‹ Œuvres complètes. tome treizième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 3 sur 300 · MÉDITATIONS · texte numérisé non relu

MÉDITATIONS

Ayant achevé Un Ennemi du Peuple , Ibsen quitta son cher Gossensass, près du col du Brenner, le 9 octobre 1882. La date est précisée par lui-même dans le livre des voyageurs de l'hotel Grobner, où il a écrit :

Sei stets beglückt, Du schône Gegend ! Auf Wiedersehen, Ihr lieben, treuen Menschen !

Gossensass, am Tage meiner Abreise, 9 oktober 1882.

Henrik Ibsen *.

Il n’arriva toutefois à Rome que le 24 octobre, sans doute à cause de la difficulté des communications, par suite des inondations a. Il devait retourner à Gossensass en été 1883 et en été 1884, et passer les deux intervalles dans son appartement romain de la rue Capo le Case. Pendant ces deux années il médita longuement, et il écrivit un nouveau drame moderne dont il n’avait certainement pas eu l’idée auparavant, et qui

1 Halvdan Koht, Henrik Ibsen , eit diktar-liv , II, p. 225.

- Lettre à Fr. Hegel, du 2 décembre 1882, Breve , II, p. 114, où il dit être arrivé le 24 du mois précédent.

diffère des précédents à la fois par la forme et par les idées exprimées. La période d'incubation dura seize mois, de décembre 1882 à avril 1884, puis fut suivie d’une ébauche incomplète et d'une ébauche complète d’avril à juin 1884, après quoi vinrent d’assez amples remaniements, et enfin la mise au net. Le manuscrit fut envoyé à Hegel le 2 septembre 1884. On possède un certain nombre de notes écrites au cours de la période d’invention, et les ébauches et les remaniements, en sorte que l’on peut suivre les progrès de l’œuvre depuis la conception première, très confuse, jusqu'à l’achèvement. On verra même que les réflexions de l’auteur lui ont servi pour les œuvres suivantes.

A son biographe Henrik Jæger il a indiqué lui-même quelle était sa méthode :

En général, j’écris trois brouillons de mes drames, qui sont très différents par le dessin des caractères, non par l’action. Quand je procède à la première ébauche de mon sujet, il me semble avoir de mes personnages le degré de connaissance que l’on acquiert pendant un voyage en chemin de fer ; on s’est rencontré, on a bavardé sur ceci et cela. Au brouillon suivant, je vois tout plus clairement, je connais les personnages à peu près comme on les connaîtrait après un séjour de quatre semaines dans une ville d’eaux ; j’ai appris les traits essentiels de leur caractère ainsi que leurs menues particularités ; il n’est pourtant pas impossible que je me sois trompé sur quelque point important. Au dernier brouillon, enfin, je suis à la limite de mon savoir; je connais mes gens par d'intimes et longues relations... ils sont mes amis très proches qui ne me décevront d’aucune manière ; tels que je les vois alors, je les verrai toujours.

On voit qu’il s’agit avant tout, pour Ibsen, de construire des personnages, qu’il veut connaître à fond avant de les mettre en action. De là, le long temps qu’il lui faut avant d’aborder l’écriture, et ensuite, le plus souvent, la rapidité de celle-ci. Sur ses personnages il en sait plus long qu’il n’a l’occasion de nous dire en quelques actes. On connaît sa réponse à un homme qui lui demandait où il avait pris le nom de Nora : « Son vrai nom était Eleonore, mais elle était l’enfant gâtée de la famille, et on

PLACE DE L’IDÉE DANS L’iNVENTION 7

l’appelait Nora. » Il en parlait comme d’une personne qu’il aurait réellement et intimement connue.

Toutefois, il a écrit, sinon des pièces à thèse, du moins, des drames « à idées ». Quelle est la place des idées dans l’invention? Est-ce qu’elles s’introduisent après coup dans l’histoire des personnages, ou bien précèdent- elles et déterminent-elles leur création? Sauf exceptions peu nombreuses, pour Les Revenants , par exemple, on n’a guère que des plans et des ébauches, souvent des premières ébauches, mais cela veut dire des textes où déjà sont à peu près fixés à la fois les personnages et les idées, qui font corps, et l’on ne saurait discerner si les personnages et leur destin ont été combinés en vue de l’idée, ou si l'idée a été, en quelque sorte, un produit secondaire dont l’importance s’est peu à peu affirmée.

