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l'-rri! Je.
— Vraimeal! «lil Itv^pe,
Ce cons^ulenienl à liutem.-vr onoounigoa iu;vhu«o Magloire; cela lui semblait iuJi luer quo IVmMuo « oi.m« ,^* loin de salaitner; eUe poursuiNÏt lrion»ph;»u<o :
Oui, monseigneur. Cesl comme cola. H > «»v.^ quelque malheur celle nuit dans la ville. Ton! lo mo««lo le dil. Avec cela que la police o<l si m«l Imlo ^»V|MVh
liou utile). Vivre dans un pays de montagnes, et n'avoir pas même de lanternes la nuit dans les rues ! On sort. Des fours, quoi ! Et je dis, monseigneur, el mademoiseUe que voilà dit comme moi...
— Moi, interrompit la sœur, je ne dis rien. Ce que mon frère fait est bien fait.
Madame Magloire continua comme s'il n'y avait pas^ eu de protestation :
— Nous disons que cette maison-ci n'est pas sûre du tout ; que si monseigneur le permet, je vais aller dire à Paulin Musebois, le serrurier, qu'il vienne remettre les anciens verrous de la porte; on les a là, c'est une minute ; et je dis qu'il faut des verrous, monseigneur, ne serait-ce que pour cette nuit ; car je dis qu'une porte qui s'ouvre du dehors avec un loquet, par le premier passant venu, rien n'est plus terrible ; avec cela que monseigneur a l'habitude de toujours dire d'entrer, el que d'ailleurs, même au milieu de la nuit, ô mon Dieu ! on n'a pas besoin d'en demander la permission. . .
En ce moment, on frappa à la porte un coup assez \iolenl.
— Entrez, dit l'évêque.
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434 LES MISÉRABLES. — FÀNTINE.
L'évêque fixait sur l'homme un œil tranquille.
Gomme il ouvrait la bouche, sans doute pour demander au nouveau venu ce qu'il désirait, rhonime appuya ses deux mains à la fois sur son bâton, promena Ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes, et, sans attendre que l'évêque parlât, dit d'une voix haute :
— ■• Voici. Je m'appelle Jean Valjean. Je suis un galérien. J'ai passé dix-neuf ans au bagne. Je suis libéré depuis quatre jours et en route pour Pontarlier qui est ma destination. Quatre jours que je marche depuis Toulon. Aujourd'hui, j'ai fait douze lieues à pied. Ce soir, en arrivant dans ce pays, j'ai été dans une auberge, on m'a renvoyé à cause dé mon passeport jaune que j'avais montré à la mairie. Il avait fallu. J'ai été à une auberge. On m'a dit : Va-t'en ! Chez l'un, chez l'autre. Personne n'a voulu de moi. J'ai été à la prison, le guichetier ne m'a pas ouvert. J'ai été dans la niche d'un chien. Ce chien m'a mordu et m'a chassé, comme s'il avait été un homme. On aurait dit qu'il savait qui j'étais. Je m'en suis allé dans les champs pour coucher à la belle étoile. Il n'y avait pas d'étoile. J'ai pensé qu'il pleuvrait, et qu'il n'y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir, et je suis rentré dans la ville pour y trouver le renfoncement d'une porte. Là, dans la place, j'allais me coucher sur une pierre, une bonne femme m'a montré votre maison et m'a dit : Frappe là. J'ai frappé. Qu'est-ce que c'est ici? êtes-vous une auberge? J'ai de l'argent. Ma masse. Cent neuf francs quinze sous que j'ai gagnés au bagne
par mon InTail en dix-nouf an>. Je payerai • OwV^^^-^v que cela méfait? j'ai de Tarirout. Je suis IK^ laliguê* douze lieues à pie\l, j'ai bien faiui. Youlei-vous que je reste ?
— Madame Magloire, dit Têvèiiue, vous meUrex un couvert de plus.
