QVSE LA MUSIQUE DATE DU XVI'SIËCLE
Que le lierre remonte aux branches favorites, Que l'herbe aux boutons d'or mêle les marguerites!
A cette heure indécise où le jour va mourir, Oii tout s'endort, le cœur oubliant de souiïrir. Les oiseaux de chanter et les troupeaux de paître. Que de fois sous ses yeux un chariot champêtre. Groupe vivant de bruit, de chevaux et de voix, A gravi sur le flanc du coteau dans les bois Quelque roule creusée entre les ocres jaunes. Tandis que, près d'une eau ^ui fuyait sous les aulnes, Il écoutait gémir dans les brumes du soir Une cloche enrouée au fond d'un vallon noir!
Que de fois, épiant la rumeur des chaumières. Le brin d'herbe moqueur qui siflle entre deux pierres. Le cri plaintif du soc gémissant et traîné. Le nid qui jase au fond du cloHre ruiné D'où l'ombre se répand sur les tombes des moines, Le champ doré par l'aube où causent les avoines Qai pour noi^s voir passer, ainsi qu'un peuple heureux, Se penchent en tumulte au bord du chemin creux, L'abeille qui gaîment chant« et parle à la rose, Parmi tous ces objets dont l'être se compose, Que de fois il rêva, scrutateur ténébreux. Cherchant à s'expliquer ce qu'ils disaient entre eux !
Et chaque soir, après ses longues promenades, Laissant sous les balcons rire les sérénad Quand il s'en revenait content, grave et i
Quelque chose de plus dans son cœur remuait.
Mouche, il avait son miel; arbuste, sa rosée.
Il en vint par degrés à ce qu'en sa pensée
Tout vécut. — Saint travail que les poëtes font ! —
Dans sa tête, pareille à l'univers profond.
L'air courait, les oiseaux chantaient, la flamme et Tonde
Se courbaient, la moisson dorait la terre blonde,
Et les toits et les monts et l'ombre qui descend
Se mêlaient, et le soir venait, sombre et chassant
La brute vers son antre et l'homme vers son gite.
Et les hautes forêts, qu'un vent du ciel agite.
Joyeuses de renaître au départ des hivers,
Secouaient follement leurs grands panaches verts !
C'est ainsi qu'esprit, forme, ombre, lumière et flamme, L'uime du monde entier s'épancha dans son âme!
Ni peintre, ni sculpteur! il fut musicien. Il vint, nouvel Orphée, après l'Orphée ancien ; Et, comme l'océan n'apporte que sa vague, II n'apporta que l'art du mystère et du vague ; La lyre qui tout bas pleure en chantant bien haut. Qui verse à tous un son où chacun trouve un mot ; Le luth où se traduit, plus ineflable encore, Le rêve inexprimé qui s'efface à l'aurore.
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Car il ne voyait rien par l'angle étincelant, Car son esprit, du monde immense et fourmillant Qui pour ses yeux nageait dans l'ombre indéfinie, Éteignait la couleur et tirait l'harmonie.
Aussi toujours son hjinne, en descendant des cieux.
Pénètre dans l'esprit par le côté pieux.
Comme un rayon des nuits par un vitrail d'église.
En écoutant ses chants que l'âme idéalise,
Il semble, à ces accords qui, jusqu'au cœur touchant,
Font sourire le juste et songer le méchant.
Qu'on respire un parfum d'encensoirs et de cierges.
Et l'on croit voir passer un de ces anges-vierges
Comme en rêvait Giolto, comme Dante en voyait.
Êtres sereins posés sur ce monde inquiet,
A la prunelle bleue, à la robe d'opale.
Qui, tandis qu'au milieu d'un azur déjà pâle
Le point d'or d'une étoile éclate à l'orient.
Dans un beau champ de trèfle errent en souriant !
