DEUXIÈME SONNET
Cette nuit, je voulais dormir pour rêver de toi; — mais le sommeil jaloux fu'y ait mes paupières; —je m'approchai du balcon, et je regardai le ciel : — lorsque je pense à toi mes xjeux se tournent, toujours en haut.
Phénomène étrange, que l'amour peut seul expliquer , — le firmament avait perdu sa couleur de saphir ; — les étoiles, diamants éteints dans leur monture d'or, — ne lançaient que des œillades mortes, des rayons refroidis.
La lune, nettoyée de son fard d'argent et de lis, — roulait tristement sur le morne horizon, car tu as dérobé au ciel toutes ses splendeurs.
La blancheur de la lune luit sur ton front charmant, — tout l'azur du ciel s'est concentré dans tes prunelles, et tes cils sont formés par Us rayons des étoiles.
Peut-on prouver plus gracie.;semenl à une jeune fille qu’on ne s’occupe (lue d’elle? Que dis-tu de cet amour qui s’exprime en prodiguant les fleuis de l’intelligence et les fleurs delà terre? Depuis
96 ï- livre, SCÈiXES de L4 vie privée.
une dizaine de jours, je connais ce qu’est celte galanterie espagnole si fameuse autrefois.
Ah çà, chère, que se passe-t-il à la Crampade, où je me promène si souvent en examinant les progrès de notre agriculture? N’as-tu rien à me dire de nos mûriers, de nos plantations de l’hiver dernier? Tout y réussit-il à tes souhaits? Les fleurs sont-elles épanouies dans ton cœur d’épouse en même temps que celles de nos massifs? je n’ose dire de nos plates-bandes. Louis continue-t-il son système de madrigaux ? Vous entendez-vous bien ? Le doux murmure de ton filet de tendresse conjugale vaut-il mieux que la turbulence des torrents de mon amour? Mon gentil docteur en jupon s’est-il fâché ? Je ne saurais le croire , et j’enverrais Felipe en courrier se mettre à tes genoux et me rapporter ta tête ou mon pardon s’il en était ainsi. Je fais une belle vie ici, cher amour, etje voudrais savoir comment va celle de Provence. Nous venons d’augmenter notre famille d’un Espagnol coloré comme un cigare de la Havane , et j’attends encore tes compliments.
Vraiment, ma belle Renée, je suis inquiète, j’ai peur que tu ne dévores quelques souffrances pour ne pas en attrister mes joies , méchante ! Écris -moi promptement quelques pages où tu me peignes ta vie dans ses infiniment petits, et dis-moi bien si tu résistes toujours, si ton libre arbitre est sur ses deux pieds ou à genoux , ou bien assis, ce qui serait grave. Crois-tu que les événements de ton mariage ne me préoccupent pas ? Tout ce que lu m’as écrit me rend parfois rêveuse. Souvent, lorsqu'à l’Opéra je paraissais regarder des danseuses en pirouette, je me disais : Il est neuf heures et demie, elle se couche peut-être, que fait-elle? Est-elle heureuse? Est-elle seule avec son libre arbitre? ou son libre arbitre est-il où vont les libres arbitres dont on ne se soucie plus?... Mille tendresses.
RENÉE DE L’eSTORADE A EOUISE DE CHAULIEU.
Octobre.
Impcrlinente ! pourquoi t’aurais-je écrit? que t’eussé-je dit? Durant celte vie animée parles fêtes , par les angoisses de l’amour,
MÊMOmES DE DEEX JEUNES M\l\lÉES. 97
par ses colères et par ses fleurs que tu me dépeins, et à laquelle j’assiste comme à une pièce de théâtre bien jouée, je mène une vie monotone et réglée à la manière d’une vie de couvent. Nous sommes toujours couchés à neuf heures et levés au jour. Nos repas 'sont toujours servis avec une exactitude désespérante. Pas le plus léger accident. Je me suis accoutumée à cette division du temps et sans trop de peine. Peut-être est-ce naturel, que serait la vie sans
cet assujettissement à des règles fixes qui, selon les astronomes et au dire de Louis, régit les niondes? L’ordre ne lasse pas. D’ailleurs, je me suis imposé des obligations de toilette qui me prennent le temps entre mon lever et le déjeuner : je liens à y paraître charmante par obéissance à mes devoirs de femme, j’en éprouve du contentement, et j’en cause un bien vif au bon vieillard et à Louis. Nous nous promenons après le déjeuner. Quand les journaux arrivent, je disparais pour m’acquitter de mes affaires de ménage ou pour lire , car je lis beaucoup, ou pour t’écrire. Je reviens une heure avant le dîner, et après on joue, on a des visites, ou l’on en fait. Je passe ainsi mes journées entre un vieillard heureux , sans désirs , et un homme pour qui je suis le bonheur. Louis est si content, c{ue sa joie a fini par réchauffer mon âme. Le bonheur, pour nous, ne doit sans doute pas être le plaisir. Quelquefois, le soir, quand je ne suis pas utile à la partie, et que je suis enfoncée dans une bergère, ma pensée est assez puissante pour me faire entrer en toi; j’épouse alors ta belle vie si féconde , si nuancée , si violemment agitée, et je me demande à quoi te mèneront ces turbulentes préfaces; ne tuerontelles pas le livre ? Tu peux avoir les illusions de l’amour, toi, chère mignonne ; mais moi, je n’ai plus que les réalités du ménage. Oui , tes amours me semblent un songe ! Aussi ai-je de la peine à comprendre pourquoi tu les rends si romanesques. Tu veux un homme qui ait plus d’âme que de sens, plus de grandeur et de vertu que d’amour ; tu veux que le rêve des jeunes filles à l’entrée de la vie prenne un corps ; tu demandes des sacrifices pour les récompenser ; tu soumets ton Felipe à des épreuves, pour savoir si le désir, si l’espérance, si la curiosité seront durables. Mais, enfant, derrière tes décorations fantastiques s’élève un autel où se prépare un lien éternel. Le lendemain du mariage, le terrible fait qui change la fille en femme et l’amant en mari, peut renverser les élégants échafaudages de tes subtiles précautions. Sache donc enfin que deux amoureux, tout aussi bien que deux personnes mariées comme nous, l’avons été COM. HUM. T II. 7
Louis et moi, vont chercher sous les joies d’une noce, selon le mot de Rabelais, un grand paut-être !
