‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 17 sur 67 · LA PRCDEXCE CONSEILLÉE A LA SAGESSE · texte numérisé non relu

LA PRCDEXCE CONSEILLÉE A LA SAGESSE

Ce soir-là, M. Tévéque de Digne, après sa promenade en ville, était resté assez tard enfermé dans sa chambre. Il s*occupait d*mi grand travail sur les Devoirs, lequel est malheureusement demeuré inachevé. II dépouillait soigneusement tout ce que les Pères et les docteurs ont dit sur cette grave matière. Son livre était divisé en deux parties ; premièrement les devoirs de tous, deuxièmement les devoirs de chacun, selon la classe à laquelle il appartient. Les devoirs de tous sont les grands devoirs. Il y en a quatre. Saint Mathieu les indique : devoirs envers Dieu {Matth., VI), devoirs envers soi-même {Maith., Y, 29, 30), devoirs envers le prochain {Maith.y YII, 12), devoirs envers les créatures {itaith.y VI, 20, 25). Pour les autres devoirs, révèque les avait trouvés indiqués et prescrits ailleurs ; aux souverains et aux sujets, dans TÉpItre aux romains ; aux magistrats, aux épouses, aux mères et aux jeunes hommes, par saint Pierre; aux maris, aux pères, aux enfants et aux serviteurs, dans l'ÊpItrc

aux éphésiens ; aux fidèles, dans l'Épitre aux hébreux ; aux vierges, dans TÉpitre aux corinthiens. Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble harmonieux qu'il voulait présenter aux âmes.

Il travaillait encore à huit heures, écrivant incommodément sur de petits carrés de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux, quand madame Magloire entra, selon son habitude, pour prendre Targenlerie dans le placard près du lit. Un moment après, l'évèque, sentant que le couvert était mis et que sa sœur l'attendait peut-être, ferma son livre, se leva de sa table, et entra dans la salle à manger.

La salle à manger était une pièce oblongue à cheminée, avec porte sur la rue (nous l'avons dit), et fenêtre sur le jardin.

Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert.

Tout en vaquant au service, elle causait avec mademoiselle Baptistine.

Une lampe était sur la table ; la table était près de la cheminée. Un assez bon feu était allumé.

On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux passé soixante ans, madame Magloire petite, grasse, vive; mademoiselle Baptistine douce, mince, frêle, un peu plus grande que son frère, vêtue d'une robe de soie puce, couleur à la mode en 1806, qu'elle avait achetée alors à Paris et qui lui durait encore. Pour emprunter des locutions vulgaires qui ont le mérite de dire avec un seul mot une idée qu'une page suffirait à peine à exprimer, madame

LÀ CHUTE. 4id

Magloire avait Tair d*uae paysanne et mademoiselle Baplistine d'une dame. Madame Magloire avait un bonnet blanc à tuyaux, au cou une jeannette d*or, le seul bijou de femme qu'il y eût dans la maison, un ûchu très blanc sortant d'une robe de bure noire à manches larges et courtes, un tablier de toile de colon à carreaux rouges et verts, noué à la ceinture d'un ruban vert, avec pièce d'estomac pareille rattachée par deux épingles aux deux coins d'en haut, aux pieds de gros souliers et des bas jaunes comme les femmes de Marseille. La robe de mademoiselle Baplistine était coupée sur les patrons de 1806, taille courte, fourreau étroit, manches à épaulettes, avec pattes et bout^^ns. Elle cachait ses cheveux gris sous une perruque U-Wtit dite à Venfani. Madame Magloire avait l'air inUilliist'nl, vif et bon ; les deux angles de sa bouche liUt'^aUtmtinl relevés et la lèvre supérieure plus grosse que la h^vn; inférieure lui donnaient quelque cho^e de bourru i'i d'impérieux. Tant que monseigneur se taisait, ell<f lui pariait résolument avec un mélau;.'e de re^fM^'ct et 4** liberté; mais dès que monseigneur parlait^ on a sa cela, elle obéissait passivement fyfjmmft ujadei/ioi'-i'll<'. Mademoiselle Baplistine ne parlait inhntt \r&h, KI1<' ^h' bornait à obéir et à complaire. Mf:siiH qu<i/id ti\U* /-fait jeune, elle n*était pas jolie, elle a^ail d<; i^ro^ y*n\ bleus à fleur de l*^le et le nez lon^ ^d hti^'iw ; uinh ioai son visage, toute sa per^^^une, nouj^ ïii^ottk dit iis$ i-'un mençant, respiraient une in'rîl^ble bo?il>^ fcli'î jj^iH toujours été prédestiuée a la Ui'^u^M^'cUrUt ; m'*uh U t**î, la charité, respérance, e^% Iroi^ %*rilu* qui t \i''>n\h'u\

430 LES MISÉRABLES. — FÂNTINE.

doucement l'âme, avaient élevé peu à peu cette mansuétude jusqu'à la sainteté. La nature n'en avait fait qu'une brebis, la religion en avait fait un ange. Pauvre sainte fille ! doux souvenir disparu !

Mademoiselle Baptistine a depuis raconté tant de fois ce qui s'était passé à Tévèché cette soirée-là, que plusieurs personnes qui vivent encore s'en rappellent les moindres détails.

Au moment où M. l'évèque entra, madame Magloire parlait avec quelque vivacité. Elle entretenait tnademoiselle d'un sujet qui lui était familier et auquel l'évèque était accoutumé. Il s'agissait du loquet de la porte d'entrée.

Il parait que, tout en allant faire quelques provisions pour le souper, madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux. On parlait d'un rôdeur de mauvaise mine; qu'un vagabond suspect serait arrivé, qu'il devait être quelque part dans la ville, et qu'il se pourrait qu'il y eût de méchantes rencontres pour ceux qui s'aviseraient de rentrer tard chez eux cette nuit-là. Que la police était bien mal faite du reste, attendu que M. le préfet et M. le maire ne s'aimaient pas, et cherchaient à se nuire en faisant arriver des événements. Que c'était donc aux gens sages à faire la police eux-mêmes et à se bien garder, et qu'il faudrait avoir soin de dûment clore, verrouiller et barricader sa maison, et de bien fermer ses portes.

Madame Magloire appuya sur ce dernier mot ; mais l'évèque venait de sa chambre, où il avait eu assez froid, il s'était assis devant la cheminée et se chauffait,

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