‹ Œuvres complètesChapitre 129 sur 190 · I.A TISBK, •clattDt •!« rire · texte numérisé non relu

I.A TISBK, •clattDt •!« rire

Eh ! mon Dieu ! oui, je sais qu*il y a un homme là. \i qui dorl encore! et d'un l>on sommeil! N'allez-vous ^9> \ous elfaroucher aussi de celui-là? C'est mon auvn^ lloinodei.

AXCiKLt».

Ilomodei! Qu'est-ce que e'est que cela, llomodei?

LA TISBK.

Cela, llomodei, e'est un homme, monseigneur,

298 ANGELO

Des iiommes que pas un de nous ne connaît et qui nous connaissent tous, des hommes qui ne sont visibles dans aucune cérémonie et qui sont visibles dans tous les échafauds, des hommes qui ont dans leurs mains toutes les têtes, la vôtre, la mienne, celle du doge, et qui n'ont ni simarre, ni étole, ni couronne, rien qui les désigne aux yeux, rien qui puisse vous faire dire: celui-ci en est ! un signe mystérieux sous leurs robes tout au plus; des agents partout, des sbires partout, des bourreaux partout ; des hommes qui ne montrent jamais au peuple de Venise d'autres visages que ces mornes bouches de bronze toujours ouvertes sous les porches de Saint-Marc, bouches fatales que la foule croit muettes, et qui parlent cependant d'une façon bien haute et bien terrible, car elles disent à tout passant : dénoncez! Une fois dénoncé, on est pris; une fois pris, tout est dit. A Venise, tout se fait secrètement, mystérieusement, sûrement. Condamné, exécuté ; rien à voir, rien à dire; pas un cri possible, pas un regard utile ; le patient a un bâillon, le bourreau un masque. Que vous parlais-je d'échafaud tout à l'heure? je me trompais. A Venise, on ne meurt pas sur Téchafaud, on disparait. Il manque tout à coup un homme dans une famille. Qu'est-il devenu? Les plombs, les puits, le canal Orfano, le savent. Quelquefois on entend quelque chose tomber dans l'eau la nuit. Passez vite alors. Du reste, bals, festins, flambeaux, musiques, gondoles, théâtres, carnaval de cinq mois, voilà Venise. Vous, Tisbe, ma belle comédienne, vous ne connaissez que ce côté-là; moi, sénateur, je connais l'autre. Voyez-

VOUS, dans tout palais, dans celui du doge, dans le mien, à Tinsu de celui qui Thabite, il y a un couloir secret, perpétuel trahisseur de toutes les salles, de toutes les chambres, de toutes les alcôves, un corridor ténébreux dont d'autres que vous connaissent les portes, et qu'on sent serpenter autour de soi sans savoir au juste où il est, une sape mystérieuse où vont et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose. Et les vengeances personnelles qui se mêlent à tout cela et qui cheminent dans cette ombre ! Souvent, la nuit, je me dresse sur mon séant, j'écoute, et j'entends des pas dans mon mur. Voilà sous quelle pression je vis, Tisbe. Je suis sur Padoue, mais ceci est sur moi. J'ai mission de dompter Padoue. Il m'est ordonné d'être terrible. Je ne suis despote qu'à condition d'être tjTan. Ne me demandez jamais la grâce de qui que ce soit, à moi qui ne sais rien vous refuser, vous me perdriez. Tout m'est permis pour punir, rien pour pardonner. Oui, c'est ainsi. Tyran de Padoue, esclave de Venise. Je suis bien surveillé, allez! Oh! le conseil des Dix ! Mettez un ouvrier seul dans une cave et faites-lui faire une serrure; avant que la serrure soit unie, le conseil des Dix en a la clef dans sa poche. Madame, madame, le valet qui me sert m'espionne, l'ami qui me salue m'espionne, le prêtre qui me confesse m'espionne, la femme qui me dit : je t'aime ! — oui, Tisbe, — m'espionne !

LA TISBE.

Ah! monsieur!

300 ANGELO

AXGELO.

Vous ne m'avez jamais dit que vous m'aimiez, je ne parle pas de vous, Tisbe. Oui, je vous le répète, tout ce qui me regarde est un œil du conseil des Dix, tout ce qui m'écoute est une oreille du conseil des Dix, tout ce qui me touche est une main du conseil des Dix, main redoutable, qui tâte longtemps d'abord et qui saisit ensuite brusquement. Oh! magnifique podesta que je suis, je ne suis pas sûr de ne pas voir demaio apparaître subitement dans ma chambre un misérable sbire qui me dira de le suivre, et qui ne sera qu'un misérable sbire, et que je suivrai! Où? dans quelque lieu profond d'où il ressortira sans moi. Madame, être de Venise, c'est pendre à un (il. C'est une sombre et sévère condition que la mienne, madame, d'être là, penché sur cette fournaise ardente que vous nommez Padoue, le visage toujours couvert d'un masque, faisant ma besogne de tyran, entouré de chances, de précautions, de terreurs, redoutant sans cesse quelque explosion, et tremblant à chaque instant d'être tué roide par mon œuvre, comme l'alchimiste par son poison! — Plaignez-moi, et ne me demandez pas pourquoi je tremble, madame !

LA TISBE.

Ah! Dieu! affreuse position que la vôtre, en effet!

