IVAN
La clef des fers se trouvera dans les poches du brigand.
Lorsque Je vais k la fontaine.
Le matin, pour puiser de l'ean Sans y songer, avec mon seau.
J'entre dans le sentier gai mène
Hai luli, bai luli, A la porte de mon ami.
KASGAMBO.
La femme donnera l'alarme, hai luli.
Hélas ! Je languis dans l'attente.
Et l'ingrat se plaît loin de moi ; Peut-être il manque de foi
158 LES PRISONIIIERS DU GAUCASK
Auprès d'nne noiiTeUa amante 1
Hai luli, hai lull.
Aurais-Je perdu mon ami)
. TVAN.
11 en arrivera ce qu'il pourra: ne mourrez-vous pas tout de môme, hai luli, de misère et d'inanition ?
Ahl s'il est vrai quMl soit volagOi SMl doit un Jour m'abandonner, Le village n*a qu'il brûler, Et moi-môme avec le YiUage t
Hai luU, hai luli, A quoi bon vivre aans ton ami ?
Le viaillard devenant attentif, ils redoublèrent les kai /«//accompagnés d'un arpeggio bruyant : « Jouez, maître, « poursuivit le denchik, jouez la cosaque ; je vais danser (( autour de la chambre pour m'approcher de la hache ; « jouez hardiment. »
KASCAMBO.
Eh bien, soit; cet enfer sera fini.
Il détourna la tête et se mit à jouer de tout son pouvoir la danse demandée,
Ivan commença les pas et les attitudes grotesques de la cosaque, qui plaisaient particulièrement au vieillard, en faisant des sauts et des gambades, et en jetant des cris pour détourner son attention. Lorsque Rascambo sentait que le danseur était près de la hache, son cœur palpitait d'inquiétude : cet instrument de leur délivrance était dans une petite armoire sans porte, pratiquée dans la muraille, mais à une hauteur à laquelle Jvan atteignait à peine. Pour l'avoir à sa portée, il pi'oflta d'un moment favorable, ]a saisit tout à coup, et la mit aussitôt à terre, dans l'ombre que formait le corps d'Ibrahim. Lorsque celui-ci jeta les yeux sur lui, il était loin de là, et continuait la danse. Cette scène dangereuse durait depuis assez longtemps, et Rascambo, las de jouer, commençait à croire que son denchik manquait de courage ou ne jugeait pas l'occasion favorablo. Il jeta les yeux sur lui au moment où, s'étant saisi
LES PRISOMNIIRS DO OAUGA»E i&O
de la hache, Tintrépide danseur s'avançait d'un pas ferme pour en frapper le vieux brigand. L'émotion qu'éprouva le major fut si forte, qu'il cessa déjouer, et laissa tomber sa guitare sur ses genoux. Au môme instant, le vieillard s'était baissé, et avait fait un pas en avant pour avancer des broussailles dans le feu : des feuilles sèches s'enflammèrent et jetèrent une grande lueur dans la chambre : Ibrahim se retourna pour s'asseoir.
Si, dans cette occasion, Ivan avait poursuivi son entreprise, un combat corps à corps devenait inévitable : l'alarme aurait été donnée, ce qu'il fallait surtout éviter; mais sa présence d'esprit le sauva. Lorsqu'il s'aperçut du trouble du major, et qu'il vit Ibrahim se lever, il posa la hache derrière le billot même qui servait de siège à ce dernier, et recommença la danse. « Jouez, morbleu ! dit- « il à son maître ; à quoi songez-vous ? » Le major, reconnaissant l'imprudence qu'il avait faite, se remit doucement à jouer. Le vieux geôlier n'eut aucun soupçon, et s'assit de nouveau ; mais il leur ordonna de finir la musique et de se coucher. Ivan alla tranquillement prendre l'étui de la guitare et vint le poser sur le foyer ; mais au lieu de recevoir l'instrument que son maître lui présentait il saisit tout à coup la hache derrière Ibrahim, et lui asséna un si terrible coup sur la tête, que le malheureux ne poussa pas même un soupir, et tomba roide mort le visage dans le feu : sa longue barbe grise s'enflamma ; Ivan le retira par les pieds et le couvrit d'une natte.