Heureux ceux qui vivaient dans ce siècle sublime Oii, du génie humain dorant encor la cime. Le vieux soleil gothique à l'horizon mourait ! Où déjà, dans la nuit emportant son secret,
La cathédrale morte en un sol infidèle Ne faisait plus jaillir d'églises autour d'elle ! Ère immense obstruée encore à tous degrés. Ainsi qu'une Babel aux abords encombrés. De donjons, de beffrois, de flèches élancées, D'édifices construits pour toutes les pensées ; De génie et de pierre énorme entassement ; Vaste amas d'où le jour s'en allait lentement ! Siècle mystérieux où la science sombre De l'antique Dédale agonisait dans l'ombre. Tandis qu'à l'autre bout de l'horizon confus. Entre Tasse et Luther, ces deux chênes touffus. Sereine, et blanchissant de sa lumière pure Ton dôme merveilleux, ô sainte architecture. Dans ce ciel, qu'Albert Dure admirait à l'écart, La musique montait, cette lune de l'art!
29 mai 1837.
Il semblait grelotter, car la bise était dure.
Cétait, sous un amas de rameaux sans verdure,
Une pauvre statue, au dos noir, au pied vert,
Un vieux faune isolé dans le vieux parc désert.
Qui, de son front penché touchant aux branches darbre,
Se perdait à mi-corps dans sa gaine de marbre.
Il était là, pensif, à la terre lié.
Et, comme toute chose immobile, — oublié !
Des arbres Tentouraient, fouettés d'un vent de glace,
Et comme lui vieillis à cette même place ;
Des marronniers géants, sans feuilles, sans oiseaux.
Sous leurs taillis brouillés en ténébreux réseaux. Pâle, il apparaissait, et la terre était brune. Une âpre nuit d'hiver, sans étoile et sans lune. Tombait à larges pans dans le brouillard diffus. D'autres arbres plus loin croisaient leurs sombres fûts ; Plus loin d'autres encore, estompés par l'espace» Poussaient dans le ciel gris où le vent du soir passe Mille petits rameaux noirs, tordus et mêlés, Et se posaient partout, l'un par l'autre voilés, Sur l'horizon, perdu dans les vapeurs informes. Comme un grand troupeau roux de hérissons énormes.
Rien de plus. Ce vieux faune, un ciel morne, un bois noir
Peut-être dans la brume au loin pouvait-on voir Quelque longue terrasse aux verdâtres assises, Ou, près d'un grand bassin, des nymphes indécises, Honteuses à bon droit dans ce parc aboli. Autrefois des regards, maintenant de l'oubli.
Le vieux faune riait. — Dans leurs ombres douteuses Laissant le bassin triste et les nymphes honteuses. Le vieux faune riait, c'est à lui que je vins ; Ému, car sans pitié tous ces sculpteurs divins Condamnent pour jamais, contents qu'on les admire, Les nymphes à la honte et les faunes au rire.
Moi, j'ai toujours pitié du pauvre marbre obscur. De l'homme moins souvent, parce qu'il est plus dur.
Et, sans froisser d'un mot son oreille blessée. Car le marbre entend bien la voix de la pensée. Je lui dis : — Vous étiez du beau siècle amoureux. Sylvain, qu'avez-vous vu quand vous étiez heureux? Vous étiez de la cour? Vous assistiez aux fêtes? Cest pour vous divertir que ces nymphes sont faites. C'est pour vous, dans ces bois, que de savantes mains Ont mêlé les dieux grecs et les césars romains, Et, dans les claires eaux mirant les vases rares. Tordu tout ce jardin en dédales bizarres. Uuand vous étiez heureux, qu'avez-vous vu, Sylvain? Contez*moi les secrets de ce passé trop vain. De ce passé charmant, plein de flammes discrètes. Où parmi les grands rois croissaient les grands poètes. Que de frais souvenirs dont encor vous riez ! Parlez-moi, beau Sylvain, comme vous parleriez X l'arbre, au vent qui souffle, à l'herbe non foulée. D'un bout à l'autre bout de cette épaisse allée, Avez-vous quelquefois, moqueur antique et grec, Uuand près de vous passait avec le beau Lautrec Marguerite aux doux yeux, la reine béarnaise. Lancé votre œil oblique à l'Hercule Farnèse? Seul sous votre antre vert de feuillage mouillé, 0 Sylvain complaisant, avez-vous conseillé. Vous tournant vers chacun du côté qui l'attire, hacan comme berger, Régnier comme satyre ? Avez-vous vu parfois, sur ce banc, vers midi, Suer Vincent de Paul à façonner Gondi?