L^homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui était sur la table. — Tenez, repril-il, comme s*il n*avait pas bien compris, ce n'est pas ça, Avez-vous entendu? Je suis un galérien. Un forçat. Je viens des galères. — 11 tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu'il déplia. — Voilà mon passe -port. Jaune, comme vous voyez. Cela sert à me faire chasser de partout où je vais. Voulez-vous lire? Je sais lire, moi. J'ai appris au bagne. Il y a une école pour ceux qui veulent. Tenez, voilà ce qu'on a mis sur le passif port : « Jean Valjean, forçat libéré, natif de... — cela « vous est égal... — Est resté dix-neuf ans au bagne. < Cinq ans pour vol avec effraction. Quatoi*ze ans pour « avoir tenté de s'évader quatre fois. Cet homme est « très dangereux. » — Voilà ! Tout le monde m'a jeté dehors. Voulez-vous me recevoir, vous? Est-ce une auberge? Voulez- vous me donner à manger et à coucher? avez-vous une écurie?
— Madame Magloire, dit l'évoque, vous mettrez des draps blancs au lit de l'alcôve.
Nous avons déjà expliqué de quelle nature était l'obéissance des deux femmes.
Madame Magloire sortit pour exécuter ces ordn^H. L'évèque se tourna vers Thommc.
436 LES MISÉRABLES. — FÂNTINE.
— Monsieur, asseyez-vous et chauffez-vous. Nous allons souper dans un instant, et Ton fera votre lit pendant que vous souperez.
Ici rhomme comprit tout à fait. L*expression de son visage, jusqu'alors sombre et dure, s'empreignit (le stupéfaction, de doute, de joie, et devint extraordinaire. Il se mit à balbutier comme un homme fou :
— Vrai? quoi! vous me gardez? vous ne me chassez pas? un forçat! Vous m'appelez monsieur! vous ne me tutoyez pas? Va-t'en, chien! qu'on me dit toujours. Je croyais bien que vous me chasseriez. Aussi j'avais dit tout de suite qui je suis. Oh ! la brave femme qui m'a enseigné ici ! Je vais souper ! Un lit avec des matelas et des draps ! comme tout le monde ! Un lit ! il y a dix-neuf ans que je n'ai couché dans un lit ! Vous voulez bien que je ne m'en aille pas ! Vous êtes de dignes gens! D'ailleurs j'ai de l'argent. Je payerai bien. Pardon, monsieur l'aubergiste, comment vous appelez-vous? Je payerai tout ce qu'on voudra. Vous êtes un brave homme. Vous êtes aubergiste, n'est-ce pas?
— Je suis, dit l'évêque, un prêtre qui demeure ici.
— Un prêtre ! reprit l'homme. Oh ! un brave homme de prêtre ! Alors vous ne me demandez pas d'argent? Le curé, n'est-ce pas? le curé de cette grande église? Tiens! c'est vrai, que je suis bête! je n'avais pas vu votre calotte.
Tout en parlant il avait déposé son sac et son bâton dans un coin, avait remis son passe-port dans
sa poche, et s'était assis. Mademoiselle Baptisline le concilierait avec douceur, il continua :
— Vous êtes humain, monsieur le curé, vous n'avez pas de mépris. C'est bien bon un bon prêtre. Alors vous n*avez pas besoin que je paye ?
— Non, dit révêque, gardez votre argent. Combien avez-vous ? ne m'avez-vous pas dit cent neuf francs ?
— Quinze sous, ajouta l'homme .
— Cent neuf francs quinze sous. Et combien de temps avez-vous mis à gagner cela?
— Dix-neuf ans.
— Dix-neuf ans !
L*évèque soupira profondément.
L'homme poursuivit : — J'ai encore tout mon argent. Depuis quatre jours je n'ai dépensé que vingtcinq sous, que j'ai gagnés en aidant à décharger des voitures à Grasse. Puisque vous êtes abbé, je vais vous dire, nous avions un aumônier au bagne. Et puis un jour j'ai vu un évêque. Monseigneur qu'on appelle. C'était révêque de la Majore, à Marseille. C'est le curé qui est sur les curés. Vous savez, pardon,' je dis mal cela, mais, pour moi, c'est si loin ! — Vous comprenez, nous autres ! — 11 a dit la messe au milieu du bagne, sur un autel, il avait une chose pointue, en or, sur la tête. Au grand jour de midi, cela brillait. Nous étions en rang, des trois côtés, avec les canons, mèche allumée, en face de nous. Nous ne voyions pas bien. Il a parlé, mais il était trop au fond, nous n'entendions [>as. Voilà ce que c'est qu'un évêque.