Je ne le blâme pas, quoique ce soit un peu léger, de causer avec J)on Felipe au fond du jardin, de l’interroger, de passer une nuit à ton balcon, lui sur le mur; mais tu joues avec la vie, enfant , et j’ai peur que la vie ne joue avec toi. Je n’ose pas te conseiller ce que l’expérience me suggère pour ton bonheur; mais laisse-moi te répéter encore, du fond de ma vallée,, que le viatique du mariage est dans ces mots : résignation et dévouement! Car , je le vois, malgré tes épreuves, malgré tes coquetteries et tes observations, tu te marieras absolument comme moi. En étendant le désir, on creuse un
peu plus profond le précipice, voilà tout.
Oh! comme je voudrais voir le baron de Macumer et lui parler pendant quelques heures, tant je te souhaite de bonheur !
LOUISE DE MACUMER A RENÉE DE L’ESTORADE
Mars 1825.
(iommé Felipe réalise avec une générosité de Sarrazin les plans de mon père et de ma mère, en me reconnaissant ma fortune sans la recevoir, la duchesse est devenue encore meilleure femme avec moi qu’aüparavant. Elle m’appelle petite rusée, petite commère, elle me trouve le beC' affilé. — Mais, chère maman, lui ai-je dit la veille de la signature du contrat, vous attribuez à la politique, à la ruse, h l’habileté, les effets de l’amour le plus vrai, le plus naïf, le plus désintéressé, le plus entier qui fut jamais! Sachez donc que ,je ne suis pas la commére pour laquelle vous me faites l’honneur de me prendre. — Allons donc, Armande, me dit-elle en me prenant par le cou, m’attirant à elle et me baisant au front, Im n’as pas voulu retourner au couvent, tu n’as pas voulu rester fdle, et en grande, en belle Chaulieu que tu es , tu as senti la nécessité de relever la maison de ton père. (Si tu savais, Renée, ce qu’il y a de flatterie
clans ce mot pour le duc, qui nous écoulait!) Je t’ai vue pendant tout un hiver fourrant ton petit museau dans tous les quadrilles , jugeant très-bien les hommes et devinant le monde actuel en France. Aussi as-tu avisé le seul Espagnol capable de te faire la belle vie d’une femme maîtresse chez elle. iMa chère petite, tu l’as traité comme Tullia traite ton frère. — Quelle école que le couvent de ma sœur! s’est écrié mon père. Je jetai sur mon père un regard qui lui coupa net la parole; puis je me suis retournée vers la duchesse, et lui ai dit : — Madame, j’aime mon prétendu, Felipe de Soria, de toutes les puissances de mon âme. Quoique cet amour ait été très-involontaire et très-combattu quand il s’est levé dans mon cœur, je vous jure que je ne m’y suis abandonnée qu’au moment où j’ai reconnu dans le baron de Macumer une âme digne de la mienne, un cœur en qui les délicatesses, les générosités, le dévouement , le caractère et les sentiments étaient conformes aux miens. — Mais, ma chère, a-t-elle repris en m’interrompant, il est laid comme.... — Comme tout ce que vous voudrez, dis-je vivement, mais j’aime cette laideur. — Tiens, Armande, me dit mon père, si tu l’aimes et si tu as eu la force de maîtriser ton amour, tu ne dois pas risquer ton bonheur. Or, le bonheur dépend beaucoup des premiers jours du mariage.... — Et pourquoi ne pas lui dire des premières nuits? s’écria ma mère. Laissez-nous, monsieur, ajouta la duchesse en regardant mon père.
