‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 271 sur 300 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

(Le bureau de Johannes Rosmer. Porte au fond; de même à gauche [D’abord écrit : à dr.]. Bibliothèques et rayons aux murs. Une fenêtre à droite, devant laquelle est une table avec des livres et des papiers. Meubles anciens ; une table couverte d'un tapis au milieu de la pièce.)

(Johannes Rosmer est assis à la table de travail sur une chaise à haut dossier, et lit dans une brochure dont il coupe les pages à mesure.)

(On frappe à la porte à gauche.)

Rosmer, sans se retourner. — Vous pouvez entrer.

(Mlle West, en robe du matin, entre, un journal à la main.)

Mlle West. — Bonjour.

Rosmer, lisant. — Bonjour, chère. Vous voulez quelque chose?

Mlle West. — Voilà le « Journal du Département » d’aujourd’hui.

Rosmer se retourne. — Il y a quelque chose?

Mlle West. — Oui.

(Elle lui tend le journal.)

Rosmer. — Déjà. (Il lit.) Voyons ça.

Mlle West, derrière lui, appuyée sur le dossier de la chaise, lit aussi. — Ils ont voulu être les premiers...

Rosmer. — ... pour affaiblir l'effet, oui. « ... ne saurions trop exprimer notre mépris... » Mépris?... « pour des transfuges qui se sont cachés tant que la situation était incertaine... » Ce n'est pas Gylling qui a écrit cela.

Mlle West. — Qui sait?

Rosmer. — Non, non, « transfuges... mais qui tournent musique en tête aussitôt que la victoire paraît assurée. » Dire qu'ils peuvent écrire cela, à quoi ils ne croient pas eux-mêmes. Lorsque de troubles songe-creux sans volonté tombent entre les mains de personnes intrigantes intéressées »... je ne veux pas en lire davantage (Il se lève.) en tout cas pas maintenant.

Mlle West. — Répondrez- vous?

Rosmer. — Oh ! à quoi bon? Je ne suis d’ailleurs pas nommé.

Mlle West. — Le bruit ne tardera cependant pas à se répandre et à désigner qui est ainsi visé. La personne intrigante intéressée, c'est moi, naturellement.

Rosmer arpente nerveusement la pièce. — Ce temps de l'imposture,... oui, c'est vraiment une grande tâche d'en venir à bout.

(Mme Helset ouvre la porte à gauche.)

Mlle West. — Qu'y a-t-il, madame Helset?

Mme Helset. — C’est ce Mortensgaard qui voudrait bien parler à monsieur Rosmer.

Rosmer. — Mortensgaard? Que peut-il vouloir?

Mlle West. — Vous allez bien le faire entrer.

Rosmer, à Mme Helset. — Oui, qu'il vienne.

(Mme Helset ouvre la porte à Mortensgaard, ferme derrière lui, et sort.)

Mortensgaard. — Il y a longtemps que je n’ai paru devant vous, monsieur le pasteur.

Rosmer. — Oui, bien des années. Je me suis parfois demandé si je n’ai pas eu alors la main trop dure.

Mortensgaard. — Vous le pensez, monsieur le pasteur?

LES MANUSCRITS 679

Rosmer. — Enfin, vous avez trouvé une autre situation dont vous vous sentez sûrement plus satisfait.

Mortensgaard. — Oh ! oui, d une façon.

Rosmer. — Vous avez quelque chose à me dire?

Mortensgaard. — Il y a d'abord ceci qu’il m'a semblé que je devais vous remercier, monsieur le pasteur, pour la carte que m’a remise le licencié Hekfeldt.

Rosmer. — Vous devez en remercier mademoiselle West.

Mortensgaard. — Bien entendu. Mademoiselle aussi.

Mlle West. — Pourrez-vous l’employer?

Mortensgaard. — Malheureusement, je crois qu’il est trop tard.

Rosmer. — Vous croyez?

Mortensgaard. — Il n'est pas au fait de notre époque ; il est singulièrement étranger au mouvement. Il considère les choses avec des yeux qui peuvent avoir été assez radicaux il y a vingt ans...

Rosmer. — Oui, ils l’étaient. Dites-moi, avez-vous lu le « Journal du Département » d’aujourd'hui?

Mortensgaard. — Non, pas encore.

Rosmer. — Ne dites pas cela, monsieur Mortensgaard. Je suis sûr que vous l’avez lu.

Mortensgaard. — Oui, rapidement... parcouru çà et là.

Rosmer. — Alors vous avez vu l’article rédactionnel?

Mortensgaard. — Oui, il était un peu singulier, je trouve.

Rosmer. — Avez-vous compris qui était visé?