Pendant qu'il parlait, l'évêque était allé pous-
433 LES MISÉRABLES. — FÂNTINE.
ser la porte qui était restée toute grande ouverte. Madame Magloire rentra. Elle apportait un couvert qu elle mit sur la table.
— Madame Magloire, dit Tévêque, mettez ce couvert le plus près possible du feu. — Et se tournant vers son hôte : — Le vent de nuit est dur dans les Alpes. Vous devez avoir froid, monsieur?
Chaque fois qu'il disait ce mot monsieur, avec sa voix doucement grave et de si bonne compagnie, le visage de Thomme s'illuminait. Monsieur à un forçat, c'est un verre d'eau à un naufragé de la Méduse, L'ignominie a soif de considération.
— Voici, reprit l'évêque, une lampe qui éclaire bien mal.
Madame Magloire comprit, et elle alla chercher sur la cheminée de la chambre à coucher de monseigneur les deux chandeliers d'argent qu'elle posa sur la table tout allumés.
— Monsieur le curé, dit l'homme, vous êtes bon. Vous ne me méprisez pas. Vous me recevez chez vous. Vous allumez vos cierges pour moi. Je ne vous ai pourtant pas caché d'où je viens et que je suis un homme malheureux.
L'évêque, assis près de lui, lui toucha doucement la main. — Vous pouviez ne pas me dire qui vous étiez. Ce n'est pas ici ma maison, c'est la maison de Jésus- Christ. Cette porte ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom, mais s'il a une douleur. Vous souffrez ; vous avez faim et soif; soyez le bienvenu. Et ne me remerciez pas, ne me dites pas que je vous reçois chez
moi. Personne n'est ici chez soi, excepté celui qui a besoin d*un asile. Je vous le dis à vous qui passez, vous êtes ici chez vous plus que moi-même. Tout ce qui est ici est à vous. Qu'ai- je besoin de savoir votre nom? D*ailleurs, avant que vous me le dissiez, vous en avez un que je savais.
L'homme ouvrit des yeux étonnés.
— Vrai? vous saviez comment je m'appelle?
— Oui, répondit l'évêque, vous vous appelez mon frère.
— Tenez, monsieur le curé ! s'écria l'homme, j'avais bien faim en entrant ici; mais vous êtes si bon qu'à présent je ne sais plus ce que j'ai, cela m'a passé.
L'évêque le regarda et lui dit :
— Vous avez bien souffert ?
— Oh ! la casaque rouge, le boulet au pied, une planche pour dormir, le chaud, le froid, le travail, la chiounne, les coups de bâton! La double chaîne pour rien. Le cachot pour un mot. Même malade au lit, la chaîne. Les chiens, les chiens sont plus heureux ! Dixneuf ans î J'en ai quarante-six. A présent le passe-port jaune. Voilà.
— Oui, reprit l'évêque, vous sortez d'un lieu de tristesse. Écoutez. Il y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pécheur repentant que pour la robe blanche de cent justes. Si vous sortez de ce lieu douloureux avec des pensées de haine et de colère contre les hommes, vous êtes digne de pitié ; si vous en sortez avec des pensées de bienveillance , de douceur et de paix, vous valez mieux qu'aucun de nous.
Cependant madame Magloire avait servi le souper. Une soupe faite avec de l'eau, de Thuile, du pain et du sel, un peu de lard, un morceau de viande de mouton, des figues, un fromage frais, et un gros pain de seigle. Elle avait d'elle-même ajouté à l'ordinaire deM.l'évêque une bouteille de vieux vin de Mauves.
Le visage de l'évêque prit tout à coup cette expression de gaîté propre aux natures hospitalières : — A table ! dit-il vivement. — Gomme il en avait coutume lorsque quelque étranger soupait avec lui, il fit asseoir l'homme à sa droite. Mademoiselle Baptistine, parfaitement paisible et naturelle, prit place à sa gauche.
L'évêque dit le bénédicité, puis servit lui-même la soupe, selon son habitude. L'homme se mit à manger avidement.
Tout à coup l'évêque dit : — Mais il me semble qu'il manque quelque chose sur cette table.
Madame Magloire en effet n'avait mis que les trois couverts absolument nécessaires. Or c'était l'usage de la maison, quand M. l'évêque avait quelqu'un à souper, de -disposer sur la nappe les six couverts d'argent, étalage innocent. Ce gracieux semblant de luxe était une sorte d'enfantillage plein de charme dans cette maison douce et sévère qui élevait la pauvreté jusqu'à la dignité.