Parmi les manuscrits relatifs au Canard sauvage 1 sont des notes (p. 267) écrites sur du papier à lettres, qui n’étaient pas jointes au paquet des ébauches de cette pièce. Il n’est cependant pas douteux que ce sont bien des notes prises pour ce drame, car il y est question d’un certain E. L., qui est un photographe, un poète manqué. Son mariage est devenu en quelque sorte un « vrai mariage », parce que, dans la vie commune, il a décliné, ou, du moins, ne s’est pas développé. Obligé d’aller en soirée chez des gens chics, c’est pour lui un effort, et il retourne à sa médiocre vie de famille. Tout cela désigne clairement le futur Hjalmar Ekdal, et nous avons là, très probablement, la première note prise à son sujet. Il n’y est encore qu’un personnage rencontré en passant, mais qui a déjà fixé l’attention d’Ibsen.

1 Le titre norvégien, Vildanden , n’indique pas le sexe de l’animal. Mais dans le texte, Ibsen l’a fait féminin. Hedvig, quand elle en parle, ne dit pas den , qui serait indéterminé, mais hun, « elle », qui ne s’emploie généralement que pour les personnes humaines. Le vieil Ekdal dit parfois hun également. Mais ce féminin, en norvégien, s’emploie sans intention de spécifier le sexe. Il n’y avait donc pas lieu de modifier le titre traditionnel.

Pas la moindre esquisse de scénario. La phrase : « Il a, comme l’impr. A. (l'imprimeur Aslaksen), entrevu un monde supérieur, c’est son malheur », semble indiquer un drame, mais ne précise rien. Et, à beaucoup d’égards, E. L. est profondément différent de ce qu'il deviendra plus tard. Hjalmar Ekdal n'a aucune tendance socialiste. Il est sans vigueur, mais non « un pessimiste de séminaire ».

A côté de lui, un seul autre personnage : A. K., ancien camarade de E. L. C'est le seul trait qu'il ait de commun avec le futur Gregers Werle, puisqu’il est un sybarite qui cc jouit de la pauvreté et de la misère avec une indignation esthétique ». Il n’a pas de nom, et provisoirement est désigné par les initiales de son modèle, car il a un modèle, qui est le nouveau romancier norvégien Alexander Kielland. Dans son roman Else, il avait décrit la misère avec une sorte d'âpre complaisance, et il avait une réputation d'élégance et de raffinement. On l'appelait parfois « le petit marquis ». E. L. aussi avait un modèle dont il portait provisoirement les initiales. Ce modèle était Edward Larssen, homme de lettres qu' Ibsen avait autrefois connu à Kristiania, qui s'était fait photographe, et avait tiré, en 1861 ou 1862, la plus ancienne photographie connue d'Ibsen h

L’esquisse provisoire de ces deux personnages contient, en un désordre assez confus, des aphorismes dont il est parfois difficile de dire s’ils sont simplement des réflexions personnelles d Ibsen ou des opinions qu'il veut leur prêter. On les reconnaît, du moins, comme idées ibséniennes que l’on peut dater : « L'œuvre de la création a été manquée dès le début » (notes

1 La note est d’ailleurs pleine d’allusions personnelles. Drachmann ayant esquissé en 1882 une évolution dans le sens conservateur, Brandès avait plaisanté sur son vieillissement précoce : « Revenez demain ! Il a des rhumatismes, il est chauve, il est grand-père » ( Snevringer og horizonter, pp. 44-45). Plus loin, il est question du peintre allemand Franz Deininger, qu* Ibsen avait dû voir au Café Maximilian, puis du peintre norvégien M[athilde] Sm[ith], qu’Ibsen avait connue et recommandée [Brève, II, p. 64), et de l’écrivain E[milie] Zogb[aum], qu’il a sans doute connue à Kristiania.

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