‹ �uvres compl�tes de H. de BalzacChapitre 19 sur 48 · DE MONSIEUR DE L’ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER · texte numérisé non relu

DE MONSIEUR DE L’ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER

■ Décembre 4825.

Madame , ■

Ma femme n’a pas voulu que vous apprissiez par le vulgaire billet de faire part un événement qui nous comble de joie. Elle vient d’accoucher d’un gros garçon , et nous retarderons son baptême jusqu’au momeut où vous retournerez à votre terre de Chantepleurs. Nous espérons, Renée et moi, que vous pousserez jusqu’à la Crampade et que vous serez la marraine de notre premier-né. Dans cette espérance , je viens de le faire inscrire sur les registres de l’État-Civil sous les noms d’Armand- Louis de l’Estorade. Notre chère Renée a beaucoup souffert , mais avec une patience angélique. Vous la connaissez, elle a été soutenue dans cette' première épreuve du métier de mère par la certitude du bonheur qu’elle nous donnait à tous. Sans me livrer aux exagérations un peu ridicules des pères qui sont pères pour la première fois , je puis vous assurer que le petit Armand est très-beau ; mais vous le croirez sans peine quand je vous dirai qu’il a les traits et les yeux de Renée. C’est avoir eu déjà de l’esprit. Maintenant que le médecin et l’accoucheur nous ont affirmé que Renée n’a pas le moindre danger à courir, car elle nourrit , l’enfant a très -bien pris le sein , le lait est abondant , la nature est si riche en elle ! nous pouvons mon -père et moi nous abandonner à notre joie. Madame , cette joie est si grande , si forte , si pleine , elle anime tellement toute la maison , elle a tant changé l’existence de ma chère femme , que je désire pour votre bonheur qu’il en soit ainsi promptement pour vous. Renée a fait préparer un appartement que je voudrais rendre digne de nos

liôtes, mais où vous serez reçus du moins avec une cordialité fraternelle , sinon avec faste.

Renée m’a dit, madame, vos intentions pour nous , et je saisis d’autant plus cette occasion de vous en remercier que rien n’est plus de saison. La naissance de mon fils a déterminé mon père à faire des sacrifices auxquels les vieillards se résolvent difficilement : il vient d’acquérir deux domaines. La Crampade est maintenant une terre qui rapporte trente mille francs. Mon père va solliciter du roi la permission de l’ériger en majorât ; mais obtenez pour lui le titre dont vous avez parlé dans votre dernière lettre , et vous aurez déjà travaillé pour votre filleul.

Quant à moi, je suivrai vos conseils uniquement pour vous réunir à Renée durant les sessions. J’étudie avec ardeur et tâche de devenir ce qu’on appelle un homme spécial. Mais rien ne me donnera plus de courage que de vous savoir la protectrice de mon petit Armand. Promettez-nous donc de venir jouer ici , vous si belle et si gracieuse , si grande et si spirituelle , le rôle d’une fée pour mon fils aîné. Vous aurez ainsi, madame, augmenté d’une éternelle reconnaissance les sentiments d’affection respectueuse avec lesquels j’ai l’honneur d’être

Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Louis de l'Estorade.

LOUISE DE MACUMER A RENÉE DE L’ESTORADE

Janvier 1836.

Macumer m’a réveillée tout à l’heure avec la lettre de ton mari , mon ange. Je commence par dire oui. Nous irons vers la fin d’avril à Chantepleurs. Ce sera pour moi plaisir sur plaisir que de voyager, de te voir et d’être la marraine de ton premier enfant ; mais je veux Macumer pour parrain. Une alliance catholique avec un autre compère me serait odieuse. Ah ! si tu pouvais voir l’expression de

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son visage au moment où je lui ai dit cela , tu saurais combien cet ange m’aime. ^

— Je veux d’autant plus que nous allions ensemble à la Grampade, Felipe, lui ai-je dit, que là nous aurons peut-être un enfant.

Moi aussi je veux être mère . quoique cependant je serais bien

partagée entre un enfant et toi. D’abord, si je te voyais me préférer une créature , fût-ce mon fils , je ne sais pas ce qui en ad ^ viendrait. Médée pourrait bien avoir eu raison : il y a du bon chez les anciens !