Ils écoutaient, pour savoir si la femme avait été réveillée, lorsque, étonnée sans doute du silence qui régnait après tant de bruit, elle ouvrit la porte de sa chambre : « Que faites-vous donc ici ? dit-elle en s'avance çant vers les prisonniers ; d'où vient qu'il sent la plume « brûlée ? » Le feu venait d'être dispersé et ne donnait presque plus de lueur. Ivan leva la hache pour la frapper ; elle eut le temps de détourner la tète, et reçut le coup
dans la poitrine en jetant un affreux soupir : un autre coup, plus rapide que l'éclair, l'atteignit dans sa chute, et TétentUt morte aux pieds de Rascambo. Effrayé de ce second meurtre, auquel il ne s'attendait pas, le major, voyant Ivan s'avancer vers la chambre de l'enfant, se plaça devant lui pour l'arrêter. « Où vas-tu, malheureux? lui « dit-il ; aurais-tu la barbarie de sacrifier aussi cet enfant, « qui m'a témoigné tant d'amitié? Si tu me délivrais à ce « prix, ni ton attachement ni tes services ne pourraient te « sauver à notre arrivée à la ligne.
« — A la ligne, répondit Ivan, vous ferez ce que vous (( voudrez ; mais ici il faut en finir. »
Rascambo, rassemblant toutes ses forces, le saisit au collet, comme il voulait forcer le passage : « Misérable, « lui dit-il, si tu oses attenter à sa vie, si tu lui ôtes un « seul cheveu, je jure ici devant Dieu que je me livre « moi-même entre les mains des Tchetchenges, et ta barce barie sera inutile.
« — Entre les mains des Tchetchenges ! répéta le den- « chik en élevant sa hache sanglante sur la tête de son « maître; ils ne vous reprendront jamais vivant: je les « égorgerai, eux, vous et moi, avant que cela arrive. Cet « enfant peut nous perdre en donnant l'alarme ; dans (( l'état où vous êtes, des femmes suffisent pour vous va.- « mener en prison.
« — Arrête ! arrête ! » s'écria Rascambo, des mains duquel Ivan cherchait à se dégager. « Arrête I monstre, (( tu m'égorgeras moi-même avant de commettre ce « crime I » Mais embarrassé par ses fers et faible comme il était, il ne put retenir le féroce jeune homme, qui le repoussait, et tomba rudement par terre, prêt à défaillir de surprise et d'horreur. Tandis que, tout souillé du sang des premières victimes, il faisait des efforts pour se relever : «Ivan, s'écriait-il, je t'en conjure, ne le tue pas ! au (( nom de Dieu, ne verse pas le sang de cette innocente
« créature ! » Il courut au secours de l'enfant dès qu'il en eut la force ; mais en arrivant à la porte de la chambre il heurta dans l'obscurité Ivan qui revenait. « Maître, « tout est fini ; ne perdons pas de temps et ne faites pas (( de bruit. Ne faites pas de bruit, vous dis-je, répondait-il « aux reproches désespérés que lui faisait son maître : ce « qui est fait est fait ; maintenant il n'y a plus à reculer. (( Jusqu'à ce que nous soyons libres, tout homme que je « rencontre est mort, ou bien il me tuera ; et si quelqu'un « entre ici avant notre départ, je ne regarde pas si c'est « un homme, une femme ou un enfant, si c'est un ami « ou un ennemi; je l'étends là avec les autres. » Il alluma une esquille de mélèze, et se mit à fouiller dans la giberne et dans les poches du brigand ; la clef des fers ne s'y trouva pas ; il la chercha de même vainement dans les habits de la femme, dans un coffre, et partout où il s'imagina qu'elle pouvait être cachée. Tandis qu'il faisait ces recherches, le major s'abandonnait sans prudence à sa douleur; Ivan le consolait à sa manière. « Vous feriez « mieux, lui disait-il, de pleurer la clef des fers, qui est « perdue. Qu'avez-vous à regretter de cette race de bri- « gands qui vous ont tourmenté pendant plus de quinze « mois? Ils voulaient nous faire mourir, eh bien! leur « tour est venu avant le nôtre. Est-ce ma faute à moi? (( Que l'enfer puisse les engloutir tous I »
Cependant la clef des fers ne se trouvant pas, tant de meurtres devenaient inutiles si l'on ne parvenait à les rompre. Ivan, avec le coin de la hache, parvint à détacher l'anneau de la main, mais celui qui liait la chaîne aux pieds résistait à tousses efforts ; il craignait de blesser son maître, et n'osait employer toute sa force. D'autre part la nuit s'avançait, le danger devenait pressant : ils se décidèrent à partir. Ivan attacha fortement la chaîne à la ceinture du major, de manière qu'elle le gênât le moins possible et qu'elle ne fit pas de bruit. Il mit dans un bissac
