‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 25 sur 75 · LES VIEOX SONT FAITS POCR SORTIR A PROPOS · texte numérisé non relu

LES VIEOX SONT FAITS POCR SORTIR A PROPOS

Le soir venu, Jean Yaljean sortit, Gosette s*habilla. Elle arrangea ses cheveux de la manière qui lui allait le mieux, et elle mit une robe dont le corsage, qui avait reçu un coup de ciseau de trop, et qui, par cette échancrure, laissait voir la naissance du cou, était, comme disent les jeunes filles, c un peu indécent ». Ce n'était pas le moins du monde indécent, mais c'était plus joli qu'autrement. Elle fit toute cette toilette sans savoir pourquoi.

Voulaiirelle sortir? non.

Attendait-elle une visite? non.

A la brune, elle descendit au jardin. Toussaint était <)ccupée à sa cuisine qui donnait sur l'arrière-cour.

Elle se mit à marcher sous les branches, les écartant 'le temps en temps avec la main, parce qu'il y en avait «Je très basses.

Elle arriva ainsi au banc.

La pierre y était restée.

Elle s'assit, et posa sa douce main blanche sur cette pierre comme si elle voulait la caresser et la remercier.

Tout à coup, elle eut cette impression indéfinissable qu'on éprouve, même sans voir, lorsqu'on a quelqu'un debout derrière soi.

Elle tourna la tète et se dressa.

C'était lui.

Il était tète nue. Il paraissait pâle et amaigri. On distinguait à peine son vêtement noir. Le crépuscule blêmissait son beau front et couvrait ses yeux de ténèbres. Il avait, sous un voile d'incomparable douceur, quelque chose de la mort et de la nuit. Son visage était éclairé par la clarté du jour qui se meurt et par la pensée d'une âme qui s'en va.

Il semblait que ce n'était pas encore le fantôme ei que ce n'était déjà plus l'homme.

Son chapeau était jeté à quelques pas dans les broussailles.

Gosette, prête à défaillir, ne poussa pas un cri. Elle reculait lentement, car elle se sentait attirée. Lui ne bougeait point. A je ne sais quoi d'ineffable et de triste qui l'enveloppait, elle sentait le regard de ses yeux qu'elle ne voyait pas.

Gosette, en reculant, rencontra un arbre et s*y adossa. Sans cet arbre, elle fût tombée.

Alors elle entendit sa voix, cette voix qu'elle n'avait vraiment jamais entendue, qui s'élevait à peine au-dessus du frémissement des feuilles, et qui murmurait :

— Pardonnez-moi, je suis là. J'ai le cœur gonflé, je

oe pouvais pas vivre comme j'étais, je suis venu. Avezvous lu ce que j*avais mis là, sur ce banc? Me reconnaissez-vous un peu? N*ayez pas peur de moi. Voilà du temps déjà, vous rappelez-vous le jour où vous m'avez regardé? c*était dans le Luxembourg, près du gladiateur. Et le jour où vous avez passé devant moi? C'était le 16 juin et le 2 juillet. Il va y avoir un an. Depuis bien longtemps, je ne vous ai plus vue. J'ai demandé à la loueuse de chaises, eUe m'a dit qu'elle ne vous voyait plus. Vous demeuriez rue de l'Ouest au troisième sur le devant dans une maison neuve, vous voyez que je sais. Je vous suivais, moi. Qu'est-ce que j'avais à faire? Et puis vous avez disparu. J'ai cru vous voir passer une fuis que je lisais les journaux sous les arcades de rOdéon. J'ai couru. Mais non. C'était une personne qui avait un chapeau comme vous. La nuit, je viens ici. Ne craignez pas, personne ne me voit. Je viens regarder ^os fenêtres de près. Je marche bien doucement pour que vous n'entendiez pas, car vous auriez peut-être peur. L'autre soir j'étais derrière vous, vous vous êtes retournée, je me suis enfui. Une fois je vous ai entendue chanter. J'étais heureux. Est-ce que cela vous fait quelque chose que je vous entende chanter à travers le volet? cela ne peut rien vous faire. Non, n'estce pas? Voyez-vous, vous êtes mon ange, laissez-moi venir un peu. Je crois que je vais mourir. Si vous saviez! je vous adore, moi! Pardonnez-moi, je vous parle, je ne sais pas ce que je vous dis, je vous fâche f>eut-être ; est-ce que je vous fâche?

