‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 45 sur 100 · LES · texte numérisé non relu

LES

La Porcia de Shakespeare parle quelque part de cette 'i\u$ique que tout homme a en soi. — Malheur, dit-elle, à qui ne Tentend pas! — Cette musique, la nature aussi Ta en elle. Si le livre qu'on va lire est quelque chose, il est Técho, bien confus et bien affaibli sans doute, mais fidèle, Tauteur le croit, de ce chant qui répond en nous au chant qae nous entendons hors de nous.

Au reste, cet écho intime et secret étant, aux yeux de Taateur, la poésie même, ce volume, avec quelques nuances nouvelles peut-être et les développements que le temps a amenés, ne fait que continuer ceux qui l'ont pr^*ci'dé. Ce qu'il contient, les autres le contenaient ; ù coAU» différence près que dans les Orientales, par exemple, la fleur serait plus épanouie, dans les Voix inthrieurnH^ h goutte de rosée ou de pluie serait plus cachée. I^ poénir*, en supposant que ce soit ici le lieu de prononcer un ni ^rand mot, la poésie est comme Dieu : une et inépui«ablif.

Si l'homme a sa voix, si la nature a la «ienne, U'm M'^nements ont aussi la leur. L'auteur a t/iujours peri»é quf; la mission du poète était de fondre dans un même groupe

de chants cette triple parole qui renferme un triple enseignement, car la première s'adresse plus particulièrement au cœur, la seconde à Tâme, la troisième à Tesprit. Très radios.

Et puis, dans l'époque où nous vivons, tout l'homme ne se retrouve-t-il pas là? N'est-il pas entièrement compris sous ce triple aspect de notre vie : le foyer, le champ, la rue? Le foyer, qui est notre cœur même ; le champ, où la nature nous parle ; la rue, où tempête, à travers les coups de fouet des partis, cet embarras de charrettes qu'on appelle les événements politiques.

Et, disons-le en passant, dans cette mêlée d'hommes, de doctrines et d'intérêts qui se ruent si violemment tous les jours sur chacune des œuvres qu'il est donné à ce siècle de faire, le poète a une fonction sérieuse. Sans parler même ici de son influence civilisatrice, c'est à lui qu'il appartient d'élever, lorsqu'ils le méritent, les événements politiques à la dignité d'événements historiques. Il faut, pour cela, qu'il jette sur ses contemporains ce tranquille regard que l'histoire jette sur le passé ; il faut que, sans se laisser tromper aux illusions d'optique, aux mirages menteurs, aux voisinages momentanés, il mette dès à présent tout en perspective, diminuant ceci, grandissant cela. II faut qu'il ne trempe dans aucune voie de fait. Il faut qu'il sache so maintenir, au-dessus du tumulte, inébranlable, austère et bienveillant ; indulgent quelquefois, chose difficile, impartial toujours, chose plus difficile encore ; qu'il ait dans le cœur cette sympathique intelligence des révolutions qui implique le dédain de l'émeute, ce grave respect du peuple qui s'allie au mépris de la foule ; que son esprit ne concède

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sympathies, nobles et intelligentes, l'appuient. S'il réassit, c'est à elles et non à lui que sera dû le succès.

Quant à la dédicace placée en tête de ce volume, l'auteur, surtout après les lignes qui précèdent, pense n'avoir pas besoin de dire combien est calme et religieux le sentiment qui l'a dictée. On le comprendra, en présence de ces deux monuments, le trophée de l'Étoile, le tombeau de son père, l'un national, l'autre domestique, tous deux sacrés, il ne pouvait y avoir place dans son âme que pour une pensée grave, paisible et sereine. Il signale une omission, et, en attendant qu'elle soit réparée où elle doit l'être, il la répare ici autiant qu'il est en lui. Il donne à son père cette pauvre feuille de papier, tout ce qu'il a, en regrettant de n'avoir pas de granit. Il agit comme tout autre agirait dans la même situation. C'est donc tout simplement un devoir qu'il accomplit, rien de plus, rien de moins, et qu'il accomplit comme s'accomplissent les devoirs, sans bruit, sans colère, sans étonnement Personne ne s'étonnera non plus de le voir faire ce qu'il fait. Après tout, la France peut bien, sans trop de souci, laisser tomber une feuille de son épaisse et glorieuse couronne ; cette feuille, un fils doit la ramasser. Une nation est grande, une famille est petite ; ce qui n'est rien pour l'une est tout pour l'autre. La France a le droit d'oublier, la famille a le droit de se souvenir.

24 juin 1837. Paris.

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