un quartier de mouton, reste du repas delà veille, y ajouta quelques autres provisions, et s'arma du pistolet et du poignard du mort. Kascambo s'empara de sa bourkal;ils sortirent en silence, et faisant le tour de la maison, pour éviter toute rencontre, ils prirent le chemin de la montagne, au lieu de suivre la direction de Mosdok et la route ordinaire, prévoyant bien qu'on les poursuivrait de ce côté. Ils longèrent pendant le reste de la nuit les hauteurs de la droite, et lorsque le jour commençait à paraître, ils entrèrent dans un bois de hêtres qui couronnait toute la montagne, et qui les mit à couvert du danger d'être vus de loin. C'était dans le mois de février : le terrain, dans ces hauteurs, et surtout dans la forêt, était encore couvert d'une neige durcie qui soutint les pas des voyageurs pendant la nuit et une partie de la matinée ; mais vers midi, lorsqu'elle eut été ramolie par le soleil, ils enfonçaient à chaque instant, ce qui rendit leur marche très-lente. Ils arrivèrent ainsi péniblement sur le côté d'une vallée profonde qu'ils devaient traverser et dans le fond de laquelle la neige avait disparu; un chemin battu suivait les sinuosités du ruisseau, et annonçait que l'endroit était fréquenté. Cette considération, jointe à la fatigue dont le major était accablé, décida les voyageurs à rester dans cet endroit pour attendre la nuit : ils s'établirent entre quelques rochers isolés qui sortaient de la neige. Ivan coupa des branches de sapin pour en faire, sur la neige, un lit épais sur lequel le major se coucha. Tandis qu'il reposait, Ivan cherchait à s'orienter. La vallée au sommet de laquelle il se trouvait était entourée de hautes montagnes entre lesquelles on n'apercevait aucune issue : il vit qu'il était impossible d'éviter 1© chemin battu, et qu'il fallait nécesi-
1 . Manteau de feutre imperméablo, à longs poils, qui ressemble assez à une peau d'ours. La bourka, manteau ordinaire des Cosaques, ne se fabrique que dans leur pays: ils bravent impunément ayeo elle la pluie et les tiouQB (lu bivouac.
LES PRISONNIERS OQ CAUGA8R 163
sairement suivre le cours du ruisseau pour sortir de ee labyrinthe. Il était environ onze heures du soir, et la neige commençait à se raffermir lorsqu'ils descendirent dans la vallée. Mais avant de s'acheminer, ils mirent le feu à leur établissement, autant pour se réchauffer que pour faire un petit repas de chislik, dont ils avaient grand besoin. Une poignée de neige fit leur boisson, et une gorgée d'eau-de-vie acheva le festin. Ils traversèrent heureusement la vallée sans voir personne, et entrèrent dans le défilé, où le chemin et le ruisseau étaient resserrés entre de hautes montagnes à pic. Ils marchèrent avec toute la vitesse qui leur était possible, sentant bien le danger qu'ils couraient d'être rencontrés dans cet étroit passage, dont ils ne sortirent que vers les neufs heures du matin. Ce fut alors seulement que ce sombre défilé s'ouvrit tout à coup, et qu'ils découvrirent, au delà des montagnes plus basses qui se croisaient devant eux, l'immense horizon de la Russie, semblable à une mer éloignée. On se formerait difficilement une idée du plaisir qu'éprouva le major à ce spectacle inattendu ; « La Russie 1 la Russie I » était le seul mot qu^il pût prononcer. Les voyageurs s'assirent pour se reposer et pour jouir d'avance de leur prochaine liberté. Ce pressentiment de bonheur se mêlait dans l'esprit du major au souvenir de l'horrible catastrophe dont il venait d'être témoin et que ses fers et ses habits souillés de sang lui retraçaient vivement. Les yeux fixés sur le terme éloigné de ses travaux, il calculait les difficultés du voyage. L'aspect de la longue et dangereuse route qui lui restait à faire avec des fers aux pieds et des jambes enflées de fatigue effaça bientôt jusqu'à la trace du plaisir momentané que lui avait causé l'aspect de sa terre natale. Aux tourments de son imagination se joignait une soif ardente. Ivan descendit vers le ruisseau qui coulait à quelque distance, pour apporter de l'eau à son maître : il y trouva un pont formé de âeu}( arbres et vit de loii\ une habitation.
