LES OMBRES
Un poète a écrit le Paradis perdu; un antre poète a écrit les Ténèbres.
Entre Éden et les Ténèbres il y a le monde ; entre le commencement et la fin il y a la vie; entre le premier homme et le dernier homme il y a l'homme.
L'homme existe de deux façons : selon la société et selon la nature. Dieu met en lui la passion ; la société y met l'action ; la nature y met la rêverie.
De la passion combinée avec l'action, c'est-à-dire de la îie dans le présent et de l'histoire dans le passé, naît le drame. De la passion mêlée à la rêverie naît la poésie proprement dite.
Quand la peinture du passé descend jusqu'aux détails de la science, quand la peinture de la vie descend jusqu'aux finesses de l'analyse, le drame devient roman. Le roman n'est autre chose que le drame développé en dehors
des proportions du théâtre, tantôt par la pensée, tantôt par le cœur.
Du reste, il y a du drame dans la poésie, et il y a de la poésie dans le drame. Le drame et la poésie se pénètrent comme toutes les facultés dans l'homme, comme tous les rayonnements dans l'univers. L'action a des moments de rêverie. Macbeth dit : Le martinet chante sur la tour. Le Cid dit : Cette obscure clarté qui tombe des étoiles. Scapin dit : Le ciel s'est déguisé ce soir en scaramouche. Nul ne se dérobe dans ce monde au ciel bleu, aux arbres verts, à la nuit sombre, au bruit du vent, au chant des oiseaux. Aucune créature ne peut s'abstraire de la création.
De son côté, la rêverie a des minutes d'action. L'idylle à Gallus est pathétique comme un cinquième acte; le quatrième livre de VÈnéide est une tragédie ; il y a une ode d*Horace qui est devenue une comédie de Molière. Donec gratus eram tibi, c'est le Dépit amoureux.
Tout se tient, tout est complet, tout s'accouple et se féconde par l'accouplement. La société se meut dans la nature ; la nature enveloppe la société.
L'un des deux yeux du poète est pour l'humanité, l'autre pour la nature. Le premier de ces yeux s'appelle l'observation, le second s'appelle l'imagination.
De ce double regard toujours fixé sur son double objet natt au fond du cerveau du poète cette inspiration une et multiple, simple et complexe, qu'on nomme le génie.
Déclarons-le bien vite et dès à présent, dans tout ce qu'on vient de lire, comme dans tout ce qu'on va lire encore. Fauteur de ce livre, et cela devrait aller sans dire, est aussi loin de songer à lui-même qu'aucun de ses
lecteurs. L'humble et grare artiste doit aroir le droit d*expli- ({uer Part, tête naeet Fœil baissé. Si ot>scur et si insuffisant qu il soit, on ne peut lui interdire* en présence dos pures et éternelles conditions de la gloire, cette contemplation ([ui est sa Tie. L'homme respire, Fartiste aspire. Et d*aiU leurs quel est le pauvre pâtre, enivré de fleurs et ébloui d*étoiles, qui ne s'est écrié, au moins une fois en sa vie, en laissant tremper ses pieds nus dans le ruisseau où boivent ses brebis : — Je voudrais être empereur !
Maintenant, continuons.
Des choses immorteUes ont été faites de nos jours par de grands et nobles poètes personnellement et directement mêlés aux agitations quotidiennes de la vie politique. Mais, à notre sens, un poète complet, que le hasard ou sa volonté aurait jnis à Técart, du moins pour le temps qui lui serait nécessaire, et préservé, pendant ce temps, de tout contact immédiat avec les gouvernements et les partis, pourrait faire aussi, lui, une grande œuvre.
Nul engagement, nulle chaîne. La liberté serait dans ses idées comme dans ses actions. 11 serait libre dans sa bienveillance pour ceux qui travaillent, dans son aversion pour ceux qui nuisent, dans son amour pour ceux qui servent, dans sa pitié pour ceux qui souffrent. Il serait libre de barrer le chemin à tous les mensonges, de quelque part ou de quelque parti qu'ils vinssent ; libre de s'atteler aux principes embourbés dans les intérêts ; libre do se pencher sur toutes les misères; libre de s'agenouiller devant tous les dévouements. Aucune haine contre le roi dans son affection pour le peuple; aucune injure pour les dynasties régnantes dans ses consolations aux dynasties
tombées ; aucun outrage aux races mortes dans sa symi>athie pour les rois de l'avenir. Il vivrait dans la nature, il habiterait avec la société. Suivant son inspiration, sans autre but que de penser et de faire penser, avec un cœur plein d'effusion, avec un regard rempli de pair, il irait voir en ami, à son heure, le printemps dans la prairie, le prince dans son Louvre, le proscrit dans sa prison. Lorsqu'il blâmerait çà et là une loi dans les codes humains, on saurait qu'il passe les nuits et les jours à étudier dans les choses éternelles le texte des codes divins. Rien ne le troublerait dans sa profonde et austère contemplation ; ni le passage bruyant des événements publics, car il se les assimilerait et en ferait entrer la signification dans son œuvre ; ni le voisinage accidentel de quelque grande douleur privée, car l'habitude de penser donne la facilité de consoler; ni même la commotion intérieure de ses propres souffrances personnelles, car à travers ce qui se déchire en nous on entrevoit Dieu, et, quand il aurait pleuré, il méditerait.
Dans ses drames, vers et prose, pièces et romans, il mettrait l'histoire et l'invention, la vie des peuples et la vie des individus, le haut enseignement des crimes royaux comme dans la tragédie antique, l'utile peinture des vices populaires comme dans la vieille comédie. Voilant à dessein les exceptions honteuses, il inspirerait la vénération pour la vieillesse, en montrant la vieillesse toujours grande ; la compassion pour la femme, en montrant la femme toujours faible; le culte des affections naturelles, en montrant qu'il y a toujours, et dans tous les cas, quelque chose de sacré, de divin et de vertueux dans les deux grands sentiments sur lesquels le monde repose