Madame Magloire comprit l'observation, sortit sans dire un mot, et un moment après les trois couverts réclamés par l'évêque brillaient sur la nappe, symétriquement arrangés devant chacun des trois convives.
LA CHCTE. 141
DÉTAILS Stn LES FROMAGERIES DE PONTARLIER
Main tenant, pour donner une idée de ce qui se passa à cette table, nous ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d*une lettre de mademoiselle Baptistine à madame de Boischevron, où la conversation du forçat et de Tévôque est racontée avec une minutie naïve :
«... Cet homme ne faisait aucune attention à per* « sonne. Il mangeait avec une voracité d'aflamé. « Cependant, après le souper, il a dit :
« — Monsieur le curé du bon Dieu, lout ceci est « encore bien trop bon pour moi, mais je dois dire que < les routiers qui n'ont pas voulu me laisser manger
• avec eux font meilleure chère que vous.
« Entre nous, l'observation m'a un peu choquée. « Mon frère a répondu :
« — Ils ont plus de fatigue que moi.
« — Non, a repris cet homme, ils ont plus d'argent.
• Vous êtes pauvre, je vois bien. Vous n'êtes peut-ùlre
« pas même curé. Êtes-vous curé seulement? Âh! par « exemple, si le bon Dieu était juste, vous devriez bien « être curé.
c — Le bon Dieu est plus que juste, a dit mou « frère,
* Un moment après il a ajouté :
« — Monsieur Jean Valjean, c'est à Pontarlier que < vous allez ?
€ — Avec itinéraire obligé.
< Je crois bien que c'est comme cela que Thomme « a dit. Puis il a continué :
< — il faut que je sois en route demain au point du « jour. 11 fait dur voyager. Si les nuits sont froides, « les journées sont chaudes.
« — Vous allez là, a repris mon frère, dans un bon « pays. Â la révolution, ma famille a été ruinée, je tf me suis réfugié en Franche-Comté d'abord, et j'y ai « vécu quelque temps du travail de mes bras. J'avais * de la bonne volonté. J'ai trouvé à m'y occuper. On « n'a qu'à choisir, il y a des papeteries, des tanneries, « des distilleries, des huileries, des fabriques d'horio- « gerie en grand, des fabriques d'acier, des fabriques « de cuivre, au moins vingt usines de fer, dont quatre à « Liods, à GhâtiUon, à Audincourt et à Beure qui sont « très considérables...
c Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien là « les noms que mon frère a cités, puis il s'est inter- « rompu et m'a adressé la parole.
« — Chère sœur, n'avons-nous pas des parents « dans ce pays-là ?
« J*ai répondu :
« — Nous en avions, entre autres ^. de Luoeiiet qui était capitaine des portes à Pontariier dans Tancien régime.
« — Oui, a repris mon frère, mais en 9S ou n'avait plus de parents, on n*avait que ses bras. J*ai iravaiUé. Us ont dans le pays de Pontariier, où vous allez, monsieur Yaljean, une industrie toute patriarcale et toute charmante, ma sœur. Ce sont leurs fromageries qu*ils appellent fruitières.
€ Alors mon frère, tout en faisant manger cet homme, lui a expliqué très en détail ce que c'était que les fruitières de Pontariier; — qu'on en distinguait deux sortes : — les crosses granges j qui sont aux riches, et où il y a quarante ou cinquante vaches, lesquelles produisent sept à huit milliers de fromages par été; les fruitières d'association y qui sont aux pauvres; ce sont les paysans de la moyenne mou« tagne qui mettent leurs vaches en commun et pai*tagent les produits. — Ils prennent à leurs gages un fromager qu'ils appellent le grurin; — le grurin reçoit le lait des associés trois fois par jour et marque les quantités sur une taille double ; — c'est vers la fin d'aviil que le travail des fromageries commence ; c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs vaches dans la montagne.