C'était une espèce de chalet, une habitation d'été de Tchetchenge qui se trouvait déserte. Dans la situation des fugitifs, eette maison isolée était une découverte précieuse. Ivan vint arracher son maître à ses réflexions pour le conduire dans le refuge qu'il venait de découvrir, et, après l'y avoir établi, il se mit aussitôt à la recherche du magasin.
Les habitants du Caucase, qui pour la plupart sont à demi nomades et souvent exposés aux incursions de leurs voisins, ont toujours auprès de leurs maisons des souterrains dans lesquels ils cachent leurs provisions et leurs effets. Ces magasins, de la forme d'un puits étroit, sont fermés avec une planche ou une large pierre recouverte soigneusement de terre, et sont toujours placés dans des endroits où le gazon manque, de peur que la couleur de l'herbe ne trahisse le dépôt. Malgré ces précautions, les soldats russes les découvrent souvent ; ils frappent la terre avec la baguette de leur fusil, dans les sentiers battus qui sont près des habitations, et le son leur indique les cavités qu'ils recherchent. Ivan en découvrit une sous un hangar attenant à la maison, dans laquelle il trouva des pots de terre, quelques épis de maïs, un morceau de sel gemme et plusieurs ustensiles de ménage. Il courut chercher de l'eau pour établir la cuisine : le quartier de mouton et quelques pommes de terre qu'il avait apportées furent placées sur le feu. Pendant que le potage se préparait, Kascambo faisait rôtir les épis de maïs ; enfin, quelques noisettes trouvées encore dans le magasin complétèrent le repas. Lorsqu'il fut achevé, Ivan, avec plus de loisir et de moyens, parvint à délivrer son maître de ses fers ; et celui-ci, plus tranquille et restauré par un repas excellent pour la circonstance, s'endormit d'un profond sommeil, et il était nuit close lorsqu'il se réveilla. Malgré ce repos favorable, lorsqu'il voulut reprendre sa route, ses jambes enflées s'étaient roidies au point qu'il ne pouvait faire le moindre mouvement sans éprouver
des douleurs insupportables. Il fallut cependant partir. Appuyé sur son domestique, il s'achemina tristement, persuadé qu'il n'arriverait point jusqu'au terme désiré. Le mouvement et la chaleur de la marche apaisèrent peu à peu les douleurs qu'il ressentait. Il marcha toute la nuit, s'arrôtant souvent et reprenant aussitôt sa route. Quelquefois aussi, se laissant aller au découragement, il se jetait sur la terre et pressait Ivan de l'abandonner à son mauvais sort. Son intrépide compagnon non-seulement l'encourageait par ses discours et son exemple, mais employait presque la violence pour le relever et l'entraîner avec lui. Ils trouvèrent dans leur route un passage difficile et dangereux qu'ils ne pouvaient éviter; attendre le jour leur eût causé une perte de temps irréparable : ils se décidèrent à franchir ce passage au risque d'être précipités; mais, avant d'y engager son maître, Ivan voulut le reconnaître et le parcourir seul. Pendant qu'il descendait, Rascambo resta sur le bord du rocher dans un état d'anxiété difficile à décrire. La nuit était sombre : il entendait sous ses pieds le murmure sourd d'une rivière rapide qui coulait dans la vallée ; le bruit des pierres qui se détachaient de la montagne sous les pas de son compagnon, et qui tombaient dans l'eau lui faisait connaître l'immense profondeur du précipice sur lequel il était arrêté. Dans ce moment d'angoisse, qui pouvait être le dernier de sa vie, le souvenir de sa mère lui revint à l'esprit ; elle l'avait béni tendrement à son départ de la ligne : cette pensée lui rendit le courage. Un secret pressentiment lui donnait l'espérance de la revoir encore. « Mon Dieu ! s'écria-t-il, faites que sa bénédic- « tion ne soit pas inutile ! » Comme il finissait cette courte mais fervente prière, Ivan reparut. Le passage reconnu n'était pas aussi difficile qu'ils l'avaient cru d'abord. Après être descendus quelques toises entre les rochers, il fallait, pour gagner la côte praticable, longer un banc de rocher étroit et incliné, recouvert d'une neige glissante, sous le-
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quel la montagne était taillée à pic. Ivan ouvrit dans la neige avec sa hache des trouées qui facilitaient le passage ; ils firent le signe de la croix. « Allons, disait Rascambo, si je « péris, que ce ne soit pas du moins faute de courage ; la maladie seule a pu me l'ôter. J'irai maintenant tant que « Dieu me donnera des forces. » Ils sortirent heureusement de ce pas dangereux et continuèrent leur route. Les sentiers commençaient à être plus suivis et bien battus, ils ne trouvaient plus de neige que dans les endroits situés au nord et dans les bas-fonds où elle s'était accumulée. Ils curent le bonheur de ne rencontrer personne jusqu'à la pointe du jour, où la vue de deux hommes qui parurent de loin les obligea de se coucher à terre pour n'en être pas aperçus.