— Tu te maries dans trois jours , ma chère petite, me dit ma mère à l’oreille, je dois donc te faire maintenant , sans pleurnicheries bourgeoises, les recommandations sérieuses que toutes les mères font à leurs filles. Tu épouses un homme que tu aimes. Ainsi , je n’ai pas, à te plaindre, ni à me plaindre moi-même. Je ne t’ai vue que depuis un an ; si ce fut assez pour t’aimer, ce n’est pas non plus assez pour que je fonde en larmes en regrettant ta compagnie. Ton esprit a surpassé ta beauté; tu m’as flattée dans mon amourpropre de mère, et tu t’es conduite en bonne et aimable fille. Aussi me trouveras-tu toujours excellente mère. Tu souris?.... Hélas! souvent , là où la mère et la fille ont bien vécu , les deux femmes se brouillent. Je te veux heureuse Écoute-moi donc. L’amour que tu ressens est un amour de petite fille, l’amour naturel à toutes les femmes qui sont nées pour s’attacher à un homme; mais, hélas! ma petite, il n’y a qu’un homme dans le monde pour nous, il n’y en a pas deux ! et celui que nous sommes appelées à chérir n’est pas
100 î- livre, SCÈl\nS DE LA VIE PRIVEE.
toujours celui que nous avons choisi pour mari , tout en croyant l’aimer. Quelque singulières que puissent te paraître mes paroles, médite-les. Si nous n’aimons pas celui que nous avons choisi , la faute en est et à nous et à lui , quelquefois à des circonstances qui ne dépendent ni de nous ni de lui ; et néanmoins rien ne s’oppose à ce que ce soit l’homme que notre famille nous donne, l’homme à qui s’adresse notre cœur, qui soit l’homme aimé. La barrière qui plus tard se trouve entre nous et lui , s’élève souvent par un défaut de persévérance qui vient et de nous et de notre mari. Faire de son mari son amant est une œuvre aussi délicate que celle de faire de son amant son mari , et tu viens de t’en acquitter à merveille. Eh ! bien , je te le répète : je te veux heureuse. Songe donc dès à présent que dans les trois premiers mois de ton mariage tu pourrais devenir malheureuse si , de ton côté , tu ne te soumettais pas au mariage avec l’obéissance, la tendresse et l’esprit que tu as déployés dans tes amours. Car, ma petite commère, tu t’es laissée aller à tous les innocents bonheurs d’un amour clandestin. Si l’amour heureux commençait pour toi par des désenchantements, par des déplaisirs , par des douleurs même, eh ! bien , viens me voir. N’espère pas trop d’abord du mariage, il te donnera peut-être plus de peines que de joies. Ton bonheur exige autant de culture qu’en a exigé l’amour. Enfin , si par hasard tu perdais l’amant , tu retrouverais le père de tes enfants. Là , ma chère enfant , est toute la vie sociale. Sacrifie tout à l’homme dont le nom est le tien , dont l’honneur, dont la considération ne peuvent recevoir la moindre atteinte qui ne fasse chez toi la plus affreuse brèche. Sacrifier tout à son mari n’est pas seulement un devoir absolu pour des femmes de notre rang, mais encore le plus habile calcul. Le plus bel attribut des grands principes de morale, c’est d’être vrais et profitables de quelque côté qu’on les étudie. En voilà bien assez pour toi. Maintenant, je te crois encline à la jalousie ; et moi , ma chère, je suis jalouse aussi !... mais je ne te voudrais pas sottement jalouse. Écoute : la jalousie qui se montre ressemble à une politique qui mettrait cartes sur table. Se dire jalouse, le laisser voir, n’est-ce pas montrer son jeu? Nous ne savons rien alors du jeu de l’autre. En toute chose, nous devons savoir souffrir en silence. J’aurai d’ailleurs avec Macumer un entretien sérieux à propos de toi la veille de votre mariage.
J’ai pris le beau bras de ma mère et lui ai baisé la main en y mettant une larme que son accent avait attirée dans mes yeux.
J’ai deviné dans cette haute morale, digne d’elle et de moi, la plus profonde sagesse, une tendresse sans bigoterie sociale, et surtout une véritable estime de mon caractère. Dans ces simples paroles, elle a mis le résumé des enseignements que sa vie et son expérience lui ont peut-être chèrement vendus. Elle fut touchée, et me dit en me regardant : — Chère fillette î tu vas faire un terrible passage. Et la plupart des femmes ignorantes ou désabusées sont capables d’imiter le comte de Westmoreland.