— 0 ma mère ! dit-elle.

Et elle s'affaissa sur elle-même coimne si elle se mourait.

Il la prit, elle tombait, il la prit dans ses bras, il la serra étroitement sans avoir conscience de ce qu'il faisait. Il la soutenait tout en chancelant. Il était comme s'il avait la tète pleine de fumée; des éclairs lui passaient entre les cils; ses idées s'évanouissaient; il lui semblait qu'il accomplissait un acte religieux et qu'il commettait une profanation. Du reste il n'avait pas le moindre désir de cette femme ravissante dont il sentait la forme contre sa poitrine. U était éperdu d'amour.

Elle lui prit une main et la posa sur son cœur. U sentit le papier qui y était, il balbutia :

— Vous m'aimez donc?

Elle répondit d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un soufiDe qu'on entendait à peine :

— Tais-toi ! tu le sais !

Et elle cacha sa tète rouge dans le sein du jeune homme superbe et enivré.

Il tomba sur le banc, elle près de lui. Us n'avaient plus de paroles. Les étoiles commençaient à rayonner. Gomment se fit-il que leurs lèvres se rencontrèrent? Gomment se fait-il que l'oiseau chante, que la neige fonde, que la rose s'ouvre, que mai s'épanouisse, que l'aube blanchisse derrière les arbres noirs au sommet frissonnant des collines?

Un baiser, et ce fut tout.

Tous deux tressaillirent, et ils se regardèrent dans l'ombre avec des yeux éclatants.

Hs ne sentaient ni la nuit fraîche, ni la pierre froide, ni la terre humide, ni Therbe mouillée, ils se regardaient et ils avaient le cœur plein de pensées. Us s'étaient pris les mains, sans savoir.

Elle ne lui demandait pas, elle n*y songeait pas même, par où il était entré et comment il avait pénétré dans le jardin. Gela lui paraissait si simple qu'il fut là!

De temps en temps le genou de Marins touchait le |:enou de Gosette, et tous deux frémissaient.

Par intervalles, Gosette bégayait une parole. Son àme tremblait à ses lèvres comme une goutte de rosée à une fleur.

Peu à peu ils se parlèrent. L'épanchement succéda au silence qui est la plénitude. La nuit était sereine et splendide au-dessus de leur tête. Ces deux êtres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs songes, leurs ivresses, leurs extases, leurs chimères, leurs défaillaoces, comme ils s'étaient adorés de loin, comme ils s'étaient souhaités, leur désespoir quand ils avaient Cessé de s'apercevoir. Ils se confièrent dans une intimité iléale, que rien déjà ne pouvait plus accroître, ce qu'ils avaient de plus caché et de plus mystérieux. Us se racontèrent, avec une foi candide dans leurs illusions, tout ce ]ue Taniour, la jeunesse et ce reste d'enfance qu'ils avaient leur mettaient dans la pensée. Ges deux cœurs se sérièrent l'un dans l'autre, de sorte qu'au bout d'une teure, c'était le jeune homme qui avait l'âme de la jeune tille et la jeune fille qui avait l'âme du jeune homme. Ils ^.' pénétrèrent, ils s'enchantèrent, ils s'éblouirent.

r. — YU!. Il

Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa tète sur son épaule et lui demanda :

— Gomment vous appelez-vous?

— Je m'appelle Marins, dit-il. Et vous?

— Je m'appelle Gosette.

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