Au sortir des montagnes, dans ces provinces, on ne rencontre plus de bois : le terrain y est absolument nu, et l'on y chercherait vainement un seul arbre, excepté sur le bord des grandes rivières, où ils sont encore très-rares, ce qui est fort extraordinaire, vu la fertilité du terroir. Ils suivaient depuis quelque temps le cours de la Sonja, qu'ils devaient traverser pour se rendre à Mosdok, cherchant un endroit où l'eau, moins rapide, pût leur offrir un passage moins dangereux, lorsqu'ils découvrirent un homme à cheval qui venait droit à eux. Le pays, totalement découvert, ne présentait ni arbres ni buissons pour se cacher, ils se blottirent sous le rivage de la Sonja, au bord de l'eau. Le voyageur passait à quelques toises de leur gîte. Leur intention n'était que de se défendre s'ils étaient attaqués. Ivan tira son poignard et remit le pistolet au major. S'apercevant alors que le cavalier n'était qu'un enfant de douze à treize ans, il s'élança brusquement sur lui, le saisit au collet et le renversa sur le gazon. Le jeune homme voulait résister; mais voyant le major paraître sur le bord de la rivière le pistolet à la main, il s'enfuit à toutes jambes. Le cheval était sans selle avec un licou passé
dans la bouche en guise de bride. Les deux fugitifs se servirent aussitôt de leur capture pour passer la rivière. Cette rencontre fut un grand bonheur pour eux, car ils virent bientôt qu'il leur eût été impossible de traverser à pied, comme ils l'avaient projeté. Leur monture, quoique chargée du poids de deux hommes, failUt à être entraînée par la rapidité de l'eau. Ils arrivèrent cependant sains et saufs à l'autre rivage, qui se trouva malheureusement trop escarpé pour que le cheval pût prendre terre. Ils descendirent pour le soulager. Comme Ivan le tirait de toute sa force pour le faire monter sur le bord, le licou se détacha et lui resta entre les mains. L'animal, entraîné par le courant, après de nombreux efforts pour aborder, fut englouti dans la rivière et se noya.
Privés de cette ressource, mais plus tranquilles désormais sur le danger d'être poursuivis, ils se dirigèrent sur un monticule couvert de roches détachées qu'ils virent de loin, dans Tintention de s'y cacher et de se reposer jusqu'à la nuit. Par le calcul du chemin qu'ils avaient déjà fait, ils jugèrent que les habitations des Tchetchenges pacifiques ne devaient pas être très-éloignées ; mais rien n'était moins sûr que de se livrer à ces hommes, dont la trahison probable pouvait les perdre. Cependant, vu l'état de faiblesse dans lequel se trouvait Rascambo, il était bien difficile qu'il pût gagner le Tereck sans secours. Leurs provisions étaient épuisées : ils passèrent le reste de la journée dans un morne silence, n'osant se communiquer mutuellement leurs inquiétudes. Vers le soir, le major vit son denchik se frapper le front de la main en poussant un profond soupir. Étonné de ce désespoir subit, que son intrépide compagnon n'avait point encore montré jusqu'alors, il lui en demanda la cause. « Maître, dit Ivan, j'ai « fait une grande faute 1 — Dieu veuille nous la pardonner ! « répondit Rascambo en se signant. — Oui, reprit Ivan ; « j'ai oublié d'emporter cette belle carabine qui était dans