Nous nous mîmes à rire. Pour t’expliquer cette plaisanterie, je dois te dire qu’à table, la veille, une princesse russe nous avait raconté qu’en sa qualité de ministre anglais, le comte de Westmoreland était si instruit, qu’ayant énormément souffert du mai de mer pendant le passage de la Manche , et voulant aller en Italie , il tourna bride et revint quand on lui parla du passage des Alpes : — J’ai assez de passages comme cela ! dit-il. Tu comprends , Renée , que ta sombre philosophie et la morale de ma mère étaient de nature à réveiller les craintes qui nous agitaient à Blois. Plus le mariage approchait, plus j’amassais en moi de force, de volonté, de sentiments pour résister au terrible passage de l’état de jeune fdlc à l’état de femme. Toutes nos conversations me revenaient à l’esprit, je relisais tes lettres, et j’y découvrais je ne sais quelle mélancolie cachée. Ces appréhensions ont eu le mérite de me rendre la fiancée vulgaire des gravures et du public. Aussi le monde m’a-t-il trouvée charmante et très-convenable le jour de la signature du contrat. Ce matin, à la mairie où nous sommes allés sans cérémonie, il n’y a eu que les témoins. Je te finis ce bout de lettre pendant que l’on apprête ma toilette pour le dîner. Nous serons mariés à l’église de Sainte-Valère, ce soir h minuit, après une brillante soirée. J’avoue que mes craintes me donnent un air de victime et une fausse pudeur qui me vaudront des admirations auxquelles je ne comprends rien. Je suis ravie de voir mon pauvre Felipe tout aussi jeune fille que moi, le monde le blesse, il est comme une chauve-souris dans une boutique de cristaux. — Heureusement que cette journée a un lendemain ! m’a-t-il dit à l’oreille sans y entendre malice. Il n’aurait voulu voir personne, tant il est honteux et timide. En venant signer notre contrat, l’ambassadeur de Sardaigne m’a prise à part pour m’offrir un collier de perles attachées par six magnifiques diamants. C’est le présent de ma belle-sœur la duchesse de Soria. Ce collier est accompagné d’un bracelet de saphirs sous lequel est écrit : Je
t'aime sans te connaître ! Deux lettres charmantes enveloppaient ces présents, que je n’ai pas voulu accepter sans savoir si Felipe me le permettait. — Car, lui ai-je dit, je ne voudrais vous rien voir qui ne vînt de moi. Il m’a baisé la main tout attendri, et m’a répondu: — Portez-les à cause de la devise, et de ces tendresses qui sont sincères... ^
Samedi soir.
Voici donc, ma pauvre Rerée, les dernières lignes’ de la jeune fille. Après la messe de minuit, nous partirons pour une terre que Felipe a, par une délicate attention, achetée en Nivernais, sur la route de Provence. Je me nomme déjà Louise de IMacumer, mais je quitte Paris dans quelques heures en Louise de Chaulieu. De quelque façon que je me nomme, il n’y aura jamais pour toi que
Louise.
XXYII
LOUISE DE MACUMER A RENÉE DE L’ESTORADE
Octobre 1825.
Je ne t’ai plus rien écrit, chère, depuis le mariage de la mairie, et voici bientôt huit mois. Quant à toi, pas un mot! cela est horrible, madame.
V. Eh! bien, nous sommes donc partis en poste pour le château de Chantepleurs, la terre achetée par Macumer en Nivernais, sur les bords de la Loire , à soixante lieues de Paris. Nos gens , moins ma femme de chambre , y étaient déjà , nous attendaient , et nous y sommes arrivés avec une excessive rapidité , le lendemain soir. J’ai dormi depuis Paris jusqu’au delà de âJontargis. La seule licence qu’ait prise mon seigneur et maître a été de me soutenir par la taille et de tenir ma tête sur son épaule , où il avait disposé plusieurs mouchoirs. Cette attention quasi-maternelle qui lui faisait vaincre le sommeil m’a causé je ne sais quelle émotion profonde. Endor-
MÉMOIRES DE DEEX JEl)I\ES MARIEES, 103
mie sous le feu de ses yeux noirs , je me suis réveillée sous leur llamme : même ardeur, même amour; mais des milliers de pensées avaient passé par là ! Il avait baisé deux fois mon front.
Nous avons déjeuné dans notre voiture , à Briare. Le lendemain soir , à sept heures et demie , après avoir causé comme je causais avec toi à Blois, admirant cette I.oire que nous y admirions , nous entrions dans la belle et longue avenue de tilleuls , d’acacias , de sycomores et de mélèzes qui mène à Chantepleurs. A huit heures nous dînions, à dix heures nous étions dans une charmante chambre gothique embellie de toutes les inventions du luxe moderne. Mon Felipe , que tout le monde trouve laid , m’a semblé bien beau , beau de bonté , de grâce , de tendresse , d’exquise délicatesse, ües désirs de l’amour , je ne voyais pas la moindre trace. Pendant la roule , il s’était conduit comme un ami que j’aurais connu depuis quinze ans. Il m’a peint , comme il sait peindre (il est toujours l’homme de sa première lettre) , les effroyables orages qu’il a contenus et qui venaient mourir à la surface de son visage. — Jusqu’à présent , il n’y a rien de bien effrayant dans le mariage, dis-je en allant à la fenêtre et voyant par une lune superbe un délicieux parc d’où s’exhalaient de pénétrantes odeurs. Il est venu près de moi , m’a reprise par la taille , et m’a dit : — Et pourquoi s’en effrayer ? Ai-je démenti par un geste , par un regard , mes promesses ? Les démehtirai-je un jour ? Jamais voix , jamais regard n’auront pareille puissance : la voix me remuait les moindres libres du corps et réveillait tous les sentiments ; le regard avait une force solaire. — Oh ! lui ai-je dit, combien de perfidie mauresque n’y a-t-il pas dans voire perpétuel esclavage ! 31a chère, il m’a comprise.
