‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 46 sur 67 · FAUCHELEV£NT DEVIENT JARDINIER A PARIS · texte numérisé non relu

FAUCHELEV£NT DEVIENT JARDINIER A PARIS

Fauchelevent 8*était démis la rotule dans sa chute. Le père Madeleine le fit transporter dans une infirmerie qu*il avait établie pour ses ouvriers dans le bâtiment même de sa fabrique et qui était desservie par deux sœurs de charité. Le lendemain matin, le vieillard trouva un billet de mille francs sur la table de nuit, avec ce mot de la main du père Madeleine : Je vous achète votre charrette et votre cheval. La charrette était brisée et le cheval était mort. Fauchelevent guérit, mais son genou resta ankylosé. M. Madeleine, par les recommandations des sœurs et de son curé, fit placer le bonhomme comme jardinier dans un couvent de femmes du quartier Saint-Antoine à Paris.

Quelque temps après, M. Madeleine fut nommé maire. La première fois que Javert vit M. Madeleine revêtu de Técharpe qui lui donnait toute autorité sur la ville, il éprouva cette sorte de frémissement qu*éprouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son maître. A partir de ce moment, ilTévitale plus qu*il put. Quand les besoins du service Texigeaient impérieusement et qu'il ne pouvait faire autrement que

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de se trouver avec M. le maire, il lui parlait avec un respect profond.

Cette prospérité créée à Montreuil-sur-Mer par le père Madeleine avait, outre les signes visibles que nous avons indiqués, un autre symptôme qui, pour n*être pas visible, n'était pas moins significatif. Ceci ne trompe jamais. Quand la population souiTre, quand le travail manque, quand le commerce est nul, le contribuable résiste à Timpôt par pénurie, épuise et dépasse les délais, et l'état dépense beaucoup d'argent en frais de contrainte et de rentrée. Quand le travail abonde, quand le pays est heureux et riche, l'impôt se paye aisément et coûte peu à Tétat. On peut dire que la misère et la richesse publiques ont un thermomètre infaillible, les frais de perception de l'impôt. En sept ans, les frais de perception de l'impôt s'étaient réduits des trois quarts dans l'arrondissement de Montreuilsur-Mer, ce qui faisait fréquemment citer cet arrondissement entre tous par M. de Yillèle, alors ministre des finances.

Telle était la situation du pays, lorsque Fantine y revint. Personne ne se souvenait plus d'elle. Heureusement la porte de la fabrique de M. Madeleine était comme un visage ami. Elle s'y présenta, et fut admise dans l'atelier des femmes. Le métier était tout nouveau pour Fantine, elle n'y pouvait être bien adroite, elle ne tirait donc de sa journée de travail que peu de chose, mais enfin cela suffisait, le problème était résolu , elle gagnait sa vie.

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Quand Fantiue vil quVIlo >i\ah, ollo oui un \\\x\ment de joie. Vivre honn^tomout de son irA\Ail, i|ui llo grâce da ciel! Le goût du travail lui rtnuil \rauuoui Elle acheta un miroir, se n^jouit d*y n^^imliT sa jouoesse, ses beaux cheveux et ses boUo« doiiU, ouhha beaucoup de choses, ne songon phu t\xïà »n C'u&eiie et à ravenir possible, et fut prt'squo hinirt>U!io. Kilo loua une petite chambre et la meubla à enWiil bur «lUi travail futur; reste de ses habitudes de di^&tuHbv,

Ne pouvant pas dire qu'elle était uiariiW', v\W :» t>ia)i bien gardée, conune nous l'avons déjà fait eiiUv^tar, de parler de sa petite fille.

Eo ces commencements, ou l'a su, cllo paNiHl exactement les Thénardier. Comme elle lu* s>a\aî( i|ui' signer, elle était obligée de leur é<Tire par u« écri\uni public.

Elle écrivait souvent. G.*ia fut reiiiaïqué. Ou c*uii*mença à dire tout bas dans rat<.'licr di*» finiiuu*» q(i<'

Fantine « écrivait des lettres » et qu* « elle avait des allures » .