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« la chambre de l'enfant. Que voulez-vous? cela ne m'est (( point venu dans la pensée : vous avez tant gémi là-haut, « tant fait de bruit, que je l'ai oubliée. Vous riez! c'était « la plus belle carabine qu'il y eût dans tout le village. J'en « aurais fait présent au premier homme que nousrencon- « trerons, pour le mettre dans nos intérêts ; car je ne sais « trop comment, dans l'état où je vous vois, nous pource rons achever notre marche. »
Le temps, qui les avait favorisés jusqu'alors, changea dans la journée. Le vent froid de Russie soufflait avec violence, et leurjetait du grésil au visage. Ils partirent à la tombée de la nuit, incertains s'ils devaient chercher à atteindre quelques villages ou les éviter. Mais la longue traite qui restait à faire, dans cette dernière supposition, leur devint absolument impossible par un nouveau malheur qui leur arriva vers la fin de la nuit. Comme ils traversaient un petit ravin, sur un reste de neige qui en couvrait le fond, la glace se rompit sous leurs pieds, et ils entrèrent dans l'eau jusqu'aux genoux. Les efforts que fit Rascambo pour se dégager achevèrent de mouiller ses habits. Depuis le moment de leur départ, le froid n'avait jamais été si perçant; toute la campagne était blanche de grésil. Après un quart d'heure de marche, saisi par le froid, il tomba de lassitude et de douleur, et refusa décidément d'aller plus loin. Voyant l'impossibilité d'arriver au terme de son voyage, il regardait comme une barbarie inutile de retenir son compagnon, qui pouvait aisément s'évader seul, « Écoute, Ivan, lui dit-il. Dieu m'est témoin « que j'ai fait tout ce que j'ai pu jusqu'à ce moment pour « profiter des secours que tu m'as donnés, mais tu vois à « présent qu'ils ne peuvent plus me sauver, et que mon « sort est décidé. Va-t'en à la ligne, mon cher Ivan, re- « tourne à notre régiment ; je te l'ordonne. Dis à mes ance ciens amis et à mes supérieurs, que tu m'as laissé ici en c( pâture aux corbeaux, et que je leur souhaite un meilleur
« sort. Mais, avant de partir, ressouviens-toi du serment « que tu as fait là-haut dans le sang de nos gardiens. Tu « as juré que les Tchetchenges ne me reprendraient pas « vivant : tiens parole. )> En disant ces mots, il s'étendit par terre, et se couvrit tout entier avec sa bourka. « Il « reste encore une ressource, lui répondit Ivan ; c'est de • « chercher une habitation de Tchetchenges, et d'en ga- « gner le maître avec des promesses. S'il nous trahit, « nous n'aurons du moins rien à nous reprocher. Tachez a encore de vous traîner jusque-là; ou bien, ajouta-t-il en « voyant que son maître gardait le silence, j'irai seul, je « tâcherai de gagner un Tchetchenge ; et si l'ajffaire tourne « bien, je reviendrai avec lui pour vous prendre : si elle « tourne mal, si je péris et que je ne revienne plus, pre- (( nez, voilà le pistolet. » Rascambo sortit la main de dessous la bourka et prit le pistolet.
Ivan le recouvrit avec des herbes et des broussailles desséchées de peur qu'il ne fût découvert par quelqu'un pendant la course qu'il allait faire. Comme il se disposait à partir, son maître le rappela. (( Ivan, lui dit-il, écoute « encore ma dernière demande. Si tu repasses leTereck, « et si tu revois ma mère sans moi...