« L'homme se ranimait tout en mangeant. Mon frère lui faisait boire de ce bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-même parce qu'il dit que c'est du vin cher. Mon frère lui disait tous ces détails avec
« cette gaité aisée que vous lui connaissez, entre- « mêlant ses paroles de façons gracieuses pour moi. Il « est beaucoup revenu sur ce bon état de grurin, « comme s*il eût souhaité que cet homme comprit, « sans le lui conseiller directement et durement, que « ce serait un asile pour lui. Une chose m*a frappée. Cet « homme était ce que je vous ai dit. Eh bien ! mon « frère, pendant tout le souper, ni de toute la soirée, « à Texception de quelques paroles sur Jésus quand il « est entré, n*a pas dit un mot qui pût rappeler à cet « homme qui il était ni apprendre à cet homme qui « était mon frère. G*était bien une occasion en appa- « rence de faire un peu de sermon et d'appuyer « révoque sur le galérien pour laisser la marque du « passage. Il eût paru peut-être à un autre que c'était « le cas, ayant ce malheureux sous la main, de lui « nourrir l'âme en même temps que le corps et de lui « faire quelque reproche assaisonné de morale et de « conseil, ou bien un peu de commisération avec « exhortation de se mieux conduire à l'avenir. Mon «c frère ne lui a même pas demandé de quel pays il « était, ni son histoire. Car dans son histoire il y a sa «c faute, et mon frère semblait éviter tout ce qui « pouvait l'en faire souvenir. C'est au point qu'à un « certain moment, comme mon frère parlait des mon- « tagnards de Pontarlier qui ont tin doux travail pn^s « du ciel et qm\ ajoutait-il , sont heureux parce qu'ils « sont innocents^ il s'est arrêté court, craignant qu*il « n'y eût dans ce mot qui lui échappait quelque chose « qui pût froisser l'homme. A force d'y réfléchir, je
LJL CHCTE. 145
crois avoir compris ce (jm se passait dans le cœur Je moQ frère. D pensait sans Joute que cet homme, qui s'appelle Jean Valjean^ n'avait «x^ie trop sa misère présente à Tesprit, que le mieax était Je fen «listraire, et de lui faire croire, ne fut-ce tpi'un moment, (faû était une personne comme une autre, en étant pour lui tout ordinaire. N'est-ce pas là en effet bien entendre la charité? N'y a-t-il pas, bonne madame, quelque chose de vraiment évangélique dans cette délicatesse qui s'abstient de sermon, de morale et d*aUusion, et la meiUeore pitié, quand on homme a un point douloureux, n'est-ce pas de n*y pas toucher du tout? D m'a semblé que ce pouvait être là la pensée intérieure de mon frère. Dans tous les cas, ce que je puis dire, c'est que, s'il a eu toutes ces idées, il n'en a rien marqué, même pour moi; il a été d'un bout à l'autre le même homme que tous les soirs, et il a soupe avec ce Jean Valjean du même air et de la même façon qu'il aurait soupe avec M. Gédéon Le Prévost ou avec M. le curé de la paroisse.
« Vers la fin, comme nous étions aux figues, on a cogné à la porte. C'était la mère Gcrbaud avec son petit dans ses bras. Mon frère a baisé l'enfant au front, et m'a emprunté quinze sous que j'avais sur moi pour les donner à la mère Gerbaud. L'homme pendant ce temps-là ne faisait pas grande attention. Il ne parlait plus et paraissait très fatigué. La pauvre vieille Gerbaud partie, mon frère a dit les grâces, puis il s'est tourné vers cet homme et lui a dit : Vous
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U6 LES HISËRABLES. — FAMINE.
c devez avoir bien besoin de votre lit. Madame Magioire « a enlevé le couvert bien vite. J'ai compris qu*il faUail c nous retirer pour laisser dormir ce voyageur, et c nous sommes montées toutes les deux. J*ai cepenc dant envoyé madame Magioire un instant après
< porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil c de la Forèt-Noire qui est dans ma chambre. Les nuits « sont glaciales, et cela tient chaud. Cest dommage
< que cette peau soit vieille ; tout le poil s'en va. Mon c frère Ta achetée du temps qu il était en Allemagne, « à Tottlingen, près des sources du Danube, ainsi que c le petit couteau à manche d'ivoire dont je me sers « à table.
« Madame Magioire est remontée presque tout de « suite, nous nous sommes mises à prier Dieu dans le « salon où l'on étend le linge, et puis nous sommes « rentrées chacune dans «notre chambre sans nous « rien dire. »