Mortensgaard. — Il me semble que je ne pouvais moimême y croire.

Rosmer. — - Non, non.

Mortensgaard. — Quelque brouille est donc survenue entre vous et les autres messieurs?

Rosmer. — Je me suis retiré de ce milieu. Je veux tâcher de prendre une position à part.

Mortensgaard. — Vous vous êtes retiré, monsieur le pasteur? Vraiment? Je ne me serais pas attendu à cela.

Mlle West. — C'est un acte préparé depuis longtemps, monsieur Mortensgaard.

Mortensgaard. — Depuis longtemps? Je ne l’aurais pas cru, je dois dire. Répondrez-vous à cette attaque, monsieur le pasteur?

Rosmer. — Je ne pense pas. Ces querelles d’homme à homme me répugnent trop.

Mortensgaard. — Mais si cela devenait nécessaire,... car il se peut qu’on renouvelle...

Rosmer. — Vous croyez?

Mortensgaard. — Ils le font d’habitude. Et si vous aviez peine à insérer quelque chose dans le « Journal du Département », mon journal vous est ouvert. Ce serait un grand honneur pour nous.

Rosmer, — Merci. Je profiterai peut-être de votre offre. Pas à propos de cela. Mais il est d’autres sujets que je désire toucher.

Mortensgaard. — Ce que vous voudrez, monsieur le pasteur. Plus vous en écrirez, mieux ce sera. Il est d’un avantage incalculable pour la cause du progrès dans tout le pays qu’un homme comme vous, un homme d’Église, se mette de notre côté.

Rosmer. — Oui, mais, écoutez ; d’abord je dois vous dire que je ne suis plus un homme d’Église.

Mortensgaard. — Parbleu, je le sais bien ; mais il importe peu que vous ayez résigné vos fonctions.

Rosmer. — C’est aussi ce que je pense. Mais le fait est que je ne partage plus la croyance de l’Église.

Mortensgaard. — Vous ne partagez plus...? Vous!

Rosmer. — Non, je me suis dégagé de tout cela.

Mortensgaard. — Vous devriez garder cela pour vous, monsieur Rosmer.

Rosmer. — Vous me le conseillez.

Mlle West. — Mais vous-même ne cachez pas vos opinions.

LES MANUSCRITS

Mortensgaard. — Cela ne servirait guère. Quand on a été une fois aussi imprudent,... aussi malchanceux que moi...

Rosmer. — Ne mettez-vous pas la vérité au-dessus de tout?

Mortensgaard. — Je mets mon but au-dessus de tout. J’ai continué d’être un instituteur ; seulement d’une autre manière. Ce qui m’a perdu, c’est la misère et le manque de connaissances. Aujourd’hui je veux aider le plus de gens que je pourrai à s’instruire et avoir du bien-être. Et cela ne peut se produire qu’au moyen de la liberté.

Rosmer. — Oui, là, nous sommes pleinement d’accord.

Mortensgaard. — C’est ainsi que je compense ma faute envers la société. Pour moi-même, je ne peux espérer aucun bénéfice. Comme citoyen, je suis mort, vous le savez.

Les deux notes suivantes sont écrites respectivement sur le recto et le verso d'un même feuillet. La première est une liste de personnages où le nom de Rebekka West montre quelle doit avoir été écrite après qu Ibsen eut renoncé à achever « Chevaux blancs » :

Johannes Rosmer.

Rebekka West.

Gylling, proviseur.

Ulrik Hekmann.

Peder Mortensgard.

Madame Helseth.

La seconde est sans doute du même temps, mais peut avoir été écrite un peu plus lard , au cours de la rédaction du premier brouillon de « Rosmersholm » :

Elle est intrigante et elle l’aime. Elle veut être sa femme et poursuit ce but inébranlablement. Lorsqu’il s’en aperçoit, elle le reconnaît ouvertement. Alors la vie ne lui offre plus aucun

bonheur. L'esprit démoniaque est éveillé par la douleur et l'amertume. Il veut mourir, et elle mourra avec lui. Elle le fait.

Manuscrit d'une écriture soignée , qui devait d'abord être une mise au net. Le page de titre et la liste des personnages ont été écrites au plus tôt lorsque le premier acte était presque achevé , car le nom de Rosmersholm y figure avec un s qui n'a été introduit qu'à la fin de cet acte. La page de titre est :

« Rosmersholm »

pièce en quatre actes par

Henrik Ibsen

Les variantes sont indiquées ici , par comparaison avec le texte définitif , conformément aux règles habituelles. Les dates sont données dans la notice.

P. 478, 1. 3. — pasteur] doyen et pasteur.

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