« — Maître, interrompit Ivan, au revoir dans la jource née. Si vous périssez, ni votre mère ni la mienne ne me « reverront jamais. »
Après une heure de marche, il aperçut, d'une petite élévation, deux villages à trois ou quatre verstes de distance ; ce n'était pas ce qu'il cherchait : il voulait trouver une maison isolée, dans laquelle il pût s'introduire sans être vu, pour en gagner secrètement le maître. La fumée lointaine d'une cheminée lui en fit découvrir une, telle qu'il la désirait. Il s'y rendit aussitôt, et y entra sans hésiter. Le maître de la maison était assis à terre, occupé à rapiécer une de ses bottines, « Je viens, lui dit Ivan, te « proposer deux cents roubles à gagner et te demander un
« service. Tu as sans doute ouï parler du major Ras- « cambo, prisonnier chez les montagnards. Eh bien, je « l'ai enlevé; il est ici, à deux pas, malade et en ton pouce voir. Si tu veux le livrer de nouveau à ses ennemis, il « te loueront sans doute ; mais, tu le sais, ils ne te récom- « penseront pas. Si tu consens, au contraire, à le sauver, « en le gardant chez toi seulement pendant trois jours, « j'irai à Mosdok, et je t'apporterai deux cents roubles en « argent sonnant pour sa rançon ; que si tu oses bouger « de ta place (ajouta-t-il en tirant son poignard) et donner a l'alarme pour me faire arrêter, je t'égorge sur ThStire. (( Ta parole à l'instant, ou tu es mort. »
Le ton assuré d'Ivan persuada le Tchetchenge sans l'intimider. « Jeune homme, lui dit-il en remettant tranquil- « lement sa botte, j'ai aussi un poignard à ma eeinture, « et le tien ne m'épouvante pas. Si tu étais entré chez « moi en ami, je n'aurais jamais trahi un homme qui a « passé le seuil de ma porte; maintenant je ne promets « rien. Assieds-toi là, et dis ce que tu veux. » Ivan, voyant à qui il avait affaire, rengaina son poignard, s'assit et répéta sa proposition. « Quelle assurance me donneras-tu, « demanda le Tchetchenge, de l'exécution de ta promesse? « — Je te laisserai le major lui-même, répondit Ivan ; «crois-tu que j'aurais souffert pendant quinze mois, et « que j'aurais amené mon maître chez toi pour l'y abam- « donner? — C'est bon, et je te crois, mais deux cents « roubles, c'est trop peu : j'en veux quatre cents. — Pource quoi n'en pas demander quatre mille? cela ne coûte «rien; mais moi, qui veux tenir parole, je t'en offre (( deux cents parce que je sais où les prendre, et pas un « kopeck de plus. Veux-tu me mettre dans le cas de te c( tromper ?
« — Eh bien, soit; va pour deux cents roubles; et tu c( reviendras seul et dans trois jours?
c( — Oui, seul et dans trois jours, je t'en donne ma pa-
I»SS PRiSONNIERS DU CAUGASS 171
(( yole ; mais toi, m'as-tu donné la tienne? le major est-il (Uonhôte?
« — 11 est mon hôte, ainsi que toi, dès ce moment, et « tu en as ma parole. )>
Ils se donnèrent la main, et coururent chercher le major, qu'ils rapportèrent à moitié mort de froid et de faim.
Au lieu d'aller à Mosdok, Ivan, apprenant qu'il était plus près de Tchervelianskaya-Staniza, où se trouvait un poste considérable de Cosaques, s'y rendit aussitôt. Il n'eut pas de peine à rassembler la somme qui lui était nécessaire. Les braves Cosaques, dont quelques-uns s'étaient trouvés à la malheureuse affaire qui avait coûté la liberté h Rascambo, se cotisèrent avec empressement pour compléter la rançon. Au jour fixé, Ivan partit pour aller enfin délivrer son maître ; mais le colonel qui commandait le poste, craignant quelque nouvelle trahison, ne lui permit pas de retourner seul ; et, malgré la convention faite avec le Tchetchenge, il le fit accompagner par quelques Cosaques.
Cette précaution faillit encore devenir funeste à Rascambo, Du plus loin que son hôte aperçut les lances des Cosaques, il se crut trahi ; et, déployant aussitôt la courageuse férocité de sa nation, il conduisit le major encore malade sur le toit de la maison, l'attacha à un poteau, se plaça vis-à-vis de lui, sa carabine à la main : « Si vous « avancez, s'écria-t-il lorsque Ivan fut à portée de l'en- « tendre» et couchant enjoué son prisonnier, si vous faites « un pas de plus, je brûle la cervelle au major, et j'ai « cinquante cartouches pour mes ennemis et pour le traî- « tre qui les ajaiène,
« — Tu n'es point trahi, lui cria le denchik tremblant « pour la vie de son maître : on m'a forcé de revenir ac- «•compagné ; mais j'apporte les deux cents roubles, et je « tiens ma parole.
(( — Que les Cosaques s*élolgnQïit, ajouta le Tchet-
« chenge, ou je fais feu. » Kascambo pria lui-même roffîcier de se retirer. Ivan suivit quelque temps le détachement, et revint seul ; mais le soupçonneux brigand ne lui permit pas de s'approcher. Il lui fit compter les roubles à cent pas de la maison sur le sentier, et lui ordonna de s'éloigner.