Ainsi , belle biche , si je suis restée quelques mois sans t’écrire , lu devines maintenant pourquoi. Je suis forcée de me rappeler l’étrange passé de la jeune, fille pour t’expliquer la femme. Renée, je le comprends aujourd’hui. Ce n’est ni à une amie intime , ni à sa mère , ni peut-être à soi-même , qu’une jeune mariée heureuse peut parler de son heureux mariage. Nous devons laisser ce souvenir dans notre âme comme un sentiment de plus qui nous appartient en propre et pour lequel il n’y a pas de nom. Comment ! on a nommé un devoir les gracieuses folies du cœur et l’irrésistible entraînement du désir. Et pourquoi? Quelle horrible puissance a donc imaginé de nous obliger à fouler les délicatesses du goût , les mille pudeurs de la femme , en convertissant ces voluptés eu de-
voirs? Comment peut-on devoir ces fleurs de l’âme , ces roses de la vie , ces poèmes de la sensibilité exaltée, à un être qu’on n’aimerait pas ? Des droits dans de telles sensations ! mais elles naissent et s’épanouissent au soleil de 4’amour , ou leurs germes se détruisent sous les froideurs de la répugnance et de l’aversion. A l’amour d’entretenir de tels prestiges ! O ma sublime ïlenée , je te trouve bien grande maintenant ! Je plie le genou devant loi , je m’étonne de ta profondeur et de ta perspicacité. Oui , la femme qui ne fait pas , comme moi , quelque secret mariage d’amour caché sous les noces légales et publiques , doit se jeter dans la maternité comme une âme à qui la terre manque se jette dans le ciel ! De tout ce que tu m’as écrit, il ressort un principe cruel : il n’y a que les hommes supérieurs qui sachent aimer. Je sais aujourd’hui pourquoi. L’homme obéit à deux principes. Il se rencontre en lui le besoin et le sentiment. Les êtres inférieurs ou faibles prennent le besoin pour le sentiment ; tandis que les êtres supérieurs couvrent le besoin sous les admirables effets du sentiment : le sentiment leur communique par sa violence une excessive réserve , et leur inspire l’adoration de la femme. Evidemment la sensibilité^se trouve en raison de la puissance des organisations intérieures , et l’homme de génie est alors le seul qui se rapproche de nos délicatesses : il entend , devine , comprend la femme ; il l’élève sur les ailes de son désir contenu par les timidités du sentiment. Aussi , lorsque l’intelligence, le cœur et les sens également ivres nous entraînent , n’estce pas sur la terre que l’on tombe ; on s’élève alors dans les sphères célestes, et malheureusement on n’y reste pas assez longtemps. Telle est , ma chère âme , la philosophie des trois premiers mois de mon mariage. Felipe est un ange. Je puis penser tout haut avec lui. Sans figure de rhétorique, il est un autre moi. Sa grandeur est inexplicable : il s’attache plus étroitement par la possession, et découvre dans le bonheur de nouvelles raisons d’aimer. Je suis pour lui la plus belle partie de lui-même. Je le vois : des années de mariage , loin d’altérer l’objet de ses délices, augmenteront sa confiance , développeront de nouvelles sensibilités , et fortifieront notre union. Quel heureux délire î Mon âme est ainsi faite que les plaisirs laissent en moi de fortes lueurs , ils me réchauffent , ils s’empreignent dans mon être intérieur : l’intervalle qui les sépare est comme la petite nuit des grands jours. Le soleil qui a doré les cimes à son coucher les retrouve presque chaudes à son lever. Par quel heureux hasard
en a-t-il été pour moi sur-le-champ ainsi? Ma mère avait éveillé chez moi mille craintes ; ses prévisions, qui m’ont semblé pleines de jalousie , quoique sans la moindre petitesse bourgeoise , ont été trompées par l’événement, car tes craintes et les siennes, les miennes, tout s’est dissipé ! Nous sommes restés à Chantepleurs sept mois et demi , comme deux amants dont l’un a enlevé l’autre , et qui ont fui des parents courroucés. Les roses du plaisir ont couronné notre amour, elles fleurissent notre vie à deux. Par un retour subit sur moi-même , un malin où j’étais plus pleinement heureuse , j’ai songé à ma Renée et à son mariage de convenance , et j’ai deviné ta vie , je l’ai pénétrée ! O mon ange , pourquoi parlons-nous une langue dilTérente ? Ton mariage purement social , et mon mariage qui n’est qu’un amour heureux , sont deux mondes qui ne peuvent pas plus se comprendre que le fini ne peut comprendre l’infini. Tu restes sur la terre, je suis dans le ciel ! Tu es dans la sphère humaine , et je suis dans la sphère divine. Je règne par l’amour , tu règnes par le calcul et par le devoir. Je suis si haut que s’il y avait une chute je serais brisée en mille miettes. Enfin , je dois me taire, car j’ai honte de te peindre l’éclat , la richesse, les pimpantes joies d’un pareil printemps d’amour.