ANGELO

Oui, je suis l'outil avec lequel un peuple torture un autre peuple. Ces outils-là s'usent vite et se cassent souvent, Tisbe. Ah! je suis malheureux! 11 n'y a pour

VOUS, dans tout palais, dans celui du doge, dans le mien, à Tinsu de celui qui Thabite, il y a un couloir secret, perpétuel traliisseur de toutes les salles, de toutes les chambres, de toutes les alcôves, un corridor léncbreux dont d'autres que vous connaissent les portes, et qu'on sent serpenter autour de soi sans savoir au ju'ite où il est, une sape mystérieuse où vont et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose. Et les vengeances personnelles qui se mêlent à tout cela et qui cheminent dans cette ombre ! Souvent, la nuit, je me dresse sur mon séant, j'écoute, «*t j'entends des pas dans mon mur. Voilà sous quelle pression je vis, Tisbe. Je suis sur Padoue, mais ceci est Mir moi. J'ai mission de dompter Padoue. Il m'est ordonné <rôtre terrible. Je ne suis despote qu'à condition d'être tyran. Ne me demandez jamais la grâce de qui que ce soit, à moi qui ne sais rien vous refuser, vous me perdriez. Tout m'est permis pour punir, rien |>our pardonner. Oui, c'est ainsi. Tyran de Padoue, e<iclave de Venise. Je suis bien surveillé, allez! Oh! le conseil des Dix ! Mettez un ouvrier seul dans une cave et faites-lui faire une serrure; avant que la serrure soit finie, le conseil des Dix en a la clef dans sa poche. .Madame, madame, le valet qui me sert m'espionne, l'ami qui me salue m'espionne, le prêtre qui me confesse m'espionne, la femme qui me dit : je t'aime ! — oui, Tisbe, — m'espionne !

LA TISBE.

Ah! monsieur!

300 ANG£LO

AXGELO.

Vous ne m*avez jamais dit que vous in*aimiez, je ne parle pas de vous, Tisbe. Oui, je vous le répète, tout ce qui me regarde est un œil du conseil des Dix, tout ce qui m*écoute est une oreille du conseil des Dix, tout ce qui me touche est une main du conseil des Dix, main redoutable, qui tâte longtemps d'abord et qui saisit ensuite brusquement. Oh! magnifique podesta que je suis, je ne suis pas sûr de ne pas voir demain apparaître subitement dans ma chambre un misérable sbire qui me dira de le suivre, et qui ne sera qu*un misérable sbire, et que je suivrai! Où? dans quelque lieu profond d*oii il ressortira sans moi. Madame, être de Venise, c'est pendre à un fil. G*est une sombre et sévère condition que la mienne, madame, d'être là, penché sur cette fournaise ardente que vous nommez Padoue, le visage toujours couvert d'un masque, faisant ma besogne de tyran, entouré de chances, de précautions, de terreurs, redoutant sans cesse quelque explosion, et tremblant à chaque instant d'ôtre tué roide par mon œuvre, comme Talchimiste par son poison! — Plaignez-moi, et ne me demandez pas pourquoi je tremble, madame !

LA TISBE.

Ah! Dieu! affreuse position que la vôtre, en effet!

AXGELO.

Oui, je suis l'outil avec lequel un peuple torture un autre peuple. Ces outils-là s'usent vite et se cassent souvent, Tisbe. Ah! je suis malheureux! 11 n'y a pour

JOmNÉE I. — LA CLEF. 301

Tune chose «liuico ciu monde, c'est vous. Poursens bien que vous ne in*aimez pas. Vous n'en pas un autre au moins?

LA TISBE.

n, non. Calmez-vous.

ANGELO

js me dites mal ce non-là.

LA TISBE.

foi! je vous le dis comme je peux.

ANGELO

! ne soyez pas à moi, j'y consens, mais ne soyez jn autre, Tisbe ! Que je n'apprenne jamais qu'un

LA TISBE.

vous croyez que vous ùtes beau quand vous me ez <*omme cela !

! Tisbe, quaml m'aimerez-vous ?

LA TISBE.

and tout le monde ici vous aimera.

ANGELO

las! — CVst éi:al, restez à Padoue, je ne veu.x le vous quittiez Padoue, entendez-vous? Si vous •n alliez, ma vie s'en irait. — Mon Dieu ! voici vient à nous. Il y a longtemps déjà qu'on peut

304 ANGELO

Que ne t*ai-je connu il y a dix ans! il me semble que toutes les parties de mon cœur qui sont mortes de froid vivraient encore. Quelle joie de pouvoir être seuls un instant et parler ! Quelle folie d'être venus à Padoue! Mous vivons dans une telle contrainte! Mon Rodolfo! Oui, pardieu! c*est mon amant! ah! bien oui, mon frère! Tiens, je suis folle de joie quand je te parle à mon aise; tu vois bien que je suis folle! M'aimes-tu ?

RODOLFO

Qui ne vous aimerait pas, Tisbe?

LA TISBE.

Si vous me dites encore vous, je me fâcherai. 0 mon Dieu! il faut pourtant que j'aille me montrer uo peu à mes conviés. Dis-moi, depuis quelque temps je te trouve l'air triste. N'est-ce pas, tu n'es pas triste?

RODOLFO

Non, Tisbe.

Tu n'es pas souffrant?

RODOLFO

Non.

LA TISBE.

Tu n'es pas jaloux?

RODOLFO

Non.

LA TISBE.

Si! je veux que tu sois jaloux! Ou bien c'est que tu

iinu^ \oilà pris au piôge. Nous ne pouvons plus en sortir maintenant. Dans ta position, partout tu es ol»li^'t** <le t«' faire |>asser pour mon frère. Ce podesta s'f'^t épris (le ta pauvre Tisbe; il nous tient; il ne >nit pas iHïUs lâcher. El puis je tremble sans cesse qnil m» ilreuuvre <pii tu es. Ah! <piel suppliée! Oh! n'impnrtt*, il n*aura rien de moi, ce tyran. Tu en es hii'U sûr, n'est-ce pas, lloilolfo? Je veux [>ourtant que tu l'in«piiêtes de cela. Je veux cpie tu sois jaloux de in<ii «rabonl.

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