Dès qu'il s'en fut emparé, il retourna sur le toit, et se jeta aux genoux du major, lui demandant pardon et le priant d'oublier les mauvais traitements qu'il avait été, disait-il, contraint de lui faire éprouver pour sa sûreté. « Je me souviendrai seulement, répondit Kascambo, que «j'ai été ton hôte et que tu m'as tenu parole ; mais avant « de me demander pardon, commence donc par m'ôter « mes liens. » Au lieu de lui répondre, le Tchetchenge, voyant Ivan revenir, s'élança du toit et disparut comme l'éclair.
Dans la même journée, le brave Ivan eut le plaisir et la gloire de ramener son maître au sein de ses amis, qui avaient désespéré de le revoir.
La personne qui a recueilli cette anecdote, passant quelques mois après à legorievski, pendant la nuit, devant une petite maison de bonne apparence et fort éclairée, descendit de son kibick (1), et s'approcha d'une fenêtre pour jouir du spectacle d'un bal très-animé qui se donnait au rez-de-chaussée. Un jeune sous-ofGcier regardait aussi très-attentivement ce qui se passait dans l'intérieur de l'appartement.
« Qui donne le bal? lui demanda le voyageur.
« — C'est monsieur le major qui se marie.
« — Et comment s'appelle monsieur le major?
1. Lo kibick est une voiture dont la caisse, semblable à celle d'une calèche grossièrement construite, est fixée immédiatement sur deux essieux et l'hiver sur deux patins formant traîneau ; c'est la voiture de voyage ordinaire en Russie.
« — n s'appelle Kascambo. » Le voyageur, qui connaissait l'histoire singulière de cet officier, se félicita d'avoir cédé à sa curiosité, et se fit montrer le nouveau marié, qui, rayonnant de plaisir, oubliait dans ce moment les Tchetchenges et leur cruauté. « Montrez-moi, de grâce, « ajouta-t-il encore, le brave denehik qui l'a délivré. » Le 80us-officier, après avoir hésité quelque temps, lui répondit : « C'est moi. » Doublement surpris de la rencontre, et plus encore de le trouver si jeune, le voyageur lui demanda son âge. n n'avait pas encore achevé sa vingtième année, et venait de recevoir une gratification avec le grade de sous-officier, en récompense de son courage et de sa fidélité. Ce brave jeune homme, après avoir partagé volontairement les infortunes de son maître, et lui avoir rendu la vie et la liberté, jouissait maintenant de son bonheur en regardant sa noce à travers les vitres. Mais comme l'étranger lui témoignait son étonnement de ce qu'il n'était pas de la fête, en taxant à ce sujet son ancien maître d'ingratitude, Ivan lui lança un regard de travers, et rentra dans la maison en sifflant l'air : Bai luli^ hai luit. n parut bientôt après dans la salle du bal, et le curieux remonta dans son kibick, enchanté de n'avoir pas reçu un coup de hache sur la tête.
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Le courage d'une jeune fille, qui, vers la fin du règne de Paul P% partit à pied de la Sibérie, pour venir à Saint- Pétersbourg demander la grâce de son père, fit assez de bruit dans le temps pour engager un auteur célèbre 1 à faire une héroïne de roman de cette intéressante voyageuse. Mais les personnes qui l'ont connue paraissent regretter qu'on ait prêté des aventures d'amour et des idées romanesques à une jeune et noble vierge qui n'eut jamais d'autre passion que l'amour filial le plus pur, et qui, sans appui, sans conseil, trouva dans son cœur la pensée de l'action la plus généreuse et la force de l'exécuter.
Si le récit de ses aventures n'offre point cet intérêt de surprise que peut inspirer un romancier pour des personnages imaginaires, on ne lira peut-être pas sans quelque plaisir la simple histoire de sa vie, asse? intéressante par elle-même, sans autre ornement que la vérité.
Pr^covie Lopouloff était sou nom. Son père, d'une famille noble d'Ukraine, naquit en Hongrie, o\\ le hasard des circonstances avait conduit ses parents, et servit quelque temps dans les housards npirs; mais il ne tarda pas à les quitter pour venir eu Russie, où il se maria. Il reprit ensuite dans sa patrie la carrière des j^rmes, servit longtemps dans les troupes russes, et fit plusieurs campagnes contre les Turcs. Il s'était trouvé aux assauts d'Ismaïl et d'Otchakoff, et avait mérité par sa conduite l'estime de son corps. On ignore la cause de son exil en Sibérie, sou