Il s’est mis à rire. Ainsi, chère biche, tu as le fruit sans avoir eu les fleurs, et moi j’ai les fleurs sans le fruit. Le contraste de notre destinée continue. Nous sommes assez philosophes pour en chercher , un jour , le sens et la morale. Bah ! je n’ai que dix mois de mariage, convenons-en, il n’y a pas de temps perdu.

Nous menons la vie dissipée , et néanmoins pleine , des gens heureux. Les jours nous semblent toujours trop courts. Le monde, qui m’a revue déguisée en femme, a trouvé la baronne de Macumer beaucoup plus jolie que Louise de Chaulieu : l’amour heureux a son fard. Quand , par un beau soleil et par une belle gelée de janvier , alors que les arbres des Champs-Élysées sont fleuris de grappes blanches étiolées , nous passons , Felipe et moi , dans notre coupé , devant tout Paris , réunis là où nous étions séparés l’année dernière , il me vient des pensées par milliers , et j’ai peur d’être un peu trop insolente , comme tu le pressentais dans ta dernière lettre.

Si j’ignore les joies de la maternité, tu me les diras, et je serai mère par toi ; mais il n’y a , selon moi , rien de comparable aux voluptés de l’amour. Tu vas me trouver bien bizarre; mais voici dix fois en dix mois que je me surprends à désirer de mourir à trente ans , dans toute la splendeur de la vie , dans les roses de l’amour , au sein des voluptés , de m’en aller rassasiée , sans mé compte , ayant vécu dans ce soleil , en plein dans l’éther , et même un peu tuée par l’amour, n’ayant rien perdu de ma couronne , pas même une feuille , et gardant toutes mes illusions. Songe donc ce que c’est que d’avoir un cœur jeune dans un vieux corps, de trouver les figures muettes, froides, là où tout le monde, même les indifférents, nous souriait, d’être enfin une femme respectable .

Mais c’est un enfer anticipé.

Nous avons eu , Felipe et moi, notre première querelle à ce su- COM. HUM. T. H. 8

jet. Je voulais qu’il eût la force de me tuer à trente ans, pendant mon sommeil, sans que je m’en doutasse, pour me faire entrer d’un rêve dans un autre. Le monstre n’a pas voulu. Je l’ai menacé de le laisser seul dans la vie , et il a pâli , le pauvre enfant ! Ce grand ministre est devenu , ma chère, un vrai bambin. C’est incroyable tout ce qu’il cachait de jeunesse et de simplicité. Maintenant que je pense tout haut avec lui comme avec toi , que je l’ai mis à ce régime de confiance , nous nous émerveillons l’ün de l’autre.

Ma chère , les deux amants , Felipe et Louise , veulent envoyer un présent à l’accouchée. Nous voudrions faire faire quelque chose qui te plût. Ainsi dis-moi franchement ce que tu désires, car nous ne donnons pas dans les surprises , à la façon des bourgeois. Nous voulons donc nous rappeler sans cesse à toi par un aimable souvenir , par une chose qui te serve tous les jours, et ne périsse point par l’usage. Notre repas le plus gai , le plus intime , le plus animé , car nous y sommes seuls , est pour nous le déjeuner ; j’ai donc pensé à t’envoyer un service spécial , appelé déjeuner , dont les ornements seraient des enfants. Si tu m’approuves , réponds-moi promptement. Pour te l’apporter , il faut le commander , et les artistes de Paris sont comme des rois fainéants. Ce sera mon offrande à Lucine.

Adieu, chère nourrice, je te souhaite tous les plaisirs des mères , et j’attends avec impatience la première lettre où tu me diras bien tout, n’est-ce pas? Cet accoucheur me fait frissonner. Ce mot de la lettre de ton mari m’a sauté non pas aux yeux, mais au cœur. Pauvre Renée , un enfant coûte cher , n’est-ce pas ? Je lui dirai combien il doit t’aimer, ce filleul. Mille tendresses, mon ange.

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