Il faut que cela ait lieu demain. Mais, grand Dieu, combien il est pénible, tout de même, d’affliger ses amis fidèles,... d'avoir à leur causer un chagrin vraiment profond.

Mme Rosmer. — Est-ce uniquement cela, Rosmer? N'y a-t-il pas en toi quelque reste qui a subsisté en toi à ton insu?

Rosmer. — Qu'est-ce que ce serait, ma chère? Tu veux dire incertitude ou doute?

Mme Rosmer. — Pas exactement cela.

Rosmer. — Non, tu peux être tranquille. Je me sens si libre, si sûr. (Il s'assied près d’elle.) Tu m'as fidèlement assisté. En moi, le vieil homme est mort. Je le regarde comme on regarde un cadavre.

Mme Rosmer. — Oui. Mais c'est alors que viennent ces chevaux blancs.

Rosmer. — Chevaux blancs? Quels chevaux blancs?

(Mme Helset entre avec la bouilloire à thé qu’elle pose sur la table.)

Mme Rosmer. — Qu'est-ce que c'était que vous m’avez raconté un jour, madame Helset? Vous disiez que depuis des temps immémoriaux il arrivait quelque chose de singulier ici, dans la maison, chaque fois qu’une personne dé la famille était morte.

Mme Helset. — Oui, c’est aussi vrai que me voilà. Le cheval blanc arrive alors.

Rosmer. — Oh! cette vieille légende de famille...

Mme Rosmer. — Il entre vers la fin de la nuit. Il entre dans la cour. A travers le portail fermé. Il hennit très fort. Il rue, fait un tour au galop, et sort, partant comme une trombe.

Mme Helset. — Oui, c'est bien ça. Ma mère et ma grand’mère l’ont vu.

Mme Rosmer. — Et vous-même aussi?

Mme Helset. — Oh ! je ne sais trop si j’ai rien vu moimême. Je ne crois guère à ce genre d’histoires, d’habitude. Mais ça, le cheval blanc,... oui, j’y crois. Et je continuerai d’y croire jusqu’à mon dernier jour. Mais je vais tout de suite...

(Elle sort à droite.)

Rosmer, après un court silence. — Penses-tu que cela puisse s’appliquer à moi?

Mme Rosmer. — Tous les gens affranchis que j’ai connus,... tous ceux qui se croient affranchis,... tous ont eu quelque part un tel cheval blanc, auquel ils ne cessent pas de croire.

Rosmer. — Et le complet affranchissement, selon toi, c’est...

Mme Rosmer. — C’est de se débarrasser de ses chevaux blancs. [Ajouté après coup : Nous allons avoir de la lumière, Rosmer.]

Mme Helset [Ajouté après coup : à la porte de droite]. — Voilà la lampe, madame.

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