Il n*y a rien de tjsl pour épier les actions des gens que ceux qu*elles ne regardent pas. — Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais quà la brune? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou le jeudi? pourquoi prend-il toujours les petites mes? pourquoi madame descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver à la maison? pourquoi envoie- t-elle acheter un cahier de papier à lettres, quand elle en a f plein sa papeterie? » etc., etc. — Il existe des êtres qui, pour connaître le mot de ces énigmes, lesquelles leur sont du reste parfaitement indifférentes, dépensent plus d'argent, prodiguent plus de temps, se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes actions ; et cela gratuitement, pour le plaisir, sans être payés de la curiosité autrement que par la curiosité. Ils suivront celui-ci ou celle-là des jours entiers, feront faction des heures à des coins de rue, sous des portes d'allées, la nuit, parle froid et par la pluie, corrompront des commissionnaires, griseront des cochers de fiacre et des laquais, achèteront une femme de chambre, feront acquisition d'un portier. Pourquoi? pour rien. Pur acharnement de voir, de savoii' et de pénétrer. Pure démangeaison de dire. Et souvent ces secrets connus, ces mystères publiés, ces énigmes éclairées du grand jour, entraînent des catastrophes, des duels, des faillites, des familles ruinées, des existences brisées, à la grande joie de ceux qui ont c tout découvert » sans intérêt et par pur instinct. Chose triste.

Certaines personnes sont méchantes uniquement par besoin de parler. Leur conversation, causerie dans le salon, bavardage dans Tantichambre , est comme ces cheminées qui usent vite le bois ; il leur faut beaucoup de combustible ; et le combustible, c*est le prochain.

On observa donc Fantine.

Avec cela, plus d'une était jalouse de ses cheveux blonds et de ses dents blanches.

On constata que dans Tatelier, au milieu des autres, elle se détournait souvent pour essuyer une larme. C'étaient les moments où elle songeait à son enfant; peut-être aussi à l'homme qu'elle avait aimé.

C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passé.

On constata qu'elle écrivait, au moins deux fois par mois, toujours à la même adresse, et qu'elle aCTranchissail la lettre. On parvint à se procurer l'adresse : Monsieur y Monsieur Thénardier^ aubergiste y à Mont-fermeil. On fit jaser au cabaret l'écrivain public, vieux bonhomme qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche aux secrets. Bref, on sut que Fantine avait un enfant. « Ce devait être une espèce de fille. > Il se trouva une commère qui fit le voyage de Montfermeil, parla aux Thénardier, et dit à son retour : Pour mes trente-cinq francs, j'en ai eu le cœur net. J'ai vu l'enfant !

La commère qui fit cela était une gorgone appelée madame Yictumien, gardienne et portière de la vertu de tout le monde. Madame Yictumien avait cinquante-

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six ans, et doublait le masque de la laideur du masqu«^ de la vieillesse. Voix chevrotante, esprit capricant. Cette vieille femme avait été jeune, chose étonnante. Dans sa jeunesse, en plein 9S, elle avait épouse un rooiiio échappé du cloître en bonnet rouge et passé des bernardins aux jacobins. Elle était sèche, réche, re\éche« pointue, épineuse, presque venimeuse ; tout en se >uuvenant de son moine dont elle était veuve, et qui ra\ait fort domptée et pliée. C'était une ortie où Ton voyait le froissement du froc. A la restauration, elle s*étatl faite bigote, et si énergiquement que les prêtres lui avaient pardonné son moine. Elle avait un petit bien qu'elle léguait bruyamment à une communauté religieuse. Elle était fort bien vue à Tévèché d'Arras. Cette madamo Victumien donc alla à Monfermeil et revint en disant . J*ai vu Tenfant.

Tout cela prit du temps. Fantine était depuis plu« d*un an à la fabrique, lorsqu'un matin la surveillante de Tatelier lui remit, de la part de M. le maire, cinquante francs, en lui disant qu'elle ne faisait plus partie de l'atelier et en l'engageant, de la part de M. le maire, à quitter le pays.

C'était précisément dans ce même mois que les Thénardier, après avoir demandé douze francs au lieu de six, venaient d'exiger quinte francs au lieu de douze.

Fantine fut atterrée. Elle ne pouvait s'en aller da pays, elle devait son loyer et ses meubles. Cinquante francs ne sufilsaicnt pas pour acquitter cçlle dette. Elle balbutia quelques mots suppliants. La surveillante loi

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signifia qu'elle eût à sortir sur-le-champ de Tatelier. Fantine n'était du reste qu'une ouvrière médiocre. Accablée de honte plus encore que de désespoir, elle quitta l'atelier et rentra dans sa chambre. Sa faute était donc maintenant connue de tous !

Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. On lui conseilla de voir M. le maire; elle n'osa pas. M. le maire lui donnait cinquante francs, parce qu'il était bon, et la chassait, parce qu'il était juste. Elle plia sous cet arrêt.

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