Faune ! avez-vous suivi de ce regard étrange Anne avec Buckingham, Louis avec Foutange,
d42 les rayons ET LES OMBRES.
Et se retournaient-ils, la rougeur sur le front. En vous entendant rire au coin du bois profond ? Étiez-vous consulté sur le thyrse ou le lierre, Lorsqu'en un grand ballet de forme singulière La cour du dieu Phœbus ou la cour du dieu Pan Du nom d*Âmaryllis enivraient Montespan?
Fuyant des courtisans les oreilles de pierre, La Fontaine vint-il, les pleurs dans la paupière. De ses nymphes de Vaux vous conter les regrels? Que vous disait Boileau, que vous disait Segrais, A vous, faune lettré qui jadis dans Téglogue Aviez avec Virgile un charmant dialogue, Et qui faisiez sauter, sur le gazon naissant, Le lourd spondée au pas du dactyle dansant? Avez-vous vu jouer les beautés dans les herbes, Chevreuse aux yeux noyés, Thiange aux airs superbes? Vous ont-elles parfois de leur groupe vermeil Entouré follement, si Bien que le soleil Découpait tout à coup, en perçant quelque nue, Votre profU lascif sur leur gorge ingénue? Votre arbre a-t-il reçu sous son abri serein L'écarlate linceul du pâle Mazarin?
Avez-vous eu l'honneur de voir rêver Molière? Vous a-t-il quelquefois, d'une voix familière, Vous jetant brusquement un vers mélodieux, Tutoyé, comme on fait entre les demi-dieux? En revenant un soir du fond des avenues. Ce penseur, qui, voyant les âmes toutes nues. Ne pouvait avoir peur de votre nudité, A l'homme en son esprit vous a-t-il confronté?
Et VOUS a-t-il trouvé, vous le spectre cynique,
Moins triste, moins méchant, moins froid, moins ironique.
Alors qu'il comparait, s'arrêtant en chemin.
Votre rire de marbre à notre rire humain? —
Mnsi je lui parlais sous l'épaisse ramure.
11 ne répondit pas même par un murmure.
J écoutais, incliné sur le marbre glacé,
Mais je n'entendis rien remuer du passé.
La blafarde lueur du jour qui se retire
Blanchissait vaguement l'immobile satyre,
Muet à ma parole et sourd à ma pitié.
A le voir là, sinistre, et sortant à moitié
De son fourreau noirci par l'humide feuillée.
Un eût dit la poignée en torse ciselée
D'un vieux glaive rouillé qu'on laisse dans l'étui.
Je secouai la tète et m'éloignai de lui. Alors des buissons noirs, des branches desséchées Comme des sœurs en deuil sur sa tête penchées, Et des antres secrets dispersés dans les bois, 11 me sembla soudain qu'il sortait une voix, Qui dans mon âme obscure et vaguement sonore Éveillait un écho comme au fond d'une amphore.
— 0 poëte imprudent, que fais-tu? laisse en paix Les faunes délaissés sous les arbres épais ! Poëte ! ignores-tu qu'il est toujours impie D'aller, aux lieux déserts où dort l'ombre assoupie. Secouer, par l'amour fussiez-vous entraînés.
Cette mousse qui pend aux siècles ruinés,
Et troubler, du vain bruit de vos voix indiscrètes.
Le souvenir des morts dans ses sombres retraites? —
Alors dans les jardins sous la brume enfouis Je m*enfonçai, rêvant aux jours évanouis, Tandis que les rameaux s'emplissaient de mystère, Et que derrière moi le faune solitaire, Hiéroglyphe obscur d'un antique alphabet, Continuait de rire à la nuit qui tombait.
J'allais, et, contemplant d'un regard triste encore Tous ces doux souvenirs, beauté, printemps, aurore. Dans l'air et sous mes pieds épars, mêlés, flottants. Feuilles de l'autre été, femmes de l'autre temps, J'entrevoyais au loin, sous les branchages sombres, Des marbres dans le bois, dans le passé des ombres !
I Décembre 1837.
li-- ue ^'• i".* — -1. : -- Ud*- f'jj' nii"*- •^" El--- -.:rit:r.