Nous sommes à Paris depuis dix jours, dans un charmant hôtel, rue du Bac, arrangé par l’architecte que Felipe avait chargé d’arranger Chantepleurs. Je viens d’entendre , l’âme épanouie par les plaisirs permis d’un heureux mariage , la céleste musique de Rossini que j’avais entendue l’âme inquiète , tourmentée à mon insu par les curiosités de l’amour. On m’a trouvée généralement embellie , et je suis comme un enfant en m’entendant appeler madame.
Vendredi matin.
Renée , ma belle sainte, mon bonheur me ramène sans cesse à loi. Je me sens meilleure pour toi que je ne l’ai jamais été : je te suis si dévouée ! J’ai si profondément étudié ta vie conjugale par le commencement de la mienne , et je te vois si grande , si noble , si magnifiquement vertueuse , que je me constitue ici ton inférieure , la sincère admiratrice , en même temps que ton amie. En voyant ce qu’est mon mariage , il m’est à peu près prouvé que je serais morte s’il en eût été autrement. Et tu vis? par quel sentiment , dis-le-moi? Aussi ne te ferai-je plus la moindre plaisanterie. Hélas !
106 ï* l ïVUE, SCÈNES Di: L V VIE PRIVÉE,
la plaisanterie, mon ange, est fille de l’ignorance , on se moque de ce qu’on ne connaît point. Là où les recrues se mettent h rire, les soldats éprouvés sont graves, m’a dit le marquis de Cliaulieu, pauvre capitaine de cavalerie qui n’est encore allé que de Paris à Fontainebleau, et de Fontainebleau à Paris. Aussi, ma chère aimée, devinéje que tu ne m’as pas tout dit. Oui, tu m’as voilé quelques plaies. Tu souffres, je le sens. Je me suis fait h propos de toi des romans d’idées en voulant à distance , et par le peu que tu m’as dit de toi ,
trouver les raisons de ta conduite. Elle s’est seulement essavée au
mariage, pensai-je un soir, et ce qui se trouve bonheur pour moi n’a été que souffrance pour elle. Elle en est pour ses sacrifices, et veut limiter leur nombre. Elle a déguisé ses chagrins sous les pompeux axiomes de la morale sociale. Ah ! Renée, il y a cela d’admirable, que le plaisir n’a pas besoin de religion, d’appareil, ni de grands mots, il est tout par lui-même ; tandis que pour justifier les atroces combinaisons de notre esclavage et de notre vassalité, les hommes ont accumulé les théories et les maximes. Si tes immolaâions sont belles, sont sublimes ; mon bonheur, abrité sous le poêle Iblanc et or de l’église et paraphé par le plus maussade des maires, serait donc une monstruosité? Pour l’honneur des lois, pour toi, mais surtout pour rendre mes plaisirs entiers, je te voudrais heureuse, ma Renée. Oh ! dis-moi que tu te sens venir au cœur un peu d’amour pour ce Louis qui t’adore? Dis-moi que la torche symbolique et solennelle de l’hyménée n’a pas servi qu’à t’éclairer des ténèbres ? car l’amour, mon ange , est bien exactement pour la nature morale ce qu’est le soleil pour la terre. Je reviens toujours à te parler de ce jour qui m’éclaire et qui, je le crains, me consumera. Chère Renée, toi qui disais dans tes extases d’amitié, sous le berceau de vigne, au fond du couvent : Je t’aime tant, Louise, que si Dieu se manifestait, je lui demanderais toutes les peines, et pour toi toutes les joies de la vie. Oui , j’ai la passion de la souffrance ! Eh ! bien, ma chérie, aujourd’hui je te rends la pareille, et demande à grands cris à Dieu de nous partager mes plaisirs.
Écoute : j’ai deviné que tu l’es faite ambitieuse sous le nom de Louis de l’Estorade, eh! bien, aux prochaines élections, fais-le nommer député, car il aura près de quarante ans, et comme la chambre ne s’assemblera que six mois après Jes élections, il se trouvera précisément de l’âge requis pour être un homme politique. Tu viendras à Paris, je ne te dis que cela. Mon père et les amis (pn‘
]tlÉ.^lUlRES DE DEUX JEUIVES MAUIÉES, 107
je vais me faire vous apprécieront, et si ton vieux beau-père veut consli'uer un majorât, nous t’obtiendrons le litre de comte pour Louis. Ce sera déjà cela ! Enfin nous serons ensemble.
RENÉE DE l’E'STORADE A LOUISE D E M A C U M E R.
Décembre 1825.
Ma bienheureuse Louise, tu m’as éblouie. J’ai pendant quelques instants tenu ta lettre où quelques-unes de mes larmes brillaient au soleil couchant, les bras lassés, seule sous le petit rocher'aride au bas duquel j’ai mis un banc. Dans un énorme lointain , comme une lame d’acier, reluit la Méditerranée. Quelques arbres odoriférants ombragent ce banc où j’ai fait transplanter un énorme jasmin , des chèvrefeuilles et des genêts d’Espagne. Quelque jour le rocher sera couvert en entier par des plantes grimpantes. Il y a déjà de la vigne vierge de plantée. 31ais l’hiver arrive, et toute cette verdure est devenue comme une vieille tapisserie. Quand je suis là , personne ne in’y vient troubler, on sait que j’y veux rester seule. Ce banc s’appelle le banc de Louise. N’esl-ce pas te dire que je n’y suis point seule, quoique seule.
Si je te raconte ces détails , si menus pour toi , si je te peins ce verdoyant espoir qui, par avance, habille ce rocher nu, sourcilleux, sur le haut duquel le hasard de la végétation a placé l’un des plus beaux pins en parasol , c’est que j’ai trouvé là des images auxquelles je me suis attachée.
En jouissant de ton heureux mariage ( et pourquoi ne t’avouerais-je pas tout?), en l’enviant de toutes mes forces, j’ai senti le premier mouvement de mon enfant qui des profondeurs de ma vie a réagi sur les profondeurs de mon âme. Cette sourde sensation , à la fois un avis, un plaisir, une douleur, une promesse , une réalité ; ce bonheur qui n’est qu’à moi dans le monde et qui reste un secret entre moi et Dieu ; ce mystère m’a dit que le rocher serait un jour couvert de fleurs, que les joyeux rires d’une famille y retentiraient,
108 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PllIVÉE.
que mes entrailles étaient enfin bénies et donneraient la vie à flots. Je me suis sentie née pour être mère! Aussi la première certitude que j’ai eue de porter en moi une autre vie m’a-t-elle donné de bienfaisantes consolations. Une joie immense a couronné tous ces longs jours de dévouement qui ont fait déjà la joie de Louis.
Dévouement! me suis-je dit à moi-même, n’es-tu pas plus que l’amour ? n’es-tu pas la volupté la plus profonde , parce que tu es une abstraite volupté, la volupté génératrice ? N’es-tu pas, ô Dévouement! la faculté supérieure à l’effet? N’es-tu pas la mystérieuse , infatigable divinité cachée sous les sphères innombrables dans un centre inconnu par où passent tour à tour tous les mondes? Le Dévouement, seul dans son secret, plein de plaisirs savourés en silence sur lesquels personne ne jette un œil profane et que personne ne soupçonne, le Dévouement , dieu jaloux et accablant , dieu vainqueur et fort, inépuisable parce qu’il tient à la nature même des choses et qu’il est ainsi toujours égal à lui-même, malgré l’épanchement de ses forces, le Dévouement, voilà donc la signature de ma vie.
L’amour, Louise, est un effort de Felipe sur toi; mais le rayonnement de ma vie sur la famille produira une incessante réaction de ce petit monde sur moi ! Ta belle moisson dorée est passagère ; mais la mienne , pour être retardée , n’en sera-t-elle pas plus durable ? elle se renouvellera de moments en moments. L’amour est le plus joli larcin que la Société ait su faire à la Nature ; mais la maternité, n’est-ce pas la Nature dans sa joie ? Un sourire a séché mes larmes. L’amour rend mon Louis heureux; mais le mariage m’a rendue mère et je veux être heureuse aussi! Je suis alors revenue à pas lents à ma bastide blanche aux volets verts, pour t’écrire ceci.
Donc , chère , le fait le plus naturel et le plus surprenant chez nous s’est établi chez moi depuis cinq mois ; mais je puis te dire tout bas qu’il ne trouble en rien ni mon cœur ni mon intelligence. Je les vois tous heureux : le futur grand-père empiète sur les droits de son petit-fils, il est devenu comme un enfant; le père prend des airs graves et inquiets ; tous sont aux petits soins pour moi , tous parlent du bonheur d’être mère. Hélas! moi seule je ne sens rien, et n’ose dire l’état d’insensibilité parfaite où je suis. Je mens un peu pour ne pas attrister leur joie. Comme il m’est permis d’être franche avec toi , je l’avoue que, dans la crise où je me trouve, la
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maternité ne commence qu’en imagination. Louis a été aussi surpris que moi-même d’apprendre ma grossesse. N’est-ce pas te dire que cet enfant est venu de lui-même , sans avoir été appelé autrement que par les souhaits impatiemment exprimés de son père? Le hasard, ma chère, est le Dieu de la maternité. Quoique, selon notre médecin , ces hasards soient en harmonie avec le vœu de la nature, il ne m’a pas nié que les enfants qui se nomment si gracieusement les enfants de l’amour devaient être beaux et spirituels ; que leur vie était souvent comme protégée par le bonheur qui avait rayonné , brillante étoile ! à leur conception. Peut-être donc , ma Louise , auras-tu dans ta maternité des joies que je dois ignorer dans la mienne. Peut-être aime-t-on mieux l’enfant d’un homme adoré comme tu adores Felipe que celui d’un mari qu’on épouse par raison , à qui l’on se donne par devoir, et pour être femme enfin ! Ces pensées gardées au fond de mon cœur ajoutent à ma gravité de mère en espérance. Mais, comme il n’y a pas de famille sans enfant, mon désir voudrait pouvoir bâter le moment où pour moi commenceront les plaisirs de la famille , qui doivent être ma seule existence. En ce moment , ma vie est une vie d’attente et de mvstères , où la souffrance la plus nauséabonde accoutume sans doute la femme à d’autres souffrances. Je m’observe. Malgré les efforts de Louis , dont l’amour me comble de soins , de douceurs , de tendresses , j’ai de vagues inquiétudes auxquelles se mêlent les dégoûts , les troubles , les singuliers appétits de la grossesse. Si je dois te dire les choses comme elles sont, au risque de te causer quelque déplaisance pour le métier, je t’avoue que je ne conçois pas la fantaisie que j’ai prise pour certaines oranges, goût bizarre et que je trouve naturel. Mon mari va me chercher à Marseille les plus belles oranges du monde ; il en a demandé de Malte , de Portugal , de Corse ; mais ces oranges, je les laisse. Je cours à Marseille, quelquefois à pied, y dévorer de méchantes oranges à un liard , quasipourries , dans une petite rue qui descend au port , à deux pas de l’Hôtel-de-Ville ; et leurs moisissures bleuâtres ou verdâtres brillent à mes yeux comme des diamants : j’y vois des fleurs , je n’ai nul souvenir de leur odeur cadavéreuse et leur trouve une saveur irritante, une chaleur vineuse, un goût délicieux. Eh! bien, mon ange, voilà les premières sensations amoureuses de ma vie. Ces affreuses oranges sont mes amours. Tu ne désires pas Felipe autant que je souhaite un de ces fruits en décomposition. Enfin je sors quelque-
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fois furlivement, je galope à IMarseille d’mi pied agile , et il me prend des tressaillements voluptueux quand j’approche de la rue : j’ai peur que la marchande n’ait plus d’oranges pourries, je me jette dessus , je les mange , je les dévore en plein air. Il me semble que ces fruits viennent du paradis et contiennent la plus suave nourriture. J’ai vu Louis se détournant pour ne pas sentir leur puanteur. Je me suis souvenue de cette atroce phrase d’Obermann , sombre élégie que je me repens d’avoir lue : Zes racines s"" abreuvent dans une eau fétide! Depuis que je mange de ces fruits, je n’ai plus de maux de cœur et ma santé s’est rétablie. Ces dépravations ont un sens, puisqu’elles sont un effet naturel et que la moitié des femmes éprouvent ces envies, monstrueuses quelquefois. Quand ma grossesse sera très-visible , je ne sortirai plus de la Crampade : je n’aimerais pas à être vue ainsi.
Je suis excessivement curieuse de savoir à quel moment de la vie commence la maternité. Ce ne saurait être au milieu des effroyables douleurs que je redoute.
Adieu , mon heureuse! adieu , toi en qui je renais et par qui je me figure ces belles amours , ces jalousies à propos d’un regard, ces mots à l’oreille et ces plaisirs qui nous enveloppent comme une autre atmosphère, un autre sang, une autre lumière, une autre vie ! ah ! mignonne , moi aussi je comprends l’amour. Ne te lasse pas de me tout dire. Tenons bien nos conventions. Moi, je ne t’épargnerai rien. Aussi te dirai-je, pour finir gravement cette lettre, qu’en te relisant une invincible et profonde terreur m’a saisie. II m’a semblé que ce splendide amour défiait Dieu. Le souverain maître de ce monde , le Malheur, ne se courroucera-t-il pas de ne point avoir sa part de votre festin! Quelle fortune superbe n’a-t-il pas renversée! Ah! Louise, n’oublie pas, au milieu de ton bonheur, de prier Dieu. Fais du bien , sois charitable et bonne ; enfin conjure les adversités par ta modestie. Moi, je suis devenue encore plus pieuse que je ne l’étais au couvent , depuis mon mariage. Tu ne me dis rien de la religion «à Paris. En adorant Felipe, il me semble que tu t’adresses, à l’encontre du proverbe, plus au saint qu’à Dieu. Mais ma terreur est excès d’amitié. Vous allez ensemble à l’église , et vous faites du bien en secret, ii’est-ce pas? Tu me trouveras peut-être bien provinciale dans cette fin de lettre; mais pense que mes craintes cachent une excessive amitié, l’amitié comme l’entendait La Fontaine, celle qui s’inquiète et s’alarme d’un rêve , d’une idée à l’état de nuage. Tu
:\nhioiiiES de deux jeuives mariées. lll
DK’riies d’èlre honreiisc, puisque lu penses h moi dans Ion bonheur, comme je pense à loi dans ma vie monotone, un peu grise, mais pleine ; sobre, mais^productive : sois donc bénie!