IV NOTICE SUR XAVIER DE MAISTRE
Avait-il deviné celte furia de Tavenir, notre Xavier de Maistre, quand il précisa le meilleur voyage à faire, le Voyage du penseur autour d'une simple chambre ? Quelle leçon il nous a donnée, et comme il a bien parlé pour nous I
Les œuvres de Xavier de Maistre tiennent en un volume. C'est assez. Voltaire, s'infligeant en cela un démenti, disait « qu'on n'arrive pas à la postérité avec un gros bagage. » Il avait raison, et il eût bien dû prêcher d'exemple. Quant à notre auteur, il est facile de voir, par ses chapitres si courts, qu'il aimait k condenser sa pensée. En écrivant pour sa satisfaction, il est resté original ; sa physionomie se détache toujours nettement sur le cadre qu'il lui assigne.
I-e Lépreux de la cité cfAoste offre une frappante ressemblance avec la Chaumière indienne de Bernardin de Saint-Pierre ; et nous chercherions querelle k Xavier de Maistre, s'il n'avait mieux fait que son émule. Il y a, dans ce simple dialogue, une élévation, uu calme d'&me qui subjuguent On est profondément, mais délicieusement ému ; et l'on voudrait, comme le militaire, conserver des relations d'amitié avec ce lépreux qui a la patience de Job, et que la main du Seigneur ne viendra pas guérir.
Cette sobriété de ton, habituelle chez le comte Xavier, se fait remarquer dans les Prisonniers du Caucase, un des plus admirables récits que nous connaissions : là, pas un détail superflu, pas de digression ; tout concourt à l'effet, tout est prms. Le paysage a un relief prodigieux ; les personnages vivent et s'agitent devant nous : Knscambo, Ivan, Ibrahim sont peints avec une fidélité extraordinaire. Pour nous, les Prisonniers du Caucase sont le spécimen de cette école moderne qu'on a affublée du nom de réalisme. C'est 1h prototype de ces histoires énergiques qui ont fait la réputation de
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M. Prosper Mérimée. Nous croyons ne pas nous tromper en aftif^ mant que Fauteur de Colomba a dû étudier très«attentivemeal le procédé de narration employé par Xavier de Uaistre.
£t maintenant» parlons de la Jeune Sibérienne^ pour faire ressortir la distance énorme qui sépare la vérité du roman banal. Tout le monde connaît Elisabeth ou les Exilés en Sibérie, le meilleur ouvrage de M°^* Gottin. C'est le même sujet : Elisabeth ou Prasco- Tie, c'est le même dévouement. Mais qu'il y a loin d'un écrivain k l'autre, et comme chez Xavier de Maisire le simple récit des événements, tels qu'ils se sont accomplis, est mille fois plus éloquent que les ornements romanesques dont M"' Gottin l'a surchargé 1 l^c cœur palpite k chacun des pas de cette douce Prascovie, toujours si forte dans sa faiblesse, parce qu'elle rapporte tout k Dieu ; on l'accompagne avec une terreur mêlée d'admiration k travers l'immense pèlerinage de l'amour filial. Bien plus, le lecteur se laisse d'autant plus YoloAiers aller k l'attendrissement qu'il sent que tous les dé* tails sont vrais, et qu'il n'a pas k se raidir contre la sympathie profonde que lui inspire l'héroïne^
Tel est, dans ce trop rapide résiuié, l'ensemble des œuvres du Xavier de Maistre. Ses œuvres le peignent tellement, qu'elles nous dispenseraient de raconter sa vie, et il nous suflirait, pour achever le portrait, de citer ces lignes de Sainte-Beuve, le maître en l'art de retracer les physionomies.
Au temps où Xavier de Maistre vivait encore, le grand critique écrivit ceci, qui restera étemellemeut vrai :
« En ce qui est du comte Xavier, le naturel décida tout : le tratf vail du style fut pour lui peu de chose ; il avait lu nos bons au- « teurs, mais il ne songea guère aux difficultés de la situation d'écri- « vain k l'étranger. Il se trouva un conteur gracieux, délicat et tou-
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« chant, sans y ayoir visé ; il sut garder et oaltiTer discrètement, « sons tous les cieux, sa bouture d'olivier ou d*oranger, sans « croire que ce fftt un arbuste si rare. *
« Heureux homme, let à envier, dont l'arbuste attlque a fleari, M sans avoir besoin, en aucun temps, de l'engrais des boues de Luit tèce I Loin de nous, en Savoie, en Russie, au ciel de Naples, il « semblait s'être conservé exprès pour nous venir offrir, dans sa « trop courte visite, à Tàge de près de soixante- seize ans, l'homme « le plus moralement semblable à ses ouvrages qui se puisse voir, <i le seul de nos jours peut-être tout à fait semblable et fidèle par « l'àme k son passé, naïf, étonné, doucement malin et souriant , « bon surtout, reconnaissant et sensible jusqu'aux larmes, comme « dans la première fraîcheur, un conteur, enfin, qui ressemble « d'autant plus U sou livre, qu'il n'a jamais songé à être un au- « teur. »
Oui, c'était exact : à l'époque où H, de Sainte-Beuve traçait cette appréciation, Xavier de Maistre, célèbre en France, n'avait jamais vu la Franca Les événements Tavaient conduit jusqu'en Russie : ce n'était guère le chemin de Paris.
Gt fut en 1763 qu'il naquit, ï Ghambéfy, d'une famille aussi nombreuse que noble. Il entra au serrée militaire, et vécut jusqu'à vingt-six ans dans les garnisons du Piémont, Il ne songeait certes pas là écrire, lorsque, k la suite d'un duel, il fut mis aux arrêts. Le voi^ prisonnier dans sa chambre, et de cette prison il fait un séjour enchanteur.
L'œuvre achevée, îl la jeta au fond d'un tiroir, et il n'y eût plus songé si, ayant eu l'occasion d'aller à Lausanne voir son frère Joseph, il n'eût cru convenable de lui porter son manuscrit En homme gui prenait toute chose au sérieux, le comte Joseph lut
NOTICE SUR XAYIIR DE UÂISTRE VIJ
FœuTre, et l'ayant approuvée, il la rendit imprimée k Fauteur (i).
La réunion de la Sayoîe à la France, puis nos guerres en Italie^ décidèrent Xavier de Maistre ^ émigrer en Russie. Il ne possédait pour toute ressource que son pinceau : le ciel voulut qu'il pût conserver son épée. De grade en grade, il monta, dans l'armée russe, jusqu'au rang de général^ se distingua sur plusieurs champs de bataille, et, en 1812, il eut le bonheur d'épouser une femme accomplie, M"* Zagriatsky^ demoiselle d'honneur de Leurs Majestés Impériales,
Ce fut en 1820 qu'il écrivit la Jeune Sibérienne et les Prison' niers du Caucase, qui furent imprimés chez nous avec un soin pieux par M, Valéry. Le comte Xavier n'avait pas cherché la gloire, elle était venue à lui ; et bien que, depuis cette époque jusqu'à celle de sa mort, qui eut lieu à Saint-Pétersbourg, le 12 juin i8ôS, il se fût écoulé pour l'illustre vieillard de longues années de loisir,, ses aimables et touchants ouvrages sont restés dans la mémoire de. tous ; ils dureront toujours, car ils ont l'indélébile cachet de la vérité.
Alfred DES ESSARTS.
(1) Edition de Turin, 1794.