‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 70 sur 75 · I. — TUi · texte numérisé non relu

I. — TUi

votre miroir, et le jour où je voas ai rencontré sur le boulevard près des femmes en journée ? Gomme les oiseaux chantaient! Il n*y a pas bien longtemps. Vous m*avez donné cent sous, et je vous ai dit : Je ne veux pas de votre argent. Âvez-vous ramassé votre pièce au moins? Vous n'êtes pas riche. Je n*ai pas pensé à vous dire de la ramasser. Il faisait beau soleil, on n'avait pas froid. Vous souvenez-vous, monsieur Marius? Oh! je suis heureuse I Tout le monde va mourir.

Elle avait un air insensé, grave et navrant. Sa blouse déchirée montrait sa gorge nue. Elle appuyait en parlant sa main percée sur sa poitrine où il y avait un autre trou, et d'où il sortait par instant un flot de sang comme le jet de vin d'une bonde ouverte.

Marius considérait cette créature infortunée avec une profonde compassion.

— Oh ! reprit-elle tout à coup, cela revient. J'étouffe ! Elle prit sa blouse et la mordit, et ses jambes se

raidissaient sur le pavé.

En ce moment la voix de jeune coq du petit Gavroche retentit dans la barricade. L'enfant était monté sur une table pour charger son fusil et chantait gaiment la chanson alors si populaire :

En voyant Lafayette,

Le gendarme répète :

Sauvons-nous 1 sauvons-nous I sauvons-nous!

Éponine se souleva, et écouta, puis elle murmura :

— G'est lui.

Et se tournant vers Marius :

— Mon frère est là. II ne faut pas qu'il me voie. II me gronderait.

— Votre frère ! demanda Marins qui songeait dans le plus amer et le plus douloureux de son cœur aux devoirs que son père lui avait légués envers les Thénarrlîer, qui est votre frère?

— Ce petit.

— Celui qui chante? -Oui.

Marins fit un mouvement.

— Oh ! ne vous en allez pas ! dit-elle, cela ne sera pas long à présent !

Elle était presque sur son séant, mais sa voix était très basse et coupée de hoquets. Par intervalles le râle l'interrompait. Elle approchait le plus qu'elle pouvait son visage du visage de Marins. Elle ajouta avec une expression étrange :

— Écoutez, je ne veux pas vous faire une farce. J'ai dans ma poche une lettre pour vous. Depuis hier. On m'avait dit de la mettre à la poste. Je l'ai gardée. Je ne voulais pas qu'elle vous parvînt. Mais vous m'en voudriez peut-être quand nous allons nous revoir tout à l'heure. On se revoit, n'est-ce pas? Prenez votre lettre.

Elle saisit convulsivement la main de Marins avec sa main trouée, mais elle semblait ne plus percevoir la souffrance. Elle mit la main de Marins dans la poche de sa blouse. Marins y sentit en eflet un papier.

— Prenez, dit-elle.

Marins prit la lettre.

Elle fit un signe de satisfaction et de consentement.

564 LES M ISÉBABLES. — L'ÉPOPÉE RCE S^DENIS.

— Maintenant pour ma peine, promettez-moi. . . Et elle s'arrêta.

— Quoi? demanda Marins.

— Promettez-moi!

— Je TOUS promets.

— Promettez-moi de me donner un baiser sor le front quand je serai morte. — Je le sentirai.

Elle laissa retomber sa tête sur les genoux de Marins et ses paupières se fermèrent. Il crut cette pauvre âme partie. Éponine restait immobile; tout à coup, à rinstant où Marins la croyait à jamais endormie, elle ouvrit lentement ses yeux où apparaissait la sombre profondeur de la mort, et lui dit avec un accent dont la douceur semblait déjà venir d'un autre monde :

— Et puis, tenez, monsieur Marins, je crois que j'étais un peu amoureuse de vous.

Elle essaya encore de sourire et expira.

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