‹ Œuvres complètesChapitre 84 sur 87 · Madame Cottin · texte numérisé non relu

Madame Cottin

procès, ainsi que la révision qu^on en fit dans la suite, ayant été tenu secret. Quelques personnes ont cependant prétendu qu'il avait été mis en jugement par la malveillance d'un chef, pour cause d'insubordination. Quoi qu'il en soit, à l'époque du voyage de sa fille, il était depuis quatorze ans en Sibérie, relégué à Ischim, village près des frontières du gouvernement de Tobolsk, vivant avec sa famille de la modique rétribution de dix kopecks par jour, assignée aux prisonniers qui ne sont pas condamnés aux travaux publics.

La jeune Prascovie contribuait par son travail à la subsistance de ses parents, en aidant les blanchisseuses du village ou les moissonneurs, et en prenant part à tous les ouvrages de la campagne dont ses forces lui permettaient de s'occuper : elle rapportait du blé, des œufs ou quelques légumes en payement. Arrivée en Sibérie dans son enfance, et n'ayant aucune idée d'un meilleur sort, elle se livrait avec joie à ces pénibles travaux, qu'elle avait bien de la peine à supporter. Ses mains délicates semblaient avoir été formées pour d'autres occupations. Sa mère, tout entière aux soins du pauvre ménage, semblait prendre en patience sa déplorable situation; mais son père, accoutumé dès sa première jeunesse à la vie active des armées, ne pouvait se résigner à son sort, et s'abandonnait souvent à des accès de désespoir que l'excès même du malheur ne saurait justifier.

Quoiqu'il évitât de laisser voir à Prascovie les chagrins qui le dévoraient, elle avait été plus d'une fois témoin de ses larmes à travers, les fentes d'une cloison qui séparait son réduit de la chambre de ses parents, et elle commençait depuis quelque temps à réfléchir sur leur cruelle destinée.

Lopouloif avait adressé depuis plusieurs mois une supplique au gouverneur de la Sibérie, qui n'avait jamais répondu à, ses demandes précédentes. Un officier, passant

par Ischim pour des affaires de service, s'était chargé de la dépêche et lui avait promis d'appuyer ses réclamations auprès du gouverneur. Le malheureux exilé en avait conçu quelque espoir ; mais on ne lui fit pas plus de réponse qu'auparavant. Chaque voyageur, chaque courrier venant de Tobolsk (événement bien rare) ajoutait le tour* ment de l'espérance déçue aux maux dont il était accablé.

Dans un de ces tristes moments, la jeune flUe, revenant de la moisson, trouva sa mère baignée de larmes, et fut effrayée de la pâleur et des sombres regards de son père, qui se livrait à tout le délire de la douleur. « Voilà, « s'écria-t-il lorsqu'il la vit paraître, le plus cruel de tous « mes malheurs ! voilà l'enfant que Dieu m'a donnée dans « sa colère, afln que je souffre doublement de ses maux et « des miens, afln que je la voie dépérir lentement sous « mes yeux, épuisée par de serviles travaux,!et que le titre « de père, qui fait le bonheur de tous les hommes, soit « pour moi seul le dernier terme de la malédiction du « ciel! » Prascovie épouvantée se jeta dans ses bras. La mère et la fille parvinrent à le tranquilliser en mêlant leurs larmes aux siennes ; mais cette scène fit la plus grande impression sur l'esprit de la jeune fille. Pour la première fois, ses parents avaient ouvertement parlé devant elle de leur situation désespérée; pour la première fois, elle put se former une idée de tout le malheur de sa famille.

Ce fut à cette époque, et dans la quinzième année de son âge, que la première idée d'aller à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père lui vint à l'esprit. Elle racontait elle-même qu'un jour cette heureuse pensée se présenta à elle comme un éclair, au moment où elle achevait ses prières, et lui causa un trouble inexprimable. Elle a toujours été persuadée que ce fut une inspiration de la Providence, et cette ferme confiance la soutint dans la suite au milieu des circonstances les plus décourageantes.

Jusqu'alors l'espérance delà liberté n'était point entrée

dimsi soa coaur. Ce sentiment nouveau pour elle la remplit d'u^e grande joie : elle se remit aussitôt en prière ; mais 9e§ idées étaient si confuses, que ne sachant dle-même ce qu'elle voulait demander k Dieu, elle le pria seulement de ne pas k priver du bonheur qu'elle éprouvait et qu'elle na savait définir. Bientôt cependant le projet d'aller h Saint-Pétersbourg se jeter aux pieds de l'empereur et lui demander la grâce de son père se développa dansi son esprit et l'occupa désormais uniquement.

Elle avait choisi, dans la lisière d'un bois de bouleaux qui se trouvait près de la maison, une place favorite où elle se retirait souvent pour faire ses prières ; elle fut plus exacte encore à s'y rendre dans la suite. Là, tout entière à son prcflet, elle venait prier Dieu, avec toute la ferveur de sa jeune âme, de favoriser son voyage et de lui donner la force et les moyens de l'exécuter, S'abandonnaut à celte idée, elle s'oubliait souvent dans le bois, au point de négliger ses occupations ordinaires, ce qui lui attirait des reproches de ses parents. Elle fut longtemps avant d'oser s'ouvrira eux au sujet de l'entreprise qu'elle méditait. Son courage l'abandonnait chaque fois qu'elle approchait de son père pour commencer cette explication hasardeuse,dont elle prévoyait confusément le peu de succès. Cependant, lorsqu'elle crut avoir suffisamment mûri son projet, elle détermina le jour où elle parlerait, et se proposa fermement de. vaincre sa timidité,

A l'époque fixée, Prascovie se rendit dç bçttine heure au bois, pour demander à Dieu le courage de s'exprimer et l'éloquence nécessaire pour persuader ses parents ; elle revint ensuite à la maison, résolue de parler au preuûer des deux qu'elle rencontrerait. Elle désirait que le hasard lui fît trouver sa mère, dont elle espérait plus de condescendance; mais, en approchant de la maison, elle vit son père assis sur un banc près de la porte et fumant une pipe, EH«k vînt à lui courageusement, commença l'expli-

cation de son projet, et demanda, avec toute la chaleur dont^Ue fut capable, la permission de partir pour Saint- Pétersbourg. Lorsqu'elle eut terminé son discours, son père, qui Favait écoutée sans l'interrompre et du plus grand sérieux, la prit par la main, et rentrant avec die dans la chambre où la mère apprêtait le dîner : « Ma a femme, s'écria-t-il, bonne nouvelle! nous avons trouvé « un puissant protecteur! Voilà notre fille qui va partir « sur l'heure pour Saint-Pétersbourg, et qui veut bien « se charger de parler elle-même à l'empereur. » Lopouloff raconta plaisamment ensuite tout ce que lui avait dit Prascovie. « Elle ferait mieux, répondit la mère, d'être « à son ouvrage que de venir vous conter ces balivernes. » La jeune fille s'était armée d'avance contre la colère de ses parents, mais elle n'eut point de force contre le persiflage, qui semblait anéantir toutes ses espérances. Elle se mit à pleurer amèrement. Son père, qu'un instant de gaieté avait fait sortir de son caractère, reprit bientôt toute sa sévérité. Tandis qu'il la grondait au sujet de ses larmes, sa mère attendrie l'embrassait en riant. « Allons, lui dit-elle en lui « présentant un linge, commence par nettoyer la table pour « le dîner ; tu pourras ensuite partir pour Saint-Péters- « bourg, à ta commodité. »

Cette scène était plus faite pour dégoûter Prascovie de ses projets que des reproches ou des mauvais traitements ; cependant l'humiliation qu'elle éprouvait de se voir traiter comme un enfant se dissipa bientôt et ne la découragea point. La glace était rompue : elle revint à la charge à plusieurs reprises, et ses prières furent bientôt si fréquentes et si importunes, que son père, perdant patience, la gronda sérieusement, et lui défendit avec sévérité de lui parler làdessus davantage. Sa mère, avec plus de douceur, tâcha de lui faire comprendre qu'elle était trop jeune encore pour songer à une entreprise si difficile.

Depuis lors, trois ans s'écoulèrent sans que Prascovie

osât renouveler ses instances à ce sujet. Une longue maladie de sa mère la contraignit de renvoyer son projet à des temps plus favorables ; cependant il ne se passa pas un seul jour sans qu'elle joignit à ses prières ordinaires celle d'obtenir de son père la permission de partir, bien persuadée que Dieu l'exaucerait un jour.

Cet esprit religieux, cette foi vive dans une si jeune personne, doivent paraître d'autant plus extraordinaires qu'elle ne les devait point à l'éducation. Sans être irréligieux, son père s'occupait peu de prières ; et quoique sa mère fût plus exacte à cet égard, elle manquait en général d'instruction, et Prascovie ne devait qu'à elle-même les sentiments qui l'animaient. Pendant ces trois dernières années, sa raison s'était formée ; déjà la jeune fille avait acquis plus de poids dans les conseils de la famille; elle put, en conséquence, proposer et discuter son projet, que ses parents ne regardaient plus comme un enfantillage, mais qu'ils combattirent avec d'autant plus de force qu'elle leur était devenue plus nécessaire. Les empêchements qu'ils mettaient à son départ étaient de nature à faire impression sur son cœur. Ce n'était plus par des plaisanteries ou par des menaces qu'ils tâchaient de la dissuader, mais par des caresses et par des larmes. « Nous sommes déjà « vieux, lui disaient-ils, nous n'avons plus ni fortune ni (( amis en Russie : aurais-tu le courage d'abandonner dans « ce désert des parents dont tu es l'unique consolation, et « cela, pour entreprendre seule un voyage périlleux, qui « peut te conduire à ta perte et leur coûter la vie, au lieu « de leur procurer la liberté ?» A ces raisons Prascovie ne répondait que par des larmes : mais sa volonté n'était point ébranlée, et chaque jour raffermissait dans sa résolution.

Il se présentait une difficulté d'une autre nature, et plus réelle encore que l'opposition de son père ; elle ne pouvait partir qu'avec un passeport, sans lequel il ne. lui était pas même possible de s'éloigner du village. D'autre part, il

n'était guère probable que le goi;iverneur de Tobolsk qui n'avait jamais répondu à leurs lettres consentît à leur ac- Cîorder cette faveur. Prascovie fut donc forcée de remettre son départ à un autre temps, et toutes ses idées se portèrent sur les moyens d'obtenir un pa^port.

H y avait alors dans le village un prisonnier nommé Neiler, né en Russie et fils d'un tailleur allemand. Cet homme avait été pendant quelque temps domestique d'un étudiant à l'Université de Moscou, et il avait tiré de cette circonstance l'avantage de passer pour un esprit fort à Ischim. Neiler s'imaginait être un incrédule. Cette espèce de folie, jointe au métier plus utile de tailleur qu'il possédait, l'avait fait connaître des habitants et des prisonniers, dont les uns lui faisaient raccommoder leurs habits, et dont les autres s'amusaient de ses impertinences. Au nombre de ces derniers était Lopouloff, chez lequel il venait quelquefois. Neiler, connaissant l'esprit religieux de la jeune personne, la persiflait au sujet de sa dévotion et l'appelait sainte Prascovie. Celle-ci, le croyant plus habile qu'il n'était, projetait de s'adresser à lui pour en obtenir la supplique qu'elle voulait adresser au gouverneur dans l'espoir que son père n'ayant plus qu'à la signer, s'y déciderait plus facilement.

Elle venait un jour d'achever son blanchissage à la rivière, et se disposait à retourner au logis. Avant de partir elle fit, à son ordinaire, plusieurs signes de croix, et se chargea péniblement de son linge mouillé. Neiler, qui passait par hasard, la vit et se moqua d'elle. « Si vous aviez, « lui dit-il, fait quelques-unes de ces simagrées de plus, c( vous auriez opéré un miracle, et votre Unge serait allé « tout seul à la maison. Donnez, ajouta-t-il en s'emparant « de force du fardeau, je vous ferai voir que les incrédules c( que vous haïssez sijfort, sont aussi de bonnes gens. » U prit en effet la corbeille et la porta jusqu'au village. Chemin faisant, Prascovie, qui n'avait qu'un désir, celui d'obteniç

un passeport, lui parla de la supplique et du service important qu'elle attendait de lui. Malheureusement, le philosophe ne savait pas écrire : il avoua que depuis l'instant où il s'était voué à l'état de tailleur il avait totalement négligé la littérature ; mais il indiqua dans le village un homme qui pourrait remplir son attente. Prascovie revint toute joyeuse, se proposant de mettre à profit ce conseil dès le lendemain. En rentrant chez son père, où se trouvaient quelques personnes, Neiler se vanta hautement di service qu'il avait rendu à sainte Prascovie, en lui épargnant la peine de faire un miracle, et fit d'autres mauvaises plaisanteries de ce genre ; mais il fut bientôt déconcerté par la réponse de la jeune fille, a Comment « pourrais-je, lui dit-elle, ne pas mettre toute ma confiance « dans la bonté de Dieu? Je ne l'ai prié qu'un instant au « bord de la rivière, et si mon linge n'est pas venu seul, « il est du moins venu sans moi, et porté par un incré- « dule. Ainsi le miracle a eu lieu, et je n'en demande pas « d'autre à la Providence. » A cette réponse, toute la société se mit à rire aux dépens du tailleur, qui se retira très-piqué de l'aventure. On verra dans la suite plusieurs exemples de cette aimable présence d'esprit, qui n'abandonna jamais la jeune fille dans les circonstances les plus embarrassantes.

Le lendemain, elle s'empressa de consulter l'homme qu'on lui avait indiqué : elle apprit de lui que la supplique devait être signée par elle-même. L'écrivain se chargea de la dresser dans les formes requises ; et, lorsqu'elle fut achevée, LopoulofT, après quelque résistance, consentit à ce qu'elle fût expédiée, et profita de l'occasion pour y joindre une nouvelle lettre relative à ses affaires personnelles.

Dès ce moment, les inquiétudes de la jeune personne disparurent, sa santé se raff*ermit, et ses parents furent charmés de lui voir reprendre sa gattô naturelle. Cet

LA JEUNE SIBÉRIERNE 183

heureux changement n'avait pas d'autre cause que la certitude où elle était d'obtenir son passeport, et sa confiance sans bornes en la protection de Dieu. Elle allait souvent se promener sur le chemin de Tobolsk, dans l'espérance de voir arriver quelque courrier. Elle passait devant la station* de la poste aux chevaux pour parler au vieil invalide qui en avait la direction, et qui distribuait le peu de lettres adressées à Ischim. Mais depuis longtemps elle n'osait lui en demander, parce qu'il lui avait parlé avec brusquerie, et s'était moqué de son projet de voyage qu'il connaissait.

Six mois s'étaient presque écoulés depuis le départ de la supplique, lorsqu'on vint avertir la famille qu'un courrier était à la poste avec des lettres pour quelques personnes. Prascovie y courut aussitôt et fut suivie de ses parents. Lorsque Lopouloff se nomma, le courrier lui remit un paquet cacheté, contenant un passeport pour sa fille, et prit un reçu de lui. Ce fut un moment de joie pour la famille. Dans l'abandon total où ils étaient depuis tant d'années, l'envoi de ce passeport leur parut une espèce de faveur. Cependant il n'y avait dans le paquet aucune réponse du gouverneur aux demandes personnelles de Lopouloff. Pour sa fille, elle était libre, et l'on ne pouvait, «ans la plus grande injustice, la.retenir en Sibérie contre sa volonté.

Le silence absolu que l'on gardait avec son père était plutôt une confirmation de sa disgrâce qu'une faveur. Cette triste réflexion dissipa bientôt l'impression de plaisir que lui avait fait éprouver la condescendance du gouverneur. Lopouloff s'empara du passeport, et déclara, dans le premier moment d'humeur, qu'il n'avait consenti à le demander que dans la certitude qu'on le lui refuserait, et pour se déUvrer des persécutions de sa fille.

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