IBSEN A-T-IL RENIÉ SES IDÉES
a signalé un article d’un certain A. K., qui prétend qu’ Ibsen lui a montré ces premières notes précisément en décembre 1882. Ceci paraît assez surprenant, car Ibsen était peu disposé à montrer de tels papiers, et Halvdan Koht ne trouve pas le renseignement tout à fait sûr. Il incline cependant à croire que la date est assez probable, et elle ne peut avoir été beaucoup plus tardive, car le 21 février 1883, Ibsen propose à Hegel de publier une édition nouvelle de La Fête à Solhaug, et ajoute : « Récrire cette pièce ancienne ne retarderait pas de façon sensible le nouvel ouvrage dont j’ai l’esprit occupé >. » La formule indique un état peu avancé de ses réflexions, mais il n’en aurait sans doute pas parlé du tout s’il n’avait encore imaginé que deux personnages de sa future pièce, et aussi vaguement que dans le manuscrit I. Celui-ci doit donc être notablement antérieur au 21 février 1883.
Et d’autre part la série des simples notes précédant les premiers brouillons a dû s’étendre jusqu’à mars ou avril 1884, car Ibsen a écrit le 27 juin suivant :
Pendant tout l'hiver j'ai médité sur quelques nouvelles fantaisies que j’ai roulées dans ma tête jusqu'à ce qu’elles aient pris forme dramatique, et j’ai achevé ces jours-ci une pièce en cinq actes. C’està-dire le brouillon, [...] i.
Les brouillons, en effet, sont datés, et Ibsen les a écrits en moins de huit semaines, du 20 avril au 13 juin.
Pour celui qui cherche à suivre Ibsen dans les circuits de sa pensée, le changement, d’aucuns disent même le renversement de ses idées qui s’est produit avec Le Canard sauvage pose la question : pourquoi, et à quel moment a-t-il changé?
Mais d’abord, le changement a-t-il été vraiment si grand?
Le sujet du drame est encore la vocation, le dévouement à une cause. Par là, Gregers Werle répond à ce qui a été le souci
1 L. C. Nielsen, Frederik V. Hegel , II, p. 360.
* Lettre à Theodor Caspari, Breve , II, p. 136.
dominant de l’auteur depuis Catilina jusqu’à Un Ennemi du Peuple . Mais c’est précisément parce que le sujet a été si souvent, et si récemment traité par Ibsen que la pièce paraît contredire toutes les précédentes. Car Gregers Werle devient un personnage à la fois sinistre et ridicule parce que la mission même qu’il se donne est une erreur, et le Dr Relling essaye de lui faire comprendre que toute mission est une erreur, surtout celle de répandre la vérité. Ibsen, en rendant Gregers ridicule et odieux, semble donner raison à Relling, et ainsi contredire ses idées antérieures sur l’absolu dévouement à la vocation. Mais il convient de ne pas prendre le docteur pour un porteparole d’Ibsen : il ne l’est pas plus qu’aucun des autres personnages de la pièce.
Catilina, Brand et l’empereur Julien ne sont-ils d’ailleurs pas néfastes aussi? Catilina par ses tares, Brand par sa dureté, Julien par sa vanité, ne sont-ils pas odieux ou ridicules? Et la mission même que chacun d’eux s’est donnée n’est-elle pas entachée d’erreurs qui la vouent à l’échec? Ces héros romantiques, en somme, sont tous de faux héros. Le Canard sauvage ne s’oppose vraiment qu’à Un Ennemi du Peuple , où Stockmann est bien, par un côté, un personnage comique, traité de façon réaliste, mais qui ne se flatte pas d’accomplir une « mission », et qui a pleinement raison dans son action. C’est lui le véritable héros, et il échoue aussi. Gregers Werle rappelle les héros romantiques en ce qu’il en est un peu la parodie, tandis que le drame nouveau est surtout une suite au drame qui l’a précédé immédiatement, ce qui est assez habituel à Ibsen. L’échec du docteur Stockmann suggère en effet l’idée qu’il est bien inutile de se dévouer à une cause, même la plus certainement juste. A quoi bon? Et ne vaut-il pas mieux laisser les gens croupir dans leur veulerie, et la leur rendre seulement plus supportable? Ce n'est certes pas ce que pense Ibsen, c’est une idée qui l’a effleuré seulement. Aussi la fait-il exprimer par un homme moralement